Un tableau particulièrement sombre se distingue parmi les chefs-d’œuvre de l’art romantique français lorsque l’on déambule dans la salle Mollien du musée du Louvre. Le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault (1791-1824) a la particularité d’attirer l’attention du visiteur par ses grandes dimensions mais surtout par le sujet représenté.

L’intitulé du tableau donné lorsque l’œuvre a été exposée au Salon de 1819 nous indique en effet qu’il s’agit d’une Scène d’un naufrage. Il ne s’agit pas d’une simple scène imaginée par l’artiste mais bien d’un événement qui a réellement eu lieu ! Le tableau a marqué les esprits lorsqu’il a été exposé pour la première au public en 1819, soit deux ans après l’événement tragique.
L’histoire commence lorsque, en 1815, le Congrès de Vienne rend à la France plusieurs colonies qu’elle avait perdues au profit des Anglais, dont le Sénégal. Une flottille de quatre navires français fait voile en direction de ce territoire, un jour de juin 1816, pour rétablir cette présence coloniale.
Parmi ces navires est une frégate nommée Méduse. Elle est dirigée par le capitaine royaliste Hugues Duroy de Chaumareys qui a la particularité d’avoir été nommé pour des raisons politiques et non pour ses compétences. Il est dit, en effet, qu’il n’a pas navigué les eaux depuis près de 20 ans !

Une navigation imprudente trop proche des côtes de l’actuelle Mauritanie (qui étaient d’autant plus mal cartographiées à l’époque) mène la Méduse sur un banc de sable qui la fait échouer. Le voyage des 400 personnes à bords de ce navire est brusquement interrompu. Les tentatives de renflouement sont peu encourageantes : un radeau d’environ douze mètres sur six est alors construit par l’équipage pour recevoir l’excès de matériel qui alourdit la frégate. Il est finalement décidé d’abandonner la frégate après qu’une tempête l’a grièvement endommagée deux jours après. Les canots et les chaloupes de sauvetage sont secrètement attribués aux personnes les plus « respectables », tandis que le radeau préalablement construit est destiné aux 147 personnes de moins grande importance…
L’objectif est le suivant : se rendre sur la terre ferme qui se situe à plusieurs dizaines de kilomètres. Pour perdre le moins d’équipiers possible, les canots sont reliés entre eux par des amarres, le radeau étant également amarré au dernier canot. Or, cette dernière amarre se rompt : voilà la Méduse seule dans l’océan Atlantique.
S’en suivront 13 jours de dérive avant que les quelques survivants puissent retrouver le continent. Jour après jour, le nombre de personnes sur la Méduse diminue ; la mort rôde au tournant pour chacun de ses passagers à mesure que les jours passent. Dès le premier jour, la frégate, trop lourde, a renversé une vingtaine d’entre eux qui se sont noyés dans l’océan. Certains de ces hommes se sont suicidés par désespoir, ou se sont tués en croyant rejoindre à la nage le mirage de la côte qu’ils voyaient au loin.

Un affrontement entre ces hommes a même éclaté dès la deuxième nuit, entre ceux qui souhaitent faire couler le radeau et les autres, convaincus qu’il ne fallait pas perdre espoir. Au reste, les pertes humaines de cette nuit-là allégèrent le radeau.
Un autre élément qui a constitué la perte de ces innocents était l’approvisionnement. La frégate n’ayant qu’une dizaine de barils d’eau et de vin, la disette a rapidement entraîné des comportements de cannibalisme. Ceux qui semblaient au premier abord plus fragiles se seront contentés de manger d’abord leurs vêtements et accessoires, comme le cuir de leurs ceintures, avant de rejoindre leurs camarades qui avaient déjà entamé la chair de leurs confrères. Le dernier jour cauchemardesque des 15 derniers survivants arrive lorsque le brick l’Argus, qui faisait partie de la flottille, se dirige vers la Méduse pour retrouver des barils remplis de de francs (et non pour retrouver les naufragés, car il n’y avait pas de raison qu’il y eût des survivants).
Le peintre du Radeau de la Méduse dépeint l’instant où l’Argus est aperçu au loin une première fois. Le brick n’apercevra malheureusement pas en retour le radeau à cause de la mer agitée : le tableau représente donc un moment où le désespoir est à son comble. Les quelques rares rescapés vont être sauvés quelques temps après par ce même navire.

L’artiste n’a pas attendu longtemps après avoir été informé de cette tragédie pour entamer ce qui deviendra l’un de ses chefs-d’œuvre. Le tableau est le fruit d’un travail minutieux et acharné. Il souhaite témoigner de l’horreur d’un événement qui s’est réellement produit. Pour ce faire, Géricault a eu la possibilité d’avoir des témoignages de quelques survivants. Il n’hésitera pas à se rendre même dans une morgue afin de saisir l’horreur de la mort. Cet endroit lui offre également la possibilité d’analyser des membres mutilés.
Le rendu de la scène doit surprendre les spectateurs par le réalisme des corps humains représentés. L’artiste n’hésite cependant pas à idéaliser les corps, lorsqu’on songe à l’horreur que ces personnes ont vécue. En effet, les personnages dépeints ne sont pas rachitiques comme on pourrait le penser après 13 jours de dérive, mais bel et bien musclés. La brève formation de Géricault à l’École des Beaux-Arts de Paris se fait ici ressentir sous ses pinceaux. L’artiste a réussi avec adresse à représenter des corps académiques dans un instant qui était réellement apocalyptique.

Ce moment effroyable a été en parti rendu possible grâce à la composition que l’artiste a choisie pour la réalisation de cette œuvre. Il faut prendre le temps de visualiser l’ensemble de ce tableau afin de saisir la brutalité l’incident que l’artiste a voulu dénoncer : le climat obscur rendu par les couleurs sombres illustre la mer qui est agitée mais aussi le danger et la peur auxquels font face les rares passagers de ce radeau. L’artiste n’a d’ailleurs pas hésité, aussi, à se rendre sur le littoral normand pour saisir l’atmosphère maritime.

Le peu d’espoir qu’ont ces passagers est subtilement illustré par l’agencement des personnages sur la toile. Le tableau adopte une composition pyramidale. Les victimes qui n’ont pas survécu aux dernières heures de cette affreuse dérive sont affalés sur la base du radeau. Certains ont leur corps en parti traîné dans l’océan. Ceux dont la vie est incertaine sont placés au centre du tableau. Leurs yeux rivés sur celui qui semble être le survivant incontestable du groupe. Leurs bras sont tendus vers cet individu qui incarne l’espoir. L’artiste l’a figuré au sommet du groupe de dos en train de brandir un foulard rouge et blanc dans l’espoir d’être vu.
Le regard affligé de ces hommes est particulièrement frappant. Les œuvres qui mettent en avant les émotions humaines comme dans Le Radeau de la Méduse sont caractéristiques du romantisme. Ce mouvement, qui était une réaction contre la tradition et la raison, ambitionnait de mettre enfin l’homme au centre de l’histoire. Le parti pris de l’artiste a été vivement critiqué par plusieurs de ses contemporains qui trouvaient cette œuvre outrageante, puisqu’elle montrait une scène épouvantable sur une toile de grand format habituellement réservée à la peinture d’histoire. L’artiste représente ici un fait divers qui a fait le tour de la France. Les républicains vont au contraire applaudir l’audace de l’artiste d’avoir peint des personnes anonymes sur ce grand tableau de grand format.

Au-delà du sujet représenté, l’artiste révèle ici l’irresponsabilité du capitaine qui n’a pas su contrôler proprement la navigation et qui a abandonné lâchement une partie de son équipage. Géricault dénonce en conséquence la politique de son temps puisque le capitaine était nommé non pour ses compétences mais pour son affiliation politique. Le Radeau de la Méduse a été une réelle provocation aux yeux de royalistes lorsqu’il a été exposé pour la première fois au salon de 1819. Le directeur des Musées royaux accepta d’ailleurs l’envoi de ce tableau au Salon à condition qu’il soit accroché en hauteur, puisqu’il allait indéniablement faire polémique. L’intitulé Scène d’un naufrage fut préalablement choisi pour atténuer tout rapprochement avec la frégate alors connue de tous par les journaux.
L’œuvre est encore à ce jour accrochée au Louvre, où des centaines de personnes défilent devant cette immense toile qui a marqué les esprits de son siècle. Le visiteur qui prête attention au tableau est facilement immergé dans l’œuvre puisqu’elle est de grandeur nature et qu’un coin du radeau est dirigé hors champs vers le spectateur : il n’est pas simple spectateur de l’horreur de la scène, mais aussi acteur de ce jour de juillet 1816 où, injustement, une centaine de personnes tirés au sort ont perdu leur vie.
