D’une beauté singulière et mystérieuse, Maria Yudina (1899-1970), que l’on surnommait dans sa jeunesse la « Mona Lisa aux yeux verts », fut une pianiste soliste russe méconnue en Europe, sa carrière s’étant presque exclusivement au sein du rideau de fer soviétique.

La peur ne semble pas avoir de prises sur Maria Yudina (à gauche), habitée par autre chose que la crainte de mourir.

Outre son jeu musical puissant et original (auquel on ne saurait la réduire), Maria Yudina a toute sa place parmi les grandes figures du Camulogène, tant pour ses prises de position assumées que pour sa spiritualité profondément anachronique dans le monde soviétique des années 1930. En plus d’être une virtuose du clavier, Maria Yudina cultivait l’art d’être à la fois une rebelle et une chrétienne fervente à une époque où les purges staliniennes pleuvaient à seaux. Rejetée des conservatoires où elle enseignait, elle se voyait bannie des salles de concert. Pourtant, malgré quelques brimades de la part des autorités, elle ne s’est jamais fait arrêter. Mieux encore, elle réussit à envoûter le terrible « Père des Peuples ».

Figure incontournable — et presque légendaire — de la musique russe, Maria Yudina a marqué les esprits autant par son talent pianistique que par sa personnalité singulière et son apparence : une longue robe noire sans formes, des souliers grossiers, qu’elle conservera toute sa vie. La rumeur lui prête même un revolver dans son sac à main.

C’est en 1921, à sa sortie du conservatoire de Petrograd, que Maria Yudina commence à se faire remarquer pour son talent. Son jeu « puissant » est déjà connu localement. Toutefois, l’art de Yudina dépasse largement la seule question du style. Pour elle, la musique n’est pas simplement synonyme de plaisir : elle constitue un processus global, engageant les œuvres et leur signification. La musique permet d’atteindre quelque chose de plus grand ; elle est une part de l’art universel, une porte d’entrée vers la compréhension du tout.

Intellectuelle et profondément croyante, Maria Yudina incarnait une forme d’insoumission aux contingences de son temps. Grande amatrice de poésie, elle déclamait des vers — souvent de poètes interdits — avant ses concerts, portait une croix autour du cou et encourageait l’étude de compositeurs d’avant-garde (Boulez, Stockhausen, Bartók, Hindemith, Stravinsky), honnis par le régime soviétique. Toutefois, Yudina plaçait Bach au-dessus de tout, le considérant comme le médium idéal pour se rapprocher du divin. Beethoven, Schubert et Mozart occupaient également une place de choix dans son panthéon musical.

Au-delà de la poésie, Yudina s’intéressait vivement à la philosophie, qu’elle associait étroitement à la religion. On l’aura compris : Maria Yudina était une personnalité trop vaste pour se laisser enfermer dans son seul domaine de prédilection. Bien au-delà du piano, c’est à l’intellect, à la philosophie et à Dieu qu’elle a consacré toute sa vie.

Au piano, Yudina faisait corps avec son instrument. Pour employer des termes techniques, elle jouait en « fond de clavier », martelant les touches de ses mains pourtant frêles : une puissance de jeu aussi bien physique que psychique. Soliste sortant des sentiers battus de l’interprétation, elle voulait que son jeu explique l’œuvre. Elle vivait sa pratique à l’extrême, à l’image de sa foi, n’hésitant pas à évoquer des questions religieuses lors de ses cours avec ses élèves, parlant même « d’inspiration divine » — un syntagme faisant figure d’épouvantail en ces temps-là. Cela lui valut plusieurs rappels à l’ordre du régime, à la fin des années 1920, qui l’accusait de propagande religieuse. Face à ces attaques, Yudina ne se démentit pas ; au contraire, elle s’en vanta. Chassée du conservatoire en 1930, elle entama alors une vie tournée vers le dénuement et la foi.

La « pianiste de Staline »

La vie de Maria Yudina est une longue suite d’anecdotes d’une femme qui ne craignait pas la peur. L’une d’entre elles est édifiante. Une nuit, Staline, confortablement installé entre les murs du Kremlin, écoute une retransmission d’un concerto de Mozart interprété par Yudina. Emballé par cette interprétation, Staline en exige l’enregistrement auprès du directeur de la radio. Toutefois, la retransmission s’est faite en direct et aucun disque n’existe. Terrifié, en plein milieu de la nuit, le directeur de la radio convoque l’orchestre et Yudina pour graver l’œuvre sur un disque (unique) que Staline trouve sur sa table de chevet le matin même. À nouveau comblé par la qualité de l’interprétation, Staline envoie un cachet de 200 000 roubles à Yudina (cent fois plus qu’un cachet habituel pour un concert de cette ampleur à l’époque) qui, face à cette somme, ne se démonte pas. Elle envoie une lettre à Staline dans laquelle elle l’assure de prier pour lui le Seigneur de bien vouloir lui pardonner ses crimes et l’informe que les 200 000 roubles sont partis pour l’entretien de sa paroisse. Mythe ou réalité ? Il est certain que cette anecdote en dit long sur le personnage de Yudina mais également sur l’imaginaire russe, avide de héros tragiques et de figures presque légendaires. Le roi ne tue jamais son fou, encore plus lorsqu’il le sait aussi talentueux qu’inoffensif.

Cette anecdote nous vient directement des Mémoires de son ancien camarade de classe Chostakovitch.

Interprétation du fameux concerto n° 23, joué pour Staline
L’austérité et la simplicité d’une pianiste pourtant hors-normes

Durant le siège de Leningrad, en pleine Seconde Guerre mondiale, Yudina n’hésite pas à regagner la ville pour y jouer et donner des concerts.

Après la guerre, Yudina se rapproche de l’écrivain dissident Boris Pasternak, dont la famille possédait un piano sur lequel la pianiste venait régulièrement s’exercer. C’est d’ailleurs chez Yudina que Pasternak donne les premières lectures de son œuvre fameuse, Le Docteur Jivago.

Régulièrement renvoyée de ses classes et interdite de concert en raison de sa religiosité et de son excentricité, Yudina mène une existence marquée par un dénuement extrême, vivant au milieu d’un amoncellement de partitions entourées de crucifix. Un dénuement choisi, sans lequel, à ses yeux, l’art ne pouvait advenir.

À un âge avancé, elle tomba amoureuse de l’un de ses élèves, qui quitta sa classe, épouvanté. Elle l’aurait alors poursuivi avec une arme à feu afin de l’obliger à répondre à ses avances.

Une pianiste inédite

La musique de Yudina fait intervenir l’extérieur. Elle se libère des carcans existants et fait appel à d’autres arts pour donner aux œuvres une profondeur inédite. Sa musique est une envolée de A à Z : impossible de décrocher, impossible de s’endormir. Maria Yudina vivait sa vérité, la vérité, et laisse l’auditeur pantelant à la sortie de ses concerts. Elle fut sans doutes la plus libre et la plus exaltée des pianistes, n’obéissant qu’à sa foi et sa misère.

Elle était l’amie des plus grands compositeurs (Chostakovitch, Prokofiev), mais aussi des peintres, des écrivains, des poètes, des théologiens dissidents et des plus grands savants russes.

« Quand elle jouait la musique romantique, c’était impressionnant, même si elle ne jouait absolument pas ce qui était écrit », Sviatoslav Richter.

« Ce n’est pas du tout ce que j’ai écrit, mais s’il vous plaît, jouez-les comme vous le faites. » Chostakovitch à Yudina, au sujet de ses Préludes et fugues.

Beethoven et ses ultimes sonates constituaient un autre pilier de Yudina. En 1958, elle livre cet Opus 101 dont la tendresse consolatrice, mêlée d’une vigueur presque rustique, s’accompagne d’une vertigineuse liberté rythmique. 

Ces mêmes qualités irriguent l’Opus 24 de Brahms, dans lequel une ligne d’horizon ferme et décidée n’empêche pas chaque variation d’être parfaitement caractérisée – la boîte musicale de la Variation XXII vaut à elle seule le détour ! Glissée en bonus, une perle méconnue et rêveuse de Moussorgski, à la ligne presque nue, referme ce portrait de l’une des personnalités musicales les plus singulières et attachantes du siècle dernier.

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