Cet ouvrage nommé Surveiller et punir : Naissance de la prison est écrit par Michel Foucault en 1975. L’ouvrage ci-présent est paru aux éditions Gallimard.

L’auteur est un philosophe et historien français né en 1926 à Poitiers et mort en 1984 à Paris. Il est issu d’une famille bourgeoise : son père, Paul-André né en 1893 à Fontainebleau, mort en 1959 à Poitiers, est chirurgien et professeur d’anatomie. Ses parents vont d’ailleurs représenter des soutiens moral et financier important durant sa scolarité. Ses études sont un mélange de succès et de résultats médiocres : il est très mauvais en mathématiques, mais rafle régulièrement des prix d’excellence en français, histoire, grec et latin. Il obtient d’ailleurs la note de 10/20 au baccalauréat de philosophie, mais finit par intégrer une classe préparatoire littéraire au lycée Henri IV à Paris, contre l’avis de son père qui envisageait des études de médecine.
Après un premier échec, il intègre l’ENS (Ecole Normale Supérieure) Ulm à la 4ème place en 1946 puis obtient l’agrégation de philosophie en 1951 à la seconde tentative. Durant ses études à l’ENS, il assistera notamment aux cours de Maurice Merleau-Ponty et se liera d’amitié avec Louis Althusser. Intéressé également par la psychologie, sa thèse porte sur L’Histoire de la folie à l’âge classique et étudie comment le statut de « fou » a évolué dans l’Histoire : tare morale au Moyen-Age, défaillance de la raison à l’âge classique, puis maladie mentale à partir du XVIIIème siècle. Michel Foucault est transformé par les événements de mai 1968 et participe alors activement à de nombreux mouvements contestataires : il manifeste ainsi son soutien, avec d’autres philosophes, comme Jean-Paul Sartre ou Gilles Deleuze, ou des écrivains comme Jean Genet, aux travailleurs en grève, aux immigrés, aux homosexuels, aux prisonniers, etc.
C’est d’ailleurs la question des prisons qui préoccupera le plus le philosophe. Il fonde ainsi, en 1971, le Groupe Information sur les Prisons, dont l’objectif est de dénoncer les conditions de détention et de donner la parole à ceux qui habitent ce monde voué au silence. Il entreprend également une analyse historique du système carcéral dans ses cours du Collège de France (« Théories et institutions pénales », en 1971-1972 ; « La Société punitive », l’année suivante).

En tant qu’auteur structuraliste, il rejoint la pensée de Claude Lévi-Strauss (ou encore celle de Ferdinand de Saussure (linguistique). Le structuralisme est un courant de pensée holiste où l’observateur s’intéresse aux structures cachées et donne la primauté à la synchronie1. Cette analyse part du postulat qu’il existe une infrastructure et qu’elle échappe à la conscience des acteurs. Tout échange (économique, matrimonial, etc.) est considéré comme réductible aux règles de la linguistique qui est un échange de signes. L’œuvre de Foucault est essentiellement tourné vers la relation entre pouvoir et savoir à travers notamment son Histoire de la sexualité (parus en 3 tomes entre 1976 et 1984), mais aussi sur le concept de « biopolitique » c’est-à-dire le contrôle des corps et des processus biologiques par les organisations politiques dans l’Histoire des sociétés humaines. Ses travaux abordent également des questions épistémologiques avec Les mots et les choses (1966) qui traite des conditions de production et de vérification des connaissances des sociétés humaines au cours de leur Histoire à travers le concept d’épistémè.
Surveiller et punir traite spécifiquement de comment naissent et fonctionnent les institutions disciplinaires, avec un point d’honneur fait à la prison. L’auteur montre dans quelle mesure les sociétés européennes sont passées d’un droit pénal reposant sur le « pouvoir du glaive », c’est-à-dire à la peine de mort, à l’avènement d’une « biopolitique » soucieuse du contrôle des corps afin de mieux redresser les individus. En ce sens, les institutions coercitives joueraient un rôle de contrôle social fort en enfermant les déviants afin de les soigner de leur « pathologie » et en cherchant à en savoir le plus possible sur eux via la médicalisation. Cela met donc bien en exergue le lien indéfectible entre pouvoir et savoir. L’économie punitive européenne a donc connu avec la création de l’hôpital général au XVIIème siècle une phase de « grand renfermement », notamment des malades mentaux/fous. Même si cette thèse a davantage été développée dans Histoire de la folie à l’âge classique, ces éléments demeurent primordiaux pour la mise en contexte. En se basant sur de nombreux exemples de prisons (Rasphuis hollandais, prison de Philadelphie…) et de réformes pénales majeures (notamment celle de 1810 en France), Michel Foucault décrit dans le détail les rouages des mécanismes disciplinaires.
Certaines notions fondamentales sont réitérées donc dans l’ouvrage. Tout d’abord, on retrouve le concept de « corps » (p.18) et d’« économie politique du corps » (p.33). En effet, le corps constitue pour le souverain la matérialité des sujets de l’Etat, qui doivent lui être nécessairement inféodés afin qu’il accroisse son propre pouvoir. Ensuite, les termes de « châtiment » (p.113) ou de punition prennent une place prépondérante dans l’ouvrage : faisant écho au contrôle social formel, la punition représente un outil idoine à la dissuasion, non seulement du délinquant mais aussi des spectateurs de la punition. Enfin, il reste essentiel de mentionner le concept de « discipline » (p.200), que Michel Foucault définit comme la technique spécifique d’un pouvoir qui se donne les individus à la fois pour objets et pour supports de son exercice.
Notre analyse se découpera en trois parties : nous aborderons tout d’abord les différentes manières de châtier (I), avant de traiter de l’instauration institutionnelle de la discipline (II) puis nous terminerons plus spécifiquement par l’étude de l’institution carcérale (III). Tout d’abord, le philosophe français s’intéresse à la façon dont s’appliquent les peines. Au début du livre, il prend l’exemple de Robert-François Damiens, condamné le 2 mars 1757 pour avoir tenté d’assassiner Louis XV. Bien qu’il fut le dernier homme français mort par écartèlement, l’auteur ne manqua pas de mettre en exergue sa souffrance : « Damiens avait été condamné […] brûlée de feu de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la cire et soufre fondus et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux » (p.9). Au Moyen-Age, un acte contraire à la législation donnait donc lieu à une mise à mort.
Or, celle-ci s’apparentait à un « châtiment-spectacle » (p.16) ayant pour but de dissuader tout nouvel acte et ancrer dans l’esprit des sujets l’ensemble des effets négatifs qu’un écart à la norme peut engendrer. A la fin du XVIIIème siècle jusqu’au début du XIXème siècle, malgré quelques grands flamboiements, la « sombre fête punitive » (p.14) est en train de disparaître : le châtiment devient progressivement un processus occulté dans la pratique pénale et laisse désormais la place à l’enfermement et aux soins. Par exemple, le Code pénal de 1810 argue au sujet de la folie que « il n’y a ni crime ni délit, si l’infracteur était en état de démence au moment de l’acte » (p.27). Or, en raison de querelles jurisprudentielles2 , les fous étaient parfois considérés comme coupables certes, mais ils s’avéraient davantage être « à enfermer et à soigner plutôt qu’à punir » (p.28).
Dans la même lignée qu’Emile Durkheim3, Michel Foucault adhère plus ou moins à l’idée que le droit a connu une transformation allant de sa forme répressive à sa forme restitutive, ce qui lie les transformations du droit à l’évolution des formes de solidarité. Ensuite, l’ouvrage traite du pouvoir disciplinaire. Les catégories juridiques créent des classements entre individus de manière à assurer un ordre social légitime et légitimé. Dans toute institution, le pouvoir du dirigeant augmente en raison directe de l’accroissement de la discipline qu’il instaure, ce qui explique en quoi le pouvoir de l’Etat sur ses sujets participe de la souveraineté de l’Etat. De la même manière qu’un prêtre a un pouvoir sur les fidèles, Michel Foucault emploiera l’expression de « pouvoir pastoral » de l’Etat dans les sociétés modernes. L’avènement de l’Etat-nation n’est cependant pas traitée directement, mais afin d’illustrer cette idée, il est fait mention de la figure du soldat : image de la force, de la vigueur et du courage au XVIIème siècle, il se transforme en « quelque chose qui se fabrique ; d’une pâte informe, d’un corps inapte, on a fait la machine dont on a besoin » (p.160). L’école, en tant que bras armé du pouvoir d’Etat, est en charge de l’application du pouvoir disciplinaire sur les corps et les consciences : « le rang, au XVIIIème siècle, commence à définir la grande forme de répartition des individus dans l’ordre scolaire » (p.172). A plus forte raison à la fin du XIXème siècle en devenant obligatoire au primaire avec les lois Ferry, l’école organise savamment la hiérarchie des savoirs, institutionnalise l’autorité de l’enseignant sur les élèves, et développe une économie du temps d’apprentissage. User d’un emploi du temps rend donc les « corps dociles » (p.175) car habitués à un ordre social tellement ancré qu’il en devient quasiment naturel. Les sociologues holistes ayant étudié spécifiquement l’école tel que Pierre Bourdieu4 s’intéresseront aux sujet en l’abordant quant à eux sous l’angle de la violence symbolique et de la reproduction du capital culturel.

Enfin, l’auteur termine l’ouvrage en traitant de la question des prisons. Ces dernières sont définies comme des « institutions complètes et austères » (p.267). Là encore, l’analyse historique montre que la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème siècle se caractérise par le « passage à une pénalité de détention » (p.267) , lequel génère un « appareil d’observation, d’enregistrement et de notations » (p.267), contrairement à une pénalité spectaculaire de l’Ancien régime où le condamné était mis à mort sur la place publique. Le contrôle du comportement des individus (ou des sujets de droit, c’est-à-dire des sujets inféodés à l’Etat) par des dispositifs disciplinaires est donc devenu un « fait social total » dont le philosophe comme le sociologue où l’historien doivent se saisir.
En conséquence, Michel Foucault souligne le rôle de la prison dans le redressement et l’autocontrôle des condamnés. Pour cela, le modèle de la prison panoptique5 de Jérémy Bentham est bien évidemment mis en avant : il s’agit d’un modèle de prison dans lequel les cellules sont situées autour d’une tour centrale de surveillance avec vitres teintées. Les détenus, ignorant s’ils sont surveillés ou non, s’autodisciplinent afin de ne pas subir la douleur du châtiment.

Par exemple, la prison de Stateville aux Etats-Unis avec ses 1506 détenus fonctionne selon cette logique. Néanmoins, l’auteur fait aussi référence aux « Rasphuis » (maison de redressement en Hollande) ou encore aux manufactures comme celle d’Oberkampf. Outre cela, le philosophe et historien voit dans certaines méthodes carcérales une visée à l’isolement. C’est le cas de la prison de Philadelphie où fut enfermé Al Capone : l’isolement oblige le détenu à faire face, dans la solitude, à l’immoralité de ses actes passés jusqu’à retrouver en lui le sens de la vertu à travers un travail intérieur. L’isolement modifie donc le rapport qu’a l’individu avec sa propre conscience afin de la changer dans le sens du bien commun.
En conclusion, bien que Michel Foucault ne se revendique pas structuraliste, son approche des institutions de contrôle démontre indéniablement le contraire. La perspective juridique sur le droit pénal s’avère d’une grande richesse et rend possible une meilleure compréhension des comportements sociaux, ce qui témoigne de l’étroite complémentarité entre sciences juridiques et sciences sociales. Néanmoins, l’ouvrage n’établit pas suffisamment de lien avec la question de l’émergence de l’Etat-nation et de la centralisation du pouvoir opérée en Europe et en France sous l’Ancien Régime. La théorie de Max Weber sur la « violence légitime »6 y prendrait alors tout son sens.
SOURCES :
1 : Ensemble d’évènements simultanés, qui font système à un moment donné
2 : La jurisprudence se définit comme l’interprétation des textes de lois par les juges.
3 : Émile Durkheim , « Deux lois de l’évolution pénale », Année sociologique IV, 1899-1900.
4 : Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron; La reproduction : éléments pour une théorie du système d’enseignement; 1970. Pour plus de détails : Pierre Bourdieu : une révolution symbolique dans les sciences sociales – Le Camulogène.
5 : Pour plus de détails : Le panoptique à l’origine de la société de surveillance | France Culture.
6 : Max Weber, Le savant et le politique, 1917-1919. Pour plus de détails : Le savant et le politique (1919) – Le Camulogène.
Bourdieu Pierre, Passeron Jean-Claude; La reproduction : éléments pour une théorie du système d’enseignement; 1970.
Durkheim Émile, « Deux lois de l’évolution pénale », Année sociologique IV, 1899-1900.
Weber Max, Le savant et le politique, 1917-1919.