
« La sociologie rompt le cercle enchanté en essayant de faire savoir ce que l’univers du savoir ne veut pas savoir, notamment sur lui-même » (Méditations pascaliennes, 1997).
Il y a des intellectuels qui marquent à jamais leur discipline, qui font référence pour tous les étudiants en sociologie (dont je fus) et pour tous les doctorants : dans la continuité d’Emile Durkheim, de Max Weber ou encore de Karl Marx, Pierre Bourdieu appartient légitimement à cette lignée. Considéré comme l’un des plus grands sociologues du XXème siècle et le sociologue le plus cité au monde, ses travaux ont apporté un regard nouveau sur le monde social en conciliant dans son analyse des approches fondatrices diverses. Si j’utilise l’expression de « révolution symbolique » s’agissant de l’œuvre prolifique de cet auteur, c’est pour souligner d’une part l’importance que Bourdieu accorde aux structures symboliques dans la société, qu’il considère comme des structures de la domination, et d’autre part pour montrer que son œuvre s’est imposée comme une référence légitime au sein même du champ sociologique à partir de laquelle les autres chercheurs ont eu, ont et auront à se positionner. C’est par exemple le cas de Bernard Lahire, sociologue et anciennement élève de Bourdieu, qui a pris ses distances avec l’approche bourdieusienne de l’habitus, omettant selon lui les pratiques culturelles dissonantes. Pour cette raison, il développera son propre concept d’ « Homme pluriel » dans un ouvrage de 1998. De la même manière, Luc Boltanski développera dans les années 1970 une sociologie pragmatique ou « sociologie des régimes d’action »[1] en opposition à la sociologie du dévoilement bourdieusienne, d’inspiration marxiste. Entre ses thuriféraires, alliés critiques et détracteurs assumés, probablement tiraillés entre l’eros et le thanatos, entre l’admiration et le rejet, la sociologie de Bourdieu continuera à faire parler d’elle (ou à être parlée) pendant encore de nombreuses années tant les problématiques qu’elle a soulevées pétrissent toujours le monde social.
Biographie
Pierre Bourdieu (1930-2002) est un sociologue français né dans le village béarnais de Denguin et décédé à Paris. Fils d’agricultrice et de receveur des postes, il effectue ses études secondaires au lycée Louis Barthou de Pau, mais il fut repéré par son professeur de lettres, qui l’incita fortement à faire une classe préparatoire. Il partit alors en classe préparatoire littéraire au lycée Louis le Grand à Paris, entra à l’ENS (École Normale Supérieure) Ulm en 1951, et obtint le concours de l’agrégation de philosophie en 1954 (7ème place au concours). Néanmoins, c’est son service militaire réalisé en Algérie qui lui fit délaisser les « grandeurs trompeuses de la philosophie » pour la sociologie. À son retour en France en 1960, il devient l’assistant de Raymond Aron, avant d’obtenir un poste de Maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille, qu’il occupera jusqu’en 1964. A cette date, il co-fonde avec Raymond Aron le Centre de Sociologie Européenne. S’appuyant notamment sur les travaux de Karl Marx, Émile Durkheim et Max Weber, il s’intéresse aux mécanismes de domination et de reproduction des hiérarchies sociales ainsi qu’aux liens entre l’origine sociale des individus et leurs préférences/goûts et pratiques. Il est surtout l’auteur d’une théorie générale du monde social, c’est-à-dire une théorie qui permet de comprendre et d’expliquer la réalité sociale dans son ensemble. En 1975, il fonde sa célèbre revue Actes de la recherche en sciences sociales. Sur le plan politique, il ne s’engage pas dans les débats publics lors des évènements de Mai 68, même si les concepts et théories publiés dans Les Héritiers sont transformés en slogans et sont repris dans les discours : il déconstruit en effet l’idée de l’école garante de l’égalité des chances, l’idéologie de la méritocratie et de la mobilité sociale. Ce n’est qu’à partir des années 1990, soit au moment où sa légitimité scientifique n’est plus à prouver, qu’il s’engage politiquement en manifestant (grèves de 1995) et en prenant la parole publiquement (Sur la télévision, 1996). En s’inspirant de « l’intellectuel total » qu’était Sartre, il délaisse la rigueur scientifique pour que sa sociologie devienne un levier de l’action politique. En 1981, il obtient un poste comme professeur au Collège de France, qu’il occupera jusqu’à sa mort en 2002. Son œuvre est considérable : 343 ouvrages, incluant Les héritiers : les étudiants et la culture (1964), La reproduction (1970), ou encore La distinction : critique sociale du jugement (1979), son ouvrage le plus célèbre.
Afin de prendre la mesure de la « révolution symbolique » bourdieusienne dans les sciences sociales, nous expliquerons dans un premier temps ce qui fait l’originalité de son paradigme (I) avant de dresser un panorama de ses grandes thématiques de recherche (II). Ces dernières nous permettront de montrer le caractère systémique et englobant de sa pensée.
I.- L’originalité de l’approche sociologique de Bourdieu : le constructivisme structuraliste
« Constructivisme structuraliste » : telle est la façon dont est qualifié le sociologue français dans le manuel de Jean-Pierre Delas et Bruno Milly. En effet, l’originalité de la pensée de Bourdieu est qu’elle réconcilie deux traditions théoriques :
1) Le constructivisme : il s’agit d’un courant apparu au milieu du XXème siècle selon lequel la connaissance de la réalité est une construction résultant de l’interaction entre l’observateur et la réalité et non le reflet exact, c’est-à-dire objectif de cette réalité. En sociologie, cette approche a été développée par Peter Berger et Thomas Luckmann dans La construction sociale de la réalité (1966). Ils expliquent que la « réalité » est le fruit d’un double processus d’externalisation (accoutumance et institutionnalisation) et d’internalisation de schèmes de perception au cours de la socialisation.
2) Le structuralisme : une démarche est structuraliste dès lors que l’observateur s’intéresse aux structures cachées et donne la primauté à la synchronie[2]. Cette analyse part du postulat qu’il existe une infrastructure et qu’elle échappe à la conscience des acteurs. Tout échange (économique, matrimonial, etc.) est considéré comme réductible aux règles de la linguistique qui est un échange de signes. Ainsi, pour dépasser le simple catalogue de coutumes exotiques, l’ethnologue cherche le sens des règles matrimoniales dans le système de parenté. Cette méthode a donné une foule d’applications : mythes, rites, modes alimentaires, littérature, idéologies…Parmi les représentants de cette approche, on retrouve Ferdinand de Saussure, Noam Chomsky ou encore Claude Lévi-Strauss.
Dans Choses dites, Bourdieu explique en quoi son approche n’est ni réductible au constructivisme ni au structuralisme, mais bien qu’il existe une correspondance entre l’objectivisme et le subjectivisme, soit entre les structures sociales et mentales :
« Si j’avais à caractériser mon travail en deux mots, c’est-à-dire, comme cela se fait beaucoup aujourd’hui, à lui appliquer un label, je parlerais de constructivist structuralism ou de structuralist constructivism, en prenant le mot structuralisme en un sens très différent de celui que lui donne la tradition saussurienne ou lévi-straussienne. Par structuralisme ou structuraliste, je veux dire qu’il existe, dans le monde social lui-même, et pas seulement dans les systèmes symboliques, langage, mythe, etc., des structures objectives, indépendantes de la conscience et de la volonté des agents, qui sont capables d’orienter et de contraindre leurs pratiques ou leurs représentations. Par constructivisme, je veux dire qu’il y a une genèse sociale d’une part des schèmes de perception, de pensée et d’action qui sont constitutifs de ce que j’appelle habitus, et d’autre part des structures sociales, et en particulier de ce que j’appelle des champs et des groupes, notamment de ce qu’on nomme d’ordinaire les classes sociales. » (Choses dites, 1987).
Un tel paradigme va lui permettre par là même de réconcilier, dans son analyse de la domination, le marxisme centré autour des structures objectives, et les formes wéberiennes de légitimité[3] qui sont quant à elles purement symboliques. Nous le verrons dans la 2de partie :
II.- Les thématiques de la sociologie bourdieusienne
Loin d’être exhaustif, ce panorama résume les grands apports des travaux de Pierre Bourdieu et de ses collègues :
1) Ecole et reproduction sociale :
Le premier ouvrage de Bourdieu co-écrit avec Jean-Claude Passeron s’intéresse au système d’enseignement. Il s’intitule Les héritiers : les étudiants et la culture (1964). A travers un tel titre, on perçoit déjà que les origines populaires de Bourdieu lui ont permis de prendre conscience de la persistance des inégalités sociales entre élèves malgré la massification scolaire des années 1960. Ce paradoxe s’explique par le fait qu’une hausse du nombre d’étudiants ne s’est pas traduite statistiquement par une hausse de la part d’enfants d’ouvriers à l’université. En prenant comme terrain la faculté de lettres de l’université de Lille, les auteurs remarquent que les étudiants n’ont pas le même rapport à la culture en fonction de l’origine sociale : les classes aisées nourrissent un rapport distancié et désintéressé, c’est-à-dire non scolaire, et ce privilège de l’aisance est lié à la détention d’un certain capital culturel dans leur milieu d’origine. A l’inverse, les classes populaires éloignées de la culture scolaire doivent s’y acculturer, ce qui implique un effort supplémentaire, ou bien se tourner vers des filières de relégation en cas d’échec. Regroupant à la fois les connaissances objectives, les biens culturels et les titres scolaires, ce capital culturel est inégalement réparti entre les classes sociales, distinguant alors les « héritiers » et les « déshérités ».
Le constat de ce premier ouvrage, allant à l’encontre de « l’idéologie de l’école libératrice », donnera lieu à une théorisation dans La reproduction : éléments pour une théorie du système d’enseignement (1970). Ici, les deux auteurs montrent qu’en valorisant la culture de la classe dominante, l’école de la République, soi-disant libératrice et garante de l’égalité des chances, exerce une violence symbolique sur les classes populaires : « toute action pédagogique est objectivement une violence symbolique car elle consiste en l’imposition par un pouvoir arbitraire d’un arbitraire culturel ». Par ce mécanisme, les enfants de classe populaire (dominés) consentent (inconsciemment) à leur propre domination culturelle. Loin de s’apparenter à la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie, la violence symbolique est l’exercice du pouvoir sans la contrainte, ou la manière à travers laquelle les structures sociales deviennent des structures mentales interiorisées. De surcroît, l’école, à travers « l’idéologie du don », tend à naturaliser les inégalités sociales en les faisant passer pour des différences de dons naturels, ce qui lui permet de revendiquer sa neutralité.
Enfin, la critique du système scolaire par Bourdieu se poursuit et arrive à son terme avec les grandes écoles. Dans son ouvrage monumental La noblesse d’Etat : grandes écoles et esprit de corps (1989), le sociologue clôt vingt ans d’enquête sur les grandes écoles et les classes préparatoires en France. Dans la continuité de La reproduction, il démontre dans la première partie de l’ouvrage que l’École est une « machine cognitive » opérant des classements qui, quoique dotés de toutes les apparences de la neutralité, reproduisent les classements sociaux. L’étude des structures mentales qui commandent les verdicts scolaires s’appuie sur une enquête par questionnaire menée auprès des lauréats du Concours général des années 1966 à 1988, sur l’examen de fiches tenues par un professeur de philosophie de khâgne et sur l’étude des notices nécrologiques publiées dans l’annuaire de l’association des anciens élèves de l’École normale supérieure (ENS) entre 1962 et 1965. La transmutation de la qualification sociale en qualification scolaire favorise la transformation du capital hérité en capital scolaire, par une sorte de magie sociale qui confère aux mots une efficacité symbolique. L’institution scolaire est l’une des instances à travers lesquelles l’État exerce son monopole de la violence symbolique légitime[4] : « La taxinomie qui exprime et structure pratiquement la perception scolaire est une forme neutralisée et méconnaissable, c’est-à-dire euphémisée, de la taxinomie dominante : elle s’organise selon la hiérarchie des qualités communément attribuées aux dominés (“populaires”), servilité, vulgarité, lourdeur, lenteur, pauvreté, etc., aux occupants des positions moyennes (“petites-bourgeoises”), petitesse, étroitesse, médiocrité, correction, sérieux, etc., et aux dominants, sincérité, ampleur, richesse, aisance, savoir-faire, finesse, ingéniosité, subtilité, intelligence, culture, etc. Système de principes de vision et de division à l’état pratique, la taxinomie scolaire repose sur une définition implicite de l’excellence qui, en constituant comme éminentes les qualités socialement imparties à ceux qui sont socialement dominants, consacre leur manière d’être et leur état » (p. 57). Par ailleurs, les classes préparatoires, donnant ensuite accès aux grandes écoles (ENA, X, ENS, HEC…), opèrent par l’enfermement symbolique qu’elles impliquent, une fonction de consécration des élèves de classe dominante, sélectionnés autant qu’élus par le système scolaire. Ce sont ces rituels d’institution, de nature quasi-religieuse, qui sont à l’origine de la production d’une nouvelle noblesse (La noblesse d’Etat) comparable à celle de l’Ancien régime, ayant cette fois-ci le titre scolaire comme titre nobiliaire.
Pour pousser plus avant le concept de domination et d’autorité :
- La Boétie et la servitude volontaire : pourquoi acceptons-nous d’être dominés ?
- L’expérience de Milgram : aux sources de l’autorité
2) Sociologie de l’art et des pratiques culturelles :
Si la transmission du capital culturel de génération en génération est érigée comme une loi du monde social dans le paradigme bourdieusien, alors les pratiques culturelles et les jugements de goût n’échappent pas à la règle. C’est dans son ouvrage le plus connu La distinction : critique sociale du jugement (1979), qu’il mènera cette entreprise sociologique de dévoilement du jugement de goût.
En effet, alors que le sens commun considère que les jugements de goût sont naturels parce que « tous les goûts sont dans la nature », Bourdieu montre que la distribution des préférences culturelles n’est pas aléatoire : elle suit la distribution du capital culturel hérité. En conséquence, les individus de classe aisée n’auront pas de mal à apprécier un tableau de Rembrandt ou une symphonie de Beethoven, ce qui est moins le cas des classes populaires. Bourdieu remet donc en cause à travers son étude l’idée kantienne de « l’universalité du beau » : il est en réalité situé socialement car les individus ne peuvent voir dans une œuvre que ce qu’ils connaissent préalablement. En outre, Bourdieu va chercher à schématiser les positions sociales des différents individus en fonction de leurs capitaux : c’est ce qu’il appelle l’espace des styles de vie. Pour ce faire, il définit trois capitaux dont disposent les individus : le capital économique, le capital culturel (vu précédemment) et le capital social (ressources liées au réseau social). Dans une logique marxienne, ces capitaux peuvent s’accumuler et prendre de la valeur avec l’ancienneté : les nouveaux riches qui tentent de s’intégrer dans les cercles mondains sont toujours mal perçus par les familles nobles bien installées. Le volume et la structure de ces capitaux vont ensuite déterminer l’habitus, c’est-à-dire l’ensemble des dispositions durablement acquises par les individus et qui vont structurer leurs pratiques et leurs représentations du monde social. Autrement dit, les positions que l’on occupe dans le monde social vont définir nos prises de position (culturelles, religieuses ou encore politiques) :

Au sein de cet espace des styles de vie et des pratiques culturelles, l’auteur va distinguer trois classes sociales :
– Tout d’abord, la classe dominante (haut du schéma), qui dispose d’un haut niveau de capital global, a un style de vie caractérisé par une « mise à distance de la nécessité ». En témoignent leur préférence pour l’art abstrait (Kandinsky, Mondrian, Kupka…) par opposition à l’art qui représente la nature, c’est-à-dire la matérialité.
– Ensuite, la petite bourgeoisie (milieu du schéma), qui n’a pas encore totalement acquis les codes de la bourgeoisie culturelle, fait preuve de « bonne volonté culturelle ».
– Enfin, les classes populaires (bas du schéma) faiblement dotés en capital, font quant à eux « de nécessité vertu ».
L’exemple des différences de pratique alimentaires est particulièrement représentatif de la distinction. En voici un extrait :
« On pourrait, à propos des classes populaires, parler de franc-manger comme on parle de franc-parler. Le repas est placé sous le signe de l’abondance (qui n’exclut pas les restrictions et les limites) et, surtout, de la liberté : on fait des plats « élastiques », qui « abondent », comme les soupes ou les sauces, les pâtes ou les pommes de terre (presque toujours associées aux légumes) et qui, servies à la louche ou à la cuiller, évitent d’avoir à trop mesurer et compter – à l’opposé de tout ce qui se découpe, comme les rôtis. Cette impression d’abondance, qui est de règle dans les occasions extraordinaires et qui vaut, dans les limites du possible, pour les hommes, dont on remplit l’assiette deux fois (privilège qui marque l’accès du garçon au statut d’homme), a souvent pour contrepartie, dans les occasions ordinaires, les restrictions que s’imposent les femmes (en prenant une part pour deux, ou en mangeant les restes de la veille), l’accès des jeunes filles au statut de femme se marquant au fait qu’elles commencent à se priver. Il relève du statut d’homme de manger et de bien manger (et aussi de bien boire). »
Au « franc-manger » populaire, la bourgeoisie oppose le souci de manger dans les formes. Les formes, ce sont d’abord des rythmes, qui impliquent des attentes, des retards, des retenues ; on n’a jamais l’air de se précipiter sur les plats, on attend que le dernier à se servir ait commencé à manger, on se sert et se ressert discrètement. On mange dans l’ordre, et toute coexistence de mets que l’ordre sépare, rôti et poisson, fromage et dessert, est exclue : par exemple, avant de servir le dessert, on enlève tout ce qui reste sur la table, jusqu’à la salière, et on balaie les miettes. Cette manière d’introduire la rigueur de la règle jusque dans le quotidien […] est l’expression d’un habitus d’ordre, de tenue et de retenue qui ne saurait être abdiqué. A travers toutes les formes et tous les formalismes qui se trouvent imposés à l’appétit immédiat, ce qui est exigé – et inculqué -, ce n’est pas seulement une disposition à discipliner la consommation alimentaire par une mise en forme qui est aussi une censure douée, indirecte, invisible (en tout opposée à l’imposition brutale de privations) et qui est partie intégrante d’un art de vivre, le fait de manger dans les formes étant par exemple une manière de rendre hommage aux hôtes et à la maîtresse de maison, dont on respecte les soins et le travail en respectant l’ordonnance rigoureuse du repas. C’est aussi une manière de nier la consommation dans sa signification et sa fonction primaires, essentiellement communes, en faisant du repas une cérémonie sociale, une affirmation de tenue éthique et de raffinement esthétique.»
À travers cette enquête, Bourdieu a donc révélé que les pratiques culturelles, loin d’exprimer la fantaisie, l’imagination ou les préférences naturelles, étaient avant tout des pratiques sociales opérées dans une logique de distinction et insérées durablement dans l’habitus des agents sociaux.
Enfin, il faut noter que Bourdieu a également voué une attention particulière à des artistes ou écrivains qui ont révolutionné leur champ : c’est en particulier le cas d’Edouard Manet, considéré comme le fondateur de la peinture moderne avec Le déjeuner sur l’herbe pour lequel il consacrera un cours au Collège de France entre 1998 et 2000 :
Dans ce cours, Bourdieu développe une théorie des révolutions : si Manet est parvenu à révolutionner les codes de la peinture, c’est en raison de son « habitus clivé », partagé entre deux mondes sociaux différents, lui permettant alors d’importer des catégories de perception d’un monde à l’autre. On comprend alors subtilement que le sociologue français, grand admirateur de Manet qu’il fut, reconnaissait quelque chose de la tâche qu’il s’était donnée dans le geste d’un peintre (Manet) qui retourna contre le système académique la maîtrise qu’il en avait acquise. Il est finalement à la sociologie ce que Manet fut dans le domaine de la peinture.
3) Sociologie politique et de l’Etat :
Enfin, une troisième et dernière dimension de la sociologie bourdieusienne concerne la sociologie politique et de l’Etat. Dans son cours au Collège de France Sur l’Etat, Bourdieu fait une mise en garde montrant toute la difficulté à penser un tel objet : « Nous risquons d’appliquer à l’Etat une pensée d’Etat et j’insistais sur le fait que notre pensée, les structures mêmes de la conscience à travers laquelle nous construisons le monde social et cet objet particulier qu’est l’Etat, ont de bonnes chances d’être le produit de l’Etat […] plus j’avance dans mon travail sur l’Etat, plus je suis convaincu que si nous avons une difficulté particulière à penser cet objet, c’est qu’il est – je pèse mes mots – presque impensable » (p.13). Si un tel objet, a priori impensable, a fait pu faire l’objet d’un cours au Collège de France, c’est donc parce qu’il s’est imposé à Bourdieu : en effet, l’école comme la culture légitime en vigueur en société sont pieds et mains liés à l’Etat. Mais le penser en sociologue nécessite de l’objectiver afin de ne pas basculer dans le jugement de valeur. Pour ce faire, Bourdieu invente le concept de champ : applicable à l’ensemble des secteurs de la vie en société (champ politique, juridique, littéraire, religieux, académique, artistique…), le développement et l’autonomisation des champs renvoie à l’augmentation de la division du travail avec le développement économique des sociétés modernes. En ce sens, Bourdieu s’inspire de La division du travail social (1893) de Durkheim lorsqu’il montre la spécialisation des champs sociaux. En substance, le champ est donc un microcosme dans lequel des groupes de spécialistes (par exemple, les juristes) entrent en lutte pour obtenir la reconnaissance sociale de leur autorité et de leur compétence sur le domaine en question, instaurant une coupure entre professionnels et profanes (par exemple entre clercs et laïcs dans le champ religieux). La structure du champ se définit selon la distribution (inégale) du capital spécifique en son sein : les agents dotés du capital spécifique le plus élevé occupent des positions dominantes, ceux qui sont faiblement dotés, souvent les nouveaux entrants, occupent des positions dominées. Par ailleurs, le concept de champ est emprunté à la physique théorique : il appréhende les relations entre éléments dans un espace, conçu comme un champ de force, selon le principe d’attraction-répulsion. Ainsi, Bourdieu rompt avec l’analyse marxiste de l’Etat comme bloc monolithique aux mains de la classe bourgeoise : l’Etat représente le « champ du pouvoir » lui-même pétri par des rapports de force. De surcroît, Bourdieu qualifie l’Etat de « champ des champs » car il définit les règles de fonctionnement de tous les autres. Afin d’objectiver le champ du pouvoir, le sociologue procède à l’analyse des correspondances, c’est-à-dire l’étude des propriétés sociales objectives des agents composant le champ. Mais étant donné qu’il est impossible de déjeuner avec l’Etat, la seule manière de le rencontrer et de voir les effets qu’il produit sur le monde social (effet d’Etat). Dans Les structures sociales de l’économie (2000), Bourdieu prend l’exemple de la politique du logement : il explique que le passage d’une politique fondée sur l’aide à la pierre à une politique fondée sur l’aide à la personne (allocations logement) à la suite de la loi Barre (1977) s’explique par les transformations du champ du pouvoir. En effet, alors que la politique du logement était anciennement assurée par des ingénieurs du corps des Ponts et chaussées qui avaient intérêt au maintien de l’aide à la pierre, ces derniers ont progressivement laissé la place à des hauts fonctionnaires de l’économie et des finances (ENA et Sciences po), aux groupes d’intérêt bancaires, et aux grandes sociétés de promotion immobilière. Ces derniers souhaitaient non pas que l’Etat soit une alternative à l’offre de logement privée (logement sociaux), mais bien un soutien à la demande privée. La construction de maisons individuelles et les inégalités d’accès à la propriété qui en découlent sont le résultat d’une lutte concurrentielle pour le pouvoir au sommet de l’Etat.
On peut noter que Bourdieu s’est également intéressé aux sondages d’opinion en démocratie dans un article de 1973 (« L’opinion publique n’existe pas ») puis repris dans son cours Sur l’Etat en 1990. En tant que produits des instituts de sondages, eux aussi liés à l’Etat, les sondages produisent des artefacts statistiques en considérant à tort que toutes les réponses se valent et que les questions posées sont légitimes. En réalité, elles ne reflètent que les préoccupations des sondeurs : « Une des propriétés des sondages consiste à poser aux gens des problèmes qui ne se posent pas, à faire glisser des réponses à des problèmes qu’ils n’ont pas posés, donc à imposer des réponses ». A travers ce propos quelque peu caustique, Bourdieu se moque de la « rhétorique de l’officiel » caractéristique des « ventriloques » qui s’expriment au nom de l’Etat, c’est-à-dire au nom de l’universel, alors qu’ils ne servent que leurs intérêts particuliers.
Enfin, le sociologue a pris position, de manière plus militante sur de nombreux autres sujets de société à la fin de sa carrière scientifique. En témoigne son ouvrage d’intervention Sur la télévision (1996) où il argue que la télévision fait diversion sur les problèmes sociaux les plus urgents (comme la grève des chômeurs en 1995) et que le champ journalistique est structuré de manière à entraver l’action intellectuelle. Une telle prise de position acte la mue du sociologue, autant que de la sociologie, de l’observation des faits sociaux à l’action concrète.
Conclusion
Difficile de conclure un propos déjà imparfait et incomplet sur la pensée de Pierre Bourdieu. Il apparaît néanmoins que l’œuvre de Bourdieu a réalisé l’exploit de réconcilier des traditions théoriques a priori contradictoires dans le but de mieux comprendre le monde social, et pourquoi pas mieux le transformer. La pluralité des thématiques qu’il aborde font de lui un intellectuel total dans la lignée de Jean-Paul Sartre, et au vu de la place dominante qu’il occupe dans le champ français, les futurs sociologues français se définiront certainement par rapport à lui.
Cependant, après avoir dressé ce panorama, et en dépit des désaccords que les uns et les autres peuvent avoir sur le fond de son œuvre, Bourdieu a insisté sur la nécessité d’une démarche réflexive[5] dans les sciences sociales, car contrairement aux sciences de la nature, le sociologue est sans cesse juge et partie de son objet d’étude. Finalement, se regarder soi-même dans le miroir et faire sa propre sociologie est peut-être la condition nécessaire pour faire correctement celle des autres.
Bibliographie :
Bourdieu Pierre, La noblesse d’Etat : grandes écoles et esprit de corps, 1989.
Bourdieu Pierre ; Sociologie générale – volume 1 : habitus, champ ; 1981-1983.
Bourdieu Pierre, Sur l’Etat : cours au Collège de France, 1989-1992.
Bourdieu Pierre, Christin Rosine. La construction du marché. In : Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 81-82, mars 1990. L’économie de la maison. pp. 65-85.
Delas, J.-P. et Milly, B. (2015). Histoire des pensées sociologiques. (4e éd.). Armand Colin.
Lahire, B. (dir.) (2001). Le travail sociologique de Pierre Bourdieu : Dettes et critiques. La Découverte.
Sapiro, Gisèle (dir.), « Champ », Politika, mis en ligne le 22/05/2017.
Wagner Anne-Catherine, « La Noblesse d’État de Bourdieu » Dans « Pierre Bourdieu et le politique », Politika, mis en ligne le 29/09/2020.
[1] La justification : les économies de la grandeur (1991).
[2] Ensemble d’évènements simultanés, qui font système à un moment donné.
[3] Dans Economie et société (1922), Weber distingue trois idéaux-type de la légitimité : charismatique, traditionnelle et rationnelle-légale. La dernière est celle qui caractérise les sociétés modernes bureaucratisées et les deux autres caractérisent davantage les sociétés de type traditionnelles.
[4] Cette formule complète intelligemment celle de Weber dans Le savant et le politique où il définissait l’Etat comme le détenteur du « monopole de la violence physique légitime ».
[5] La réflexivité consiste à appliquer ses propres outils d’analyse à son propre travail.