La Boétie et la servitude volontaire : pourquoi acceptons-nous d’être dominés ?


Résumé

Dans son livre le plus connu, Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie pose une question profonde et d’une troublante actualité : pourquoi les hommes acceptent-ils d’être dominés ? Selon lui, le pouvoir du tyran ne repose pas seulement sur la force, mais sur l’obéissance de ceux qui le servent. Pour La Boétie, l’Homme est naturellement libre, mais l’habitude, le confort et l’abandon progressif de sa propre volonté peuvent le conduire à accepter la servitude. Selon La Boétie, la liberté ne se conquiert pas par la violence : elle commence lorsque l’on cesse d’obéir à un pouvoir tyrannique : « Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres. »


Dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie pose une question radicale : pourquoi les hommes acceptent-ils d’obéir à un pouvoir qui les prive de leur liberté ? Pour le philosophe humaniste du XVIe siècle, la domination politique ne repose pas uniquement sur la force du tyran, mais sur le consentement des individus eux-mêmes.

Écrit probablement vers 1548, alors que La Boétie n’est encore qu’un jeune magistrat d’une vingtaine d’années, le Discours de la servitude volontaire apparaît comme un texte profondément singulier dans la pensée politique de la Renaissance. Contrairement à la tradition qui cherche principalement à définir les qualités du bon prince ou les conditions d’un gouvernement juste, La Boétie déplace la question : il ne demande pas comment un pouvoir devient légitime, mais comment un pouvoir injuste parvient à se maintenir.

Comme le souligne Nannerl Keohane[1], l’originalité de La Boétie réside dans son « humanisme radical » : l’homme n’est pas naturellement fait pour obéir, mais pour vivre librement avec ses semblables. La domination politique n’est donc pas un état naturel ; elle est une construction sociale qui nécessite la participation active ou passive des individus.

La difficulté du concept de « servitude volontaire » vient précisément de son paradoxe : comment une servitude peut-elle être volontaire alors que personne ne désire naturellement être dominé ? La Boétie ne soutient pas que les hommes choisissent consciemment leur propre oppression. Il décrit plutôt un mécanisme par lequel les individus finissent par accepter ce qui leur était initialement contraire.

La servitude devient volontaire parce qu’elle repose sur une participation quotidienne, sur des habitudes acquises et sur une perte progressive de la conscience de sa propre liberté. L’homme ne désire pas être esclave ; il oublie simplement qu’il est libre.

Plan de l’article

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Pourquoi les hommes acceptent-ils la servitude selon La Boétie ?

Selon la Boétie, si le peuple est dominé, c’est qu’il accepte d’être dominé. Idée radicale autant qu’impopulaire, qui sort de toutes les croyances et opinions communes d’alors et vient nous sortir de notre zone de confort. La servitude est consentie. Il est donc naturel que la Boétie en tire la conclusion suivante : les opprimés sont autant responsables de leur sort que les dominants. Ça n’est donc pas tant le tyran que la Boétie critique, mais surtout le peuple.  

Pour comprendre son analyse, revenons au siècle de François Ier et étudions les idées contestataires en vogue à cette époque. Les opposants au système en place affirmaient qu’il fallait défendre les opprimés, leur venir en aide et dénoncer les actions des oppresseurs. Une idée est encore bien ancrée de nos jours. La Boétie, que rien n’arrête, s’y oppose tout bonnement : si les opprimés sont défendus et les oppresseurs critiqués, les oppresseurs sont donc confirmés dans leur rôle et confortés dans leur position. Les réels responsables de la domination sont donc les dominés. Est-ce aider le peuple que de lui faire croire qu’il n’a aucune influence dans la situation qu’il subit ? Ce n’est pas aider le peuple que de désigner le pouvoir comme responsable, c’est nier son pouvoir d’autodétermination. Le peuple est une arme qui, lorsqu’elle a conscience d’elle-même, ne rencontre aucune puissance plus forte.  

Aussi longtemps que le peuple se posera en victime, il restera une victime. Dénoncer un oppresseur ne rapporte rien. Il faut responsabiliser et éduquer les opprimés. Dénoncer l’oppresseur en tant que tel, c’est lui montrer qu’il a le pouvoir, c’est lui dire qu’il a gagné, et c’est tout simplement lui donner ce qu’il attend, c’est-à-dire lui confirmer que c’est bien lui qui a le pouvoir. 

Il est important de préciser toutefois que la servitude du peuple, si elle est voulue, n’est pas consciente. Il ne s’agit pas d’un désir de servitude. La servitude volontaire, c’est l’abandon de sa liberté en contrepartie d’un gain de confort psychologique. Être soumis demande moins d’efforts intellectuels que d’être libre. 

Pourquoi obéissons-nous au pouvoir ? Les causes de la servitude volontaire

La Boétie distingue plusieurs raisons de se soumettre à une autorité :

– Intérêt pratique (l’habitude) : c’est l’éducation, ce que les sociologues appelleraient la socialisation, qui nous a appris à nous soumettre et à trouver cette soumission naturelle et normale. Il est ici important de préciser que la Boétie considère l’Homme comme naturellement libre. L’habitude a le pouvoir de nous faire accepter ce que nous n’accepterions pas normalement, elle n’est toutefois pas une excuse, au contraire.

Laurent Gerbier[2] montre que La Boétie ne décrit pas simplement une faiblesse morale du peuple, mais un phénomène de formation du sujet politique : l’individu devient progressivement incapable de percevoir sa propre puissance.

– Intérêt psychologique : il s’agit du confort intellectuel de pouvoir se poser en tant que victime. Désigner et dénoncer un coupable nous dispense de sortir de cette confortable idéologie victimaire.

– Intérêt intellectuel (ou philosophique) : intérêt qui permet de délimiter le monde en deux catégories. Les « gentils » faibles, et les « méchants » forts. Dans l’imaginaire collectif humain, et dans les règles de morale, la force est condamnée. Le fort est donc vu comme méchant, simplement parce qu’il est fort. Le faible est vu comme celui qu’il faut protéger et pour qui il faut avoir de la pitié. Or, le pouvoir politique, notamment le pouvoir absolu que critique la Boétie, ne connaît pas la compassion. Toutefois, ce dernier intérêt n’est qu’un prétexte de façade pour se justifier, en cachant le confort psychologique. Justifier et assumer sa propre faiblesse, c’est se faire le complice du fort.

Le tyran n’est jamais seul : la structure de la domination

Une erreur serait de croire que La Boétie imagine une opposition simple entre un tyran tout-puissant et un peuple entièrement impuissant. Sa véritable analyse est plus complexe : le tyran lui-même dépend d’un réseau d’hommes qui participent à son pouvoir.

Le pouvoir se maintient parce qu’une minorité trouve un intérêt à soutenir le dominant. Le tyran possède quelques serviteurs qui possèdent eux-mêmes leurs propres dépendants. La domination fonctionne donc comme une pyramide : chaque niveau reçoit une part du pouvoir en échange de son obéissance.

La question n’est donc pas seulement : « pourquoi le peuple obéit-il ? », mais aussi : « pourquoi certains individus acceptent-ils de devenir les instruments d’une domination qui les dépasse ? »

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Comment retrouver la liberté selon La Boétie ?

Pour La Boétie, la première étape de la libération n’est pas la conquête du pouvoir mais le retrait du consentement. La révolution politique classique cherche souvent à remplacer un maître par un autre pouvoir. La Boétie propose une autre voie : comprendre que le tyran ne possède pas une puissance autonome, mais une puissance empruntée à ceux qui le servent.

Le geste fondamental de liberté est donc un acte intérieur et politique à la fois : retrouver la conscience que l’on participe soi-même au maintien de ce que l’on prétend combattre.

La seule solution pour la Boétie est simple : refuser d’obéir. La liberté ne s’obtient pas par la lutte : dénoncer le pouvoir, c’est le conforter ; elle s’obtient en cessant d’agir. Sans notre participation, le pouvoir n’est plus rien, il est nu. S’il n’y a plus d’oppresseurs, il n’y a plus d’opprimés. Les révolutions pour la liberté adoptent paradoxalement le même modèle de ce qu’elles tentent de renverser, c’est-à-dire une hiérarchie de soumission et une aliénation des masses. Voici les termes exacts de la Boétie : « Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres. » 

L’oppresseur a davantage besoin des opprimés que les opprimés ont besoin des oppresseurs :

« Si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits et ne sont plus rien. » 

Ainsi, le peuple se réapproprie la force, non la violence, mais la force de dire non. Informer les dirigeants qu’ils asservissent le peuple ne suffit pas pour qu’aussitôt ces mêmes dirigeants mettent fin à leur domination injuste. Les princes n’ont que faire des remontrances, des théories de l’État juste et des conseils pour gouverner plus justement. Le pouvoir n’a pas besoin d’être dénoncé pour savoir qu’il s’exerce.

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Conclusion

Pour s’assurer du consentement de soumission du peuple, l’État substitue à la liberté réelle des individus un sentiment de liberté. Pour reprendre les termes de Marx, le peuple est aliéné. En s’accoutumant au divertissement, le peuple oublie d’être libre. Cela montre bien que le pouvoir, la capacité de contraindre, ne doit pas passer par la force pour être efficace. Un pouvoir violent est visible. Les victimes de cette violence savent d’où elle provient et la refusent. L’utilisation de la violence est donc un échec pour un État. 

Le pouvoir efficace doit s’exercer par la ruse, en abrutissant les masses. Le pouvoir doit limiter la pensée, ce qu’Orwell appelait le « crime par la pensée » : en limitant le vocabulaire, en appauvrissant le langage, la pensée se trouve ralentie :

« Il ne s’agit pas de convaincre les masses de nos idées, mais plutôt de les empêcher de penser autrement. ».

La modernité a prolongé l’interrogation de La Boétie. Hannah Arendt, dans son analyse des totalitarismes nazis et soviétiques, montre que les systèmes de domination modernes reposent moins uniquement sur la violence que sur la participation d’individus ordinaires. Stanley Milgram, plusieurs siècles après La Boétie, montrera expérimentalement que l’autorité peut conduire des individus ordinaires à accomplir des actes contraires à leurs propres valeurs.

La question de La Boétie reste donc intacte : le problème politique fondamental n’est pas seulement de savoir comment un pouvoir domine, mais pourquoi des individus acceptent de devenir les instruments de cette domination.

Toutefois ne l’oublions pas, comme nous l’avons écrit dans l’article sur Milgram (L’expérience de Milgram  :  aux sources de l’autorité), la domination n’est pas et ne doit pas être perçue comme mauvaise par essence : la bonne domination est celle qui élève l’âme du dominé vers un monde supérieur, « un monde des idées » si cher à Platon, afin de le rendre finalement pleinement libre et heureux

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SOURCES :

  • AYMONIER, Camille. Quel est l’auteur du Discours sur la servitude volontaire ? Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 1939, vol. 32, no 4, p. 145-158. Disponible à l’adresse : https://www.persee.fr/doc/rhbg_0242-6838_1939_num_32_4_1631
  • GERBIER, Laurent. « Un « sujet vulgaire et tracassé » ? Notes pour une lecture philosophique du Discours de la servitude volontaire de La Boétie ». Seizième Siècle, 2015, no 11, p. 331-348. Disponible à l’adresse : https://www.jstor.org/stable/24328911
  • KEOHANE, Nannerl O., 1977. The Radical Humanism of Étienne De La Boétie. Journal of the History of Ideas, vol. 38, no 1, p. 119-130. DOI 10.2307/2708844. Disponible à l’adresse : https://www.jstor.org/stable/2708844
  • LA BOÉTIE, Étienne de. Discours de la servitude volontaire. Paris : Fayard/Mille et une nuits, 2021. ISBN 978-2-7555-0810-9. Disponible à l’adresse suivante : https://books.google.fr
  • RAVOUX, Jean-Philippe. « La servitude volontaire ». L’Enseignement philosophique, 2003, vol. 54, no 1, p. 3-16. DOI : 10.3406/enphi.2003.16546. Disponible à l’adresse : https://www.persee.fr/doc/enphi_0986-1653_2003_num_54_1_16546

FAQ

Qu’est-ce que la servitude volontaire selon La Boétie ?

Pour La Boétie, la servitude volontaire désigne le fait que les hommes acceptent leur propre domination en continuant d’obéir au pouvoir qui les soumet. Il ne s’agit pas d’un désir conscient d’être esclave, mais d’un abandon progressif de la liberté, souvent provoqué par l’habitude, le confort et l’ignorance de sa propre puissance.

Quelle est la thèse principale du Discours de la servitude volontaire ?

La thèse principale de La Boétie est que le pouvoir du tyran repose avant tout sur l’obéissance du peuple. Un dirigeant ne peut maintenir sa domination que parce que les individus continuent de lui accorder leur soutien. La véritable force du pouvoir vient donc moins de celui qui commande que de ceux qui acceptent d’obéir.

Pourquoi les hommes acceptent-ils d’obéir selon La Boétie ?

Selon La Boétie, plusieurs raisons expliquent cette soumission. D’abord, l’habitude : les hommes finissent par considérer comme naturel un ordre auquel ils ont toujours été confrontés. Ensuite, le confort psychologique : être soumis peut sembler plus simple que d’assumer la responsabilité de sa liberté. Enfin, certaines croyances peuvent justifier la domination en présentant l’ordre établi comme nécessaire.

La Boétie critique-t-il seulement les tyrans ?

Non. La particularité du raisonnement de La Boétie est qu’il critique autant le peuple qui accepte la domination que le tyran qui l’exerce. Son objectif n’est pas seulement de condamner les abus du pouvoir, mais de comprendre pourquoi les individus permettent à ce pouvoir d’exister.

Comment retrouver sa liberté selon La Boétie ?

Pour La Boétie, la liberté ne s’obtient pas nécessairement par la violence ou par la conquête du pouvoir. Elle commence par le refus d’obéir. Si le peuple cesse de participer au système de domination, le tyran perd la source même de sa puissance.

Pourquoi le Discours de la servitude volontaire reste-t-il actuel ?

L’œuvre de La Boétie reste actuelle car elle interroge un mécanisme universel : pourquoi les individus acceptent-ils certaines formes de domination ? Sa réflexion dépasse le contexte du XVIe siècle et pose une question toujours présente sur la liberté, l’éducation et la responsabilité des citoyens.