Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Humanité se fait peur : jamais encore, elle n’avait entrepris une telle œuvre de destruction envers elle-même.
C’est à l’aide d’une étude empirique et d’une expérience fameuse que Stanley Milgram (1933-1984), psychologue américain, tente d’apporter une réponse à cette grave question : pourquoi et surtout, comment les gens en arrivent à obéir à des actes immoraux ? Comment un seul homme a-t-il pu en arriver à tuer instantanément 80 000 de ses semblables ?
Plan de l’article

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L’expérience
Durant l’année 1960, un laboratoire publie des annonces afin de recruter des cobayes pour réaliser une expérience sur la mémoire et l’apprentissage. Une fois les cobayes engagés et arrivés sur place, ils entrent dans le laboratoire par groupe de deux et sont accueillis par des personnes présentant des attributs de scientifique comme une blouse blanche. L’un des deux cobayes est tiré au sort et pour jouer le rôle de l’élève tandis que l’autre fera le professeur. L’élève est installé sur ce que le scientifique appelle une chaise électrique.

Le professeur est installé en face d’un pupitre et doit dicter des mots à l’élève pour qu’ils les retiennent. À chaque erreur, le professeur doit envoyer, sur ordre d’un scientifique, une décharge de plus en plus forte à l’élève. La décharge maximale étant de 400 Volts. Le professeur se rend bien compte que son élève souffre. Le mal qu’il lui inflige semble réel et l’élève pousse des cris déchirants de douleur en suppliant qu’on mette fin à l’expérience. Face à ces supplications, les scientifiques refusent et invitent le professeur à continuer. Le professeur va entrer dans un conflit moral. Plus l’expérience avance, plus le professeur va émettre des hésitations et l’autorité des scientifiques va se faire plus contraignantes passant d’un « veuillez continuer s’il vous plaît » à un « vous n’avez pas le choix, vous devez continuer ! »
Milgram a observé que lorsqu’il y avait des failles au sein de l’autorité scientifique, le professeur mettait systématiquement fin à l’expérience. Une fois l’expérience achevée, les scientifiques en révèlent la réelle finalité au professeur ; étudier les comportements humains sous une autorité. Tout n’était que mise en scène. Le moment de la révélation est étonnant, au lieu que le professeur paraisse rassuré de n’avoir causé aucune souffrance à l’élève qui avait été mis dans la confidence pour jouer son rôle, le professeur paraît presque traumatisé en le mettant face à sa culpabilité.
Quelques chiffres. Le taux d’obéissance moyen est de 65%. Toutefois, en fonction des variables, ce taux change considérablement ; en cas de contact physique entre le professeur et l’élève, le taux d’obéissance chute à 30% et lorsque les scientifiques donnent des ordres contradictoires, le taux passe tout bonnement à 0%.
Il est toutefois nécessaire de noter un élément important souvent écarté par l’opinion publique, affectionnant se délecter du soi-disant pessimisme de cette expérience lorsqu’il est question de Milgram : tous les participants ont manifesté des signes de réticences au long de l’expérience.
Outre un livre récapitulant les méthodes et les conclusions de Milgram, le film I comme Icar réalisé par Henri Verneuil et sorti en 1979 permet de visualiser concrètement cette fameuse expérience.
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L’autorité selon Milgram
Pour une compréhension pleine de ce qui va suivre et afin que le lecteur puisse se forger sa propre opinion, il est nécessaire de poser la définition d’autorité et cela dans une neutralité scientifique la plus absolue. L’autorité apparaît avant tout comme un processus d’obéissance à une entité supérieure. Pour Milgram, l’autorité est une forme d’aliénation : chaque individu met sa liberté, sa responsabilité dans l’autorité, à condition que celle-ci soit légitime. Dans un contexte donné, l’individu abandonne sa responsabilité et sa conscience morale à une autorité qu’il juge plus à même de choisir et de décider pour lui ;
« L’autorité est la perception de l’existence d’un contrôle social à l’intérieur d’un entourage spécifique qui détermine la catégorie d’ordres logiquement appropriés à son exercice »
(MILGRAM Stanley, « Processus de l’obéissance », in : Soumission à l’autorité, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p.179)
Il faut donc que le sujet soumis à l’autorité en soit conscient et consente à l’abandon de sa souveraineté sur lui-même. Ce consentement se fait par la reconnaissance d’une légitimité à l’autorité. Cela peut se traduire par un savoir plus important, la possession d’un diplôme dans le domaine concerné ou le port d’un uniforme entre autres. Pour qu’un individu abandonne sa liberté, sa capacité de choisir une autre entité que cela soit individuelle ou institutionnelle, il faut que cette entité soit légitime, qu’elle ait la capacité de mieux connaître le domaine et soit plus à même de choisir. Pour être légitime, il faut que l’autorité soit capable de poser des choix plus « justes » que les individus qui souhaitent s’y abandonner.
L’autorité apparaît ensuite comme un phénomène collectif, qui fonde toute communauté politique. Autrement dit, l’autorité est le pouvoir de contraindre le peuple. Milgram parle « d’état agentique », qui incarnerait l’autorité au niveau étatique : l’état agentique serait l’état capable d’imposer sa volonté et de contraindre. Cet état agentique transforme l’individu qui est conditionné par sa relation avec l’État, le scientifique dans l’expérience. L’individu n’est plus un acteur mais un agent. Il devient le simple pion de l’expérimentateur incarnant l’autorité. Une fois le sujet endormi par la légitimité de l’autorité, qu’elle soit réelle ou illusoire, ce dernier n’a plus aucune capacité décisionnelle et n’est plus que l’homme de main de l’entité possédant l’autorité.
« Une fois converti à l’état agentique, l’individu devient un autre être, présentant des aspects nouveaux qu’il n’est pas toujours facile de relier à sa personnalité habituelle. »
(Ibid. p. 179).
Aussi, Milgram utilise le terme de « converti » et non celui de soumis. Le processus d’aliénation est bien plus efficace lorsqu’il est volontaire, lorsqu’il n’est pas imposé ou du moins lorsqu’il apparaît comme tel.
Quels sont les mécanismes de l’autorité et quels sont ses moyens d’action sur les individus ? Pour Milgram, la force de l’autorité ne vient aucunement de la coercition et de la violence. Lorsqu’une autorité exerce la violence, elle montre elle-même ses propres failles et montre qu’elle n’est donc pas légitime. Le dicton populaire « la violence est le langage des faibles » trouve toute sa place. Selon Milgram, l’autorité tire sa légitimité de sa position sociale. Dans le cas de son expérience, l’expérimentateur, c’est-à-dire le scientifique, à l’autorité dans le cadre scientifique uniquement. Au cinéma, nous faisons bien confiance à l’ouvreuse, nous lui abandonnons notre liberté. Nous ne ferions pas confiance à l’ouvreuse dans un laboratoire ni au scientifique à l’entrée d’un cinéma
« L’influence de l’expérimentateur sur le sujet n’est pas due à l’utilisation de la force ou de la menace, mais à la position qu’il occupe dans une structure sociale. »
Ibid. p.179)
De plus, pour que l’autorité puisse s’exercer pleinement, elle nécessite ce que Milgram appelle une justification idéologique : la finalité de l’action de l’autorité doit être, ou du moins doit sembler être, en accord avec la conscience morale de l’individu. Dans le cas de son expérience, les chocs électriques se font dans le but d’augmenter le savoir scientifique. Les chocs électriques ne se font pas dans le but de faire du mal, ce que le cobaye refuserait. Enfin, un système de sanctions et de récompenses vient pérenniser l’obéissance à cette autorité.
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Le rôle primordial de l’éducation
L’autorité est bel et bien un abandon de la liberté individuelle au profit d’une entité extérieure. Bien que cet abandon soit critiqué, implicitement chez Milgram, il est possible de l’éviter lorsqu’il peut se révéler destructeur. Pour l’éviter un seul moyen : l’éducation et l’apprentissage à la solidarité entre les individus afin d’empêcher un abrutissement du peuple, ou pour reprendre les termes d’Hannah Arendt, une « déstructuration des masses ». La mauvaise autorité joue sur la bêtise et l’ignorance des peuples.
Il serait toutefois mauvais et dangereux de critiquer l’autorité dans sa généralité. Une autorité peut être et doit être bonne. Elle est en outre nécessaire au maintien du vivre ensemble. De plus, une bonne autorité est celle qui donne les clés de la liberté à chacun. Être réellement libre, c’est savoir choisir entre une bonne et une mauvaise autorité, que ce soit celle d’un individu ou celle d’une institution. Est-ce que l’autorité de cette entité est juste dans l’absolu ? L’enjeu politique est donc très important dans cette question : un État a-t-il une autorité juste ou bien utilise-t-il cette autorité à des fins mauvaises ?
Toutefois, si l’État n’est pas présent ou omniprésent dans toutes les sociétés, le pouvoir et l’autorité le sont : il est impossible de vivre sans. À nous de choisir les meilleurs.
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Conclusion
Voici donc les clés de l’arme la plus puissante que l’Homme puisse manipuler : l’autorité. Elle permet à l’Homme de contraindre ses semblables, de les diriger et de leur imposer une ligne de conduite. Savamment utilisée, l’autorité fait des ravages lorsqu’elle est mauvaise, elle fait des saints lorsqu’elle est juste. Une arme difficile à manier, et c’est cette difficulté d’acquisition et de compréhension qui la rend puissante.
En outre pour les lecteurs amoureux des sciences sociales, ajoutons que Milgram a manqué de rigueur scientifique dans le sens où il a davantage fait une expérience pour confirmer une croyance qu’il avait au préalable plus que pour obtenir un résultat d’une étude pleinement neutre et détachée d’aprioris.
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