
En 1776, Adam Smith publie son plus célèbre ouvrage intitulé Recherche sur la nature et les causes de la richesse des Nations. Dans le chapitre premier, l’économiste et philosophe écossais y développe une métaphore illustre pour décrire les mécanismes à l’origine de la production de richesse : la manufacture d’épingles.
« Prenons l’exemple d’une manufacture très peu importante, mais où l’on a très souvent observé la division du travail : le métier d’épinglier. Un ouvrier, non formé à cette activité (devenue un métier distinct sous l’effet de la division du travail) et non initié à l’usage des machines qui y sont employées (inventées probablement sous l’effet de la même division), pourrait peut-être fabriquer, avec toute son industrie, à peine une épingle par jour, et ne pourrait certainement pas en faire vingt.
Mais de la façon dont se fait maintenant cette activité, non seulement tout l’ouvrage constitue un métier singulier, mais il est subdivisé en branches, dont la plupart constituent autant de métiers singuliers. Un homme tire le fil à la bobille, un autre le dresse, un troisième le coupe, un quatrième l’empointe, un cinquième le meule à l’autre bout pour recevoir la tête; fabriquer la tête exige deux ou trois opérations distinctes; la frapper est une activité singulière, blanchir les épingles en est une autre; c’est même un métier en soi que de piquer les papiers; et l’importante activité de fabriquer une épingle est ainsi subdivisée en environ dix-huit opérations distinctes, qui dans certaines fabriques sont toutes exécutées par des mains distinctes, quoique dans d’autres le même homme en exécutera parfois deux ou trois » [1] (p.72).

Par cette métaphore évocatrice, Adam Smith met en exergue l’importance de la division du travail et de la spécialisation des tâches comme facteur d’accroissement de la production et. Couplé au processus d’accumulation du capital, notamment rendu possible par le développement des marchés de capitaux à l’ère industrielle, ces deux mécanismes sont à l’origine de la richesse des nations. De plus, la division du travail contribue d’autant plus à la richesse nationale que le marché est étendu géographiquement et en termes de débouchés. Raison pour laquelle les cités antiques ont réussi à se développer économiquement grâce au commerce méditerranéen.
Néanmoins, en ne s’intéressant qu’aux pays en voie d’industrialisation, à commencer par la Grande-Bretagne, la théorie économique de Smith ne permet pas d’expliquer l’absence de croissance économique dans les pays du Sud[2]. En effet, alors que l’Afrique était un continent riche de ses exportations en matières premières, comme en témoigne l’empire de Mansa Moussa au Mali au XIVème siècle, cette dernière s’est progressivement appauvrie au profit des puissances européennes (Espagne, Portugal) à partir de la Renaissance, de même que pour l’Amérique latine et l’Amérique du Sud. Ce processus va se poursuivre au XIXème siècle avec les colonisations française et britannique. Une telle analyse relève moins de l’économie pure que de l’économie politique. Elle est définie par Jean-Baptiste Say (1803) comme « l’étude de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses ». Elle met en évidence les enjeux politiques liés à la production et à la répartition des richesses et nécessite donc de prendre en compte le rôle des institutions dans la croissance économique.
C’est ce dont il est question dans Why nations fail écrit par les économistes Daron Acemoglu et James Robinson en 2012. Respectivement enseignants d’économie au MIT (Massachusetts Institute of Technology) et à l’université de Chicago, ces deux chercheurs ont obtenu avec Simon Johnson le Prix de la Banque de Suède en hommage à Alfred Nobel 2024 pour leurs travaux sur la manière dont les institutions se forment et affectent la prospérité des nations, faisant d’eux les nouveaux « Adam Smith », d’une certaine manière. Leur questionnement est d’une simplicité sans pareille : pourquoi certains pays sont riches tandis que d’autres sont pauvres ?

Paru à peine 1 an après le début des Printemps arabes, l’ouvrage met en évidence la nécessité d’institutions économiques et politiques « inclusives et pluralistes » pour garantir la croissance de long terme, contrairement aux régimes autoritaires qui sévissent jusqu’alors en Tunisie ou en Egypte. Dans son ouvrage phare publié en 1990, Institutions, institutional change and economic performance, Douglass North souligne que les institutions évoluent sous les effets conjugués des interactions sociales, des changements technologiques et des conflits d’intérêt. En retour, elles façonnent les choix et les comportements individuels. Nous pouvons les définir comme « les règles du jeu » qui, dans une société donnée, façonnent les comportements économiques et sociaux des individus et des organisations. Formelles ou informelles, elles organisent la vie économique, politique et sociale. Elles permettent aussi de comprendre les dynamiques de développement.
Afin de mieux rendre compte des interactions entre institutions et dynamiques politico-économiques , nous découperons cette fiche de lecture en trois parties : tout d’abord, nous présenterons les différentes théories antérieures (inopérantes) sur l’origine des divergences de développement entre pays (I). Ensuite, il s’agira de présenter la thèse de l’ouvrage à proprement parler avec la typologie des institutions et leurs effets sur le développement. Seront également présentés les enjeux historiques et méthodologiques de cette typologie (II).
Plan de cette contribution :
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1.- Les théories inopérantes sur les trajectoires de développement des pays
1.1.- L’hypothèse géographique
L’une des premières théories du développement nous vient de Montesquieu dans l’Esprit des lois (1748). Ce dernier arguait que le climat et la géographie permettait d’expliquer les différences de développement et la nature des lois produites : dans les pays proches de l’Équateur, le climat chaud et humide favoriserait l’oisiveté et la nonchalance, empêchant par là même l’augmentation de la production et les gains de productivité. D’autres auteurs comme Jeffrey Sachs[3] soutiennent que le climat équatorial, propice au développement de certaines maladies comme le paludisme, explique l’existence de trappes à pauvreté en Afrique subsaharienne. En effet, les maladies dégradent non seulement le niveau de productivité des travailleurs, mais aussi le degré d’attractivité de certaines régions en termes d’IDE ou de migrations :
« Smith ne pouvait tout savoir. L’isolement africain allait bien au-delà de simples frais de transport. Son milieu offrant les conditions les plus propices au monde à la propagation du paludisme, l’Afrique a réellement été coupée des échanges et des investissements internationaux par cette maladie meurtrière. Bien qu’il ait fallu attendre deux siècles après Smith pour bien comprendre cette maladie, ce que l’on savait à l’époque démontrait que les souffrances de l’Afrique étaient uniques. Son climat est propice à la transmission du paludisme toute l’année et abrite une espèce de moustique idéale pour sa transmission d’une personne à une autre » [4].
Face à ce constat, Acemoglu et Robinson s’inscrivent en faux et ont recours à la perspective historique pour le démontrer :
« Il est faux d’affirmer que les tropiques ont toujours été plus pauvres que les latitudes tempérées. […] A l’époque de la conquête des Amériques par Christophe Colomb, les zones situées au Sud du Tropique du Cancer et au Nord du Tropique du Capricorne, zones qui englobent aujourd’hui le Mexique, l’Amérique centrale, le Pérou et la Bolivie, ont abrité les grandes civilisations des Aztèques et des Incas » (p.78).
C’est donc la colonisation et les institutions dites « extractives » qui l’accompagnent qui auraient entraîné ce renversement dans la répartition mondiale des richesses. De la même manière, on ne peut expliquer les écarts de développement entre l’Amérique du Nord et du Sud, entre la Corée du Nord et du Sud, ou entre l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest simplement à l’aide du climat et des dotations en ressources naturelles.
1.2.- L’hypothèse culturelle
Le lien entre culture et prospérité économique peut se prévaloir d’un lignage académique distingué. En effet, c’est l’éminent sociologue Max Weber qui en 1905 dans Ethique protestante et esprit du capitalisme établit une causalité entre la réforme protestante et la naissance de la société industrielle capitaliste en Europe occidentale, marquant l’entrée dans la modernité (Aux fondements de la sociologie : Durkheim et Weber face à la modernité). Or, si l’on prend l’exemple des deux Corées séparées par le 38ème parallèle, peut-on dire que leurs différences de développement économique s’expliquent par des différences culturelles ? La réponse est non : les deux régions étaient jusqu’alors homogènes sur le plan culturel, ethnique ou linguistique. Dans La logique de l’honneur : gestion des entreprises et traditions nationales (1989), Philippe d’Iribarne expliquait les modes de gestion des entreprises par les valeurs culturelles en vigueur dans chaque pays. Ainsi aux Etats-Unis s’applique une « logique de contrat », c’est-à-dire d’une convention passée entre des hommes libres et égaux, juste parce que la loi s’est unie à la morale pour limiter le pouvoir du plus fort. Cette morale héritée de la religion chrétienne des Pères fondateurs semble agir, dans ce paradigme, comme un facteur explicatif du développement des entreprises américaines. Or, les auteurs soutiennent précisément l’inverse en comparant l’Amérique et le Mexique :
« Des sondages montrent que les Mexicains se font moins confiance entre eux que les Américains. Un tel manque de confiance n’a rien d’étonnant puisque le gouvernement mexicain ne parvient pas à éradiquer les cartels de la drogue ni à offrir un système judiciaire équitable et fonctionnel » (p. 90).
La culture nationale ne serait donc pas tant une cause du développement économique et des institutions qu’une conséquence de ces derniers.
1.3.- L’hypothèse de l’incompétence des dirigeants
Enfin, la dernière hypothèse défendue est liée à l’incompétence des dirigeants. Cette dernière idée peut là aussi paraître évidente au premier abord, mais elle escamote totalement le fait qu’un chef d’Etat agit toujours dans un cadre institutionnel plus ou moins contraignant. Il serait bien aléatoire d’affirmer que la différence de savoir entre Porfirio Diaz au Mexique et les présidents américains du début du XXème siècle (Roosevelt et Winston) expliquent les divergences entre ces deux pays. En réalité, c’est bien parce que « le Mexique a choisi des institutions économiques qui ont enrichi ses élites au détriment du reste de la société alors que Roosevelt et Wilson faisaient tout le contraire » (p.102). Les institutions économiques et politiques, lorsqu’elles sont extractives (corruption, esclavage, absence de droit de propriété…) c’est-à-dire lorsqu’elles visent à octroyer le pouvoir à quelques uns au détriment de la collectivité, entravent toute possibilité d’innovation et de destruction créatrice et anéantit par là même tout espoir de croissance. La concurrence libre et non faussée est minée par les quelques entreprises détenues par le régime. Autrement dit, ce n’est en rien de l’ignorance : les dirigeants savent bien ce qu’ils font mais agissent en faveur de leurs intérêts personnels ou de ceux de leurs proches.
Étudions désormais en détail la typologie des institutions décrite par Acemoglu et Robinson : les institutions inclusives et extractives.
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2.- Aux origines de la prospérité et de la pauvreté : la nature des institutions économiques et politiques
2.1.- Les institutions inclusives et extractives
Sans ambage, la thèse de l’ouvrage pourrait tenir en ces quelques phrases : les pays les plus riches sont régis par des institutions « inclusives » qui encouragent l’accumulation du capital, l’innovation et la prise de risque. Les pays les plus pauvres sont sous le joug d’institutions « extractives » où des élites politiques étroites organisent la société à leur propre profit et aux dépens de la grande majorité des gens. La spoliation du travail par une minorité n’encourage pas l’innovation sans laquelle une croissance durable est impossible. Selon Rodrik, Subramanian et Trebi (2004)[5], même si la géographie et l’intégration des pays dans la mondialisation conditionnent fortement leur niveau de richesse, les auteurs reconnaissent la primauté des institutions afin d’assurer une croissance équilibrée et soutenable. Les institutions économiques dites « inclusives » peuvent être résumées à travers la typologie de Rodrik :
Les institutions qui comptent selon Dani Rodrik
- Les institutions créatrices de marchés qui protègent les droits de propriété et garantissent l’exécution des contrats. Elles sont fondamentales car en leur absence, les marchés n’existent pas ou fonctionnent très mal.
- Les institutions de réglementation des marchés qui répondent aux problèmes induits par les effets externes, les économies d’échelle et l’information imparfaite. Ce sont, par exemple, les organismes de réglementation des télécommunications, des transports et des services financiers.
- Les institutions de stabilisation des marchés qui garantissent une inflation faible, réduisent au minimum l’instabilité macroéconomique et évitent les crises financières. Ce sont, par exemple, les banques centrales, les régimes de change et les règles budgétaires.
- Les institutions de légitimation des marchés qui fournissent une protection et une assurance sociales, organisent la redistribution et gèrent les conflits. Ce sont, par exemple, les systèmes de retraite, les dispositifs d’assurance chômage et autres fonds sociaux.
2.2.- Institutions et développement : enjeux historiques et méthodologiques
Expliquer les énormes écarts de revenus entre pays riches et pays pauvres est l’une des questions fondamentales de l’économie du développement. Dans leur article célèbre de 2001[6], Acemoglu, Johnson et Robinson vont mettre le focus sur les institutions comme déterminant essentiel du niveau de revenu par habitant. Pour ce faire, les auteurs se proposent d’identifier le lien de causalité entre les institutions formelles et le revenu par habitant sur la base d’une analyse macro-économétrique[7]. L’identification de ce lien causal est problématique car si la qualité institutionnelle influence le niveau du revenu par tête dans un pays donné, elle dépend elle-même du niveau du revenu par tête. La corrélation observée entre qualité institutionnelle et revenu résulte donc d’une double causalité, des institutions vers le revenu et du revenu vers les institutions. Dans ce cas, un modèle de régression simple du revenu par tête sur la qualité institutionnelle et un ensemble de variables de contrôle ne permettent pas d’estimer de manière consistante l’effet causal propre des institutions.
L’économètre est confronté à ce que l’on appelle un « problème d’endogénéité » [8] qu’il convient de traiter. Pour cela, il doit disposer d’une variable instrumentale, c’est-à-dire une variable exogène, corrélée avec la variable explicative soupçonnée d’être endogène (ici la qualité institutionnelle) mais non-corrélée directement avec la variable à expliquer (ici le revenu par tête). La théorie économique et le bon sens permettent parfois de trouver des instruments qu’il peut être légitime de supposer exogènes, mais il est souvent difficile de tester l’hypothèse d’exogénéité des instruments. Le choix des variables instrumentales est en général restreint et souvent ad hoc. Or, si l’instrument n’est pas exogène, l’estimateur obtenu en instrumentant restera biaisé. Dans leur quête d’un instrument valide, Acemoglu et al. retiennent le taux de mortalité des premiers colons arrivés dans les pays colonisés entrele XVIIème et le XIXème siècle ; il serait corrélé avec la qualité institutionnelle actuelle mais exogène au revenu. Leurs présupposés sont les suivants :
- le taux de mortalité des premiers colons européens aurait déterminé le type de colonisation mis en place– colonisation de peuplement (États-Unis, Australie, Hong Kong, Singapour…) versus colonisation d’extraction (Nigeria, Mali, Soudan…) ;
- le type de colonisation aurait façonné les institutions originelles : alors que dans les colonisations d’extraction les premiers colons se seraient contentés de mettre en place les institutions nécessaires à l’exploitation des ressources naturelles, dans les colonies de peuplement où ils se sont installés, ils auraient érigé des institutions de type européen, protégeant les droits de propriété et favorisant l’initiative privée, les investissements à long terme et le développement économique ;
- Les institutions originelles auraient fondé, et continueraient d’influencer, les institutions actuelles et par ce biais le revenu par tête. Sur la base de ces prémisses, Acemoglu et al. estiment alors l’effet des institutions sur le revenu par tête par la méthode des variables instrumentales et obtiennent un effet significatif et important : porter la qualité institutionnelle du Nigeria au niveau de celle du Chili permettrait par exemple, selon leurs estimations, de multiplier le revenu par tête du Nigeria par sept (aujourd’hui, il est onze fois plus faible que celui du Chili).

(tableau de Dióscoro Puebla de 1862)
En conséquence, Acemoglu, Johnson et Robinson (2002) [9] vont comparer l’évolution du PIB par habitant en 1995 (variable en ordonnée) des différents pays dans le monde avant et après la Renaissance (XVème). Le graphique ci-dessous nous montre clairement que les pays les plus urbanisés en 1500, soit avant la période des Grandes Découvertes (Afrique, Amérique du Sud et centrale) sont ceux qui connaissent la croissance la plus faible en 1995. Inversement, les pays d’Europe qui étaient les moins urbanisés en 1500 sont devenus les plus riches grâce à la colonisation. Le monde a donc connu ce que les auteurs nomment un « renversement des fortunes » :

2.3.- Aux origines des trajectoires de développement : dérives institutionnelles et moments critiques
En outre, l’économie des institutions a le mérite de mettre en exergue la contingence du devenir, façonnée par ce que les auteurs nomment des petites différences et des moments critiques : à quelques détails près, les trajectoires économiques des pays auraient sans doute été bien différentes. La Glorieuse révolution de 1688 est un exemple parmi tant d’autres de où l’Histoire toute entière d’un pays se décide. Si l’Angleterre, berceau de la Révolution industrielle au milieu du XVIIIème siècle, a pu connaître un tel destin et ce bien avant tous les autres pays européens, c’est parce qu’elle s’est dotée d’institutions ancrées qui se sont avérées favorables au décollage économique. Sur le plan politique pour commencer, des « petites différences » apparaissent à partir du XIIIème siècle et distinguent les britanniques des Anglais ou des Espagnols :
« En 1215, les barons (ou grands seigneurs) se dressent contre le roi Jean sans Terre et l’obligent à signer la Magna Carta (la « Grande Charte ») à Runnymede. Ce document décrète quelques principes fondamentaux qui remettent fortement en cause l’autorité royale. Il établit notamment que le roi doit consulter ses barons avant de lever l’impôt […] L’Angleterre vient de faire un premier pas, hésitant mais décisif, en direction du pluralisme » (p. 267).
Néanmoins, quelques siècles plus tard, la dynastie des Stuart, avec notamment le règne de Charles 1er (1625-1649) est venu rétablir des institutions extractives visant à museler le Parlement britannique :
« Charles 1er accède au trône en 1625, s’abstient de convoquer le Parlement à partir de 1629, et s’efforce comme Jacques 1er de construire un régime résolument absolutiste. Il impose des emprunts forcés, obligeant le peuple à lui prêter de l’argent; il modifie unilatéralement les conditions de ces prêts et refuse de payer ses dettes. […] Il sape également l’indépendance du pouvoir et tente d’intervenir dans les affaires juridiques » (p.273).

Les velléités absolutistes de Charles 1er vont engendrer une première guerre civile contre le Parlement britannique sous la direction d’Oliver Cromwell, dont les effets seront nuls puisqu’une nouvelle dictature va s’instaurer. En 1688, suite au règne de Charles II, Jacques II (son frère) souhaite poursuivre sur la voie de l’absolutisme. Or, le Parlement va de nouveau se soulever au point d’entraîner une 2de guerre civile appelée Glorieuse Révolution : le stathouder des Provinces-Unies, Guillaume III d’Orange (un catholique, fils de Marie d’Angleterre et de Guillaume II), est proposé pour remplacer le souverain et instaurer une monarchie constitutionnelle. De ce nouveau régime naît le Bill of Rights de 1689 qui met fin à l’absolutisme en réaffirmant le caractère illégal d’une imposition non ratifiée par le Parlement.
Également, c’est de la Glorieuse Révolution que va s’initier une réforme des finances publiques à l’origine de la Banque d’Angleterre en 1694, source de fonds pour l’industrie. Elle ouvre la voie à une révolution financière qui actera l’expansion des marchés financiers et de la banque. Sans cela, la machine à vapeur de Thomas Newcomen et Thomas Savery n’aurait sans doute jamais vu le jour en 1712.

D’ailleurs, l’exemple de la Glorieuse Révolution permet de mettre en exergue une autre idée essentielle de l’ouvrage : les régimes autoritaires régis par des institutions extractives veulent entraver toute forme de concurrence et d’innovation par crainte de se faire remplacer politiquement (effet de remplacement lié à la destruction créatrice). A ce titre, la Révolution française de 1789 ayant mis fin à l’Ancien Régime a permis l’émergence d’une classe bourgeoise composée de commerçants et d’entrepreneurs. Ces derniers ont été à l’origine des innovations industrielles du XIXème siècle.
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Conclusion : une énigme chinoise ?
En conclusion, la grille de lecture institutionnaliste des Prix Nobel 2024 renouvèle significativement l’analyse économique, faisant du trio d’économistes les nouveaux Adam Smith. Leurs travaux permettent de rompre définitivement avec de nombreuses théories naïves mais hélàs tenaces dans l’esprit du public, et nous donnent un recul historique sur les trajactoires de développement fort utile à la compréhension de la situation actuelle. Enfin, la typologie des institutions inclusives/extractives réintroduit un débat politique datant de l’Antiquité grecque : quel est le régime politique idéal ? Ici, il semblerait que la démocratie libérale, malgré les distorsions et les coûts d’ajustement qu’elle peut occasionner (avec la redistribution et les clivages politiques), reste le meilleur des régimes pour assurer une croissance durable. Néanmoins, au paradigme d’Acemoglu résiste un pays de plus en plus puissant : la Chine et son modèle extractif de capitalisme d’Etat. Devenue une économie de marché sous le règne de Deng Xiaoping, celle-ci reste une dictature politiquement. Son succès économique risque donc de se heurter à de nombreuses résistances internes et à des limites structurelles. Par exemple, en parité de pouvoir d’achat, le revenu par tête américain est près de 4 fois plus élevé que celui de la Chine. Le rattrapage économique de la Chine est donc loin d’être abouti, d’autant plus que le pays fait face à un fort chômage des jeunes, une crise immobilière et à un vieillissement démographique. Au final, au-delà de cette lutte incessante de la Chine pour le rattrapage (qui n’est autre qu’une lutte pour la liberté), retenons le message de nos Prix Nobel dans The narrow corridor [10]: la liberté n’est ni naturelle ni durable : elle émerge seulement lorsqu’un équilibre fragile et constamment renégocié s’instaure entre un État (Léviathan) suffisamment fort pour faire respecter l’ordre et fournir des services publics, et une société civile organisée, capable de contrôler et de contenir le pouvoir de l’État.
Le destin des nations s’écrit sous nos yeux, à nous d’en tirer les leçons qui s’imposent.

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Bibliographie
Acemoglu D., Robinson James A.; Why nations fail : prosperity, power and poverty, 2012.
Acemoglu D., Johnson S., Robinson J. A., « The Colonial Origins of Comparative development: an Empirical Investigation », The American Economic Review, vol. 91, n° 5, 2001, p. 1369-1401.
Acemoglu D., Robinson James A., Johnson S.; « Reversal of Fortune: Geography and Institutions in the Making of the Modern World Income »; The Quarterly Journal of Economics, Vol. 117, No. 4 (Nov., 2002), pp. 1231-1294.
Aghion Philippe, « Une énigme chinoise ? », Cours au Collège de France. URL : https://www.college-de-france.fr/sites/default/files/media/document/2024-11/aghion_2024-2025_cours_19_novembre.pdf.
Cudeville Elisabeth, Guénard Charlotte ; Institutions et développement, 2014, pp.1-6.
Youtube, « Daron Acemoglu on freedom, democracy, growth and The narrow corridor ». URL : https://www.youtube.com/watch?v=ZkEtBjq5SeE&list=WL&index=40.
Rodrik D., Subramanian A., Trebbi F., « Institutions Rule: The Primacy of Institutions over Geography and Integration in Economic Development », Journal of Economic Growth, 9, p. 131-165.
Smith Adam, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations,chapitre 1, 1776.
Notes de bas de page
[1] : Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations,chapitre 1, 1776.
[2] : Adam Smith expliquait l’absence de croissance des pays du Sud par leur faible intégration commerciale, les limitant à une économie agraire et vivrière. Or, même si ce constat est en partie vrai, il ne permet pas de cerner la spécificité des pays du Sud en matière institutionnelle. Comme le dit bien Sachs, « Smith ne pouvait pas tout savoir ».
[3] : Jeffrey Sachs, « Les institutions n’expliquent pas tout : le rôle de la géographie et des ressources naturelles dans le développement ne doit pas être sous-estimé », Revue Finance et développement, 2003.
[4] : Ibid.
[5] : D. Rodrik, A. Subramanian, F. Trebbi, « Institutions Rule: The Primacy of Institutions over Geography and Integration in Economic Development » (2004), Journal of Economic Growth, 9, p. 131-165.
[6] : Daron Acemoglu, Simon Johnson, John A. Robinson; « The Colonial Origins of Comparative Development: an Empirical Investigation », The American Economic Review, vol. 91, n° 5, 2001, p. 1369-1401.
[7] : La macroéconomie désigne l’étude des grands agrégats de la comptabilité nationale et leurs évolutions (PIB, inflation, chômage, solde extérieur). L’économétrie désigne l’étude des variables économiques par le biais des mathématiques et des statistiques. La macro-économétrie consiste donc à étudier par le biais des techniques quantitatives les variables macroéconomiques.
[8] : Elisabeth Cudeville, Charlotte Guénard ; Institutions et développement, 2014, pp.1-6.
[9] : Acemoglu D., Robinson James A., Johnson S.; « Reversal of Fortune: Geography and Institutions in the Making of the Modern World Income »; The Quarterly Journal of Economics, Vol. 117, No. 4 (Nov., 2002), pp. 1231-1294.
[10] : Youtube, « Daron Acemoglu on freedom, democracy, growth and The narrow corridor ». URL : https://www.youtube.com/watch?v=ZkEtBjq5SeE&list=WL&index=40.
