Le Grand Empire de Napoléon, un empire « français » ?

Arrêtons-nous un moment, quittant les temps du Directoire, en 1799. Nous avons vu que ce régime avait acté un agrandissement significatif du territoire de la France par l’occupation de l’ensemble de la rive gauche du Rhin (soit directement par l’annexion, soit au travers de la République cisrhénane créée en 1797), en s’adjugeant quelques villes frontalières (Mulhouse, Genève) et en possédant enfin jusqu’aux îles ioniennes au large de la Grèce.

Mais le Directoire est un régime instable traversé de nombreux coups d’Etat. Le Général Bonaparte, en novembre 1799, met fin à cette instabilité de la manière la plus expéditive : soutenu par Sieyès, il cueille le fruit mûr du pouvoir par son propre coup d’Etat du 18 brumaire, met en place un régime dictatorial de forme consulaire, et « finit la Révolution », selon sa propre expression, en faisant promulguer une nouvelle Constitution. L’objet de cet article n’étant pas d’énumérer les vicissitudes institutionnelles du pays, bornons-nous à indiquer que le Consulat devient Empire (et Bonaparte Napoléon 1er) le 18 mai 1804, que la mention « République Française » ne disparaît des pièces du nouveau franc germinal qu’en 1808, et que le tout s’écroule avec l’abdication d’avril 1814.

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Jacques-Louis David, Serment de l’armée fait à l’Empereur après la distribution des aigles, 5 décembre 1804, 1810.

Ces quinze années, de 1799 à 1814, recouvrent cependant la période conquérante la plus riche et la plus impressionnante de l’histoire de France : une aventure de quinze ans qui versa le sang de millions d’hommes de Lisbonne à Moscou. Il en résulta un vaste ensemble de 130 départements que tant de légendes entourent ; un Empire des Français qui ne cesse d’exciter la ferveur et l’admiration de tant de passionnés d’histoire. Le professeur Ivan Burel explique qu’à mesure de son agrandissement, l’Empire a pris comme références successives l’ancienne Gaule (c’est la France des frontières naturelles), l’Empire de Charlemagne (avec Notamment la possession de la Catalogne) puis, naturellement, l’Empire romain.

Que le Consulat se fût mué en Empire en 1804 n’est pas anodin : à mesure que les armées françaises conquerraient de nouveaux territoires, le nombre de peuples réunis à la nation française sous le même drapeau croissait d’autant ; et, reprenant l’antique définition qui fait de l’Empire un système à vocation universelle, ce changement de dénomination sanctionna logiquement cette transformation de la France hexagonale en une France à dimension européenne.

Pour autant, cette France « des 130 départements », était-ce toujours la France ? Entendons-nous, si la France était pleinement dans l’Empire, et qu’elle en fût le cœur et le cerveau, elle ne devint objectivement qu’une portion limitée de ce grand ensemble final à dimension européenne.

Deux approches concurrentes pourraient expliquent le processus napoléonien de conquête territoriale : l’intégration (avec l’idée que la France doive « digérer » ces territoires conquis, lesquels deviennent français), et la sublimation (avec l’idée que ces conquêtes doivent être l’occasion de transformer un pays solide limité à ses frontières, en une nouvelle forme d’agrégation universelle de nations).

Quoi qu’il en soit, la problématique sous-jacente est celle du devenir français des territoires conquis : en repoussant les frontières de l’Empire, Napoléon agrandissait-il la France, ou bien n’agrandissait-il que la domination administrativo-militaire de la France sur d’autres territoires ?

De la composition de l’Empire

L’Empire français stricto sensu

La période 1799-1814, nous l’avons dit, est celles de l’accumulation des conquêtes ; l’Empire s’enrichit de territoires, façon « complainte du progrès » de Boris Vian. En voici l’inventaire.

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La France en 1801, épousant ses limites naturelles.

Commençons en 1801 : les départements du Nord-Est concernés par les traités de Bâle et de Campo-Formio sont officiellement annexés le 9 mars, ce qui aboutit à la carte de France épousant parfaitement ses frontières naturelles. À ce moment, tout semble si harmonieux, si stable, si propre.

Pourtant, Napoléon pousse son avantage. 1802 est l’année de la percée française en Italie : l’île d’Elbe est annexée en mars, puis, en septembre, la « République subalpine ». Cette république sœur avait été tracée sur la carte en 1800 pour sanctionner l’occupation du Nord de l’Italie (découlant de la victoire de Marengo du 14 juin 1800). Elle « contient » six nouveaux départements pour la France : la Doire (chef-lieu, Ivrée), le Marengo (Alexandrie), le Pô (Turin), la Sesia (Verceil), la Stura (Coni) et le Tanaro (Asti).

En juin 1805, la guerre de la troisième coalition ayant repris, l’Empire renforce sa domination en Italie, et annexe une autre république sœur, la « République ligurienne ». À l’issue d’une réorganisation territoriale qui voit disparaître le département du Tanaro, trois nouveaux départements se rajoutent à la France : le Montenotte (Savone), le département de Gênes (Gênes) et celui des Appenins (Chiavari).

Avant (1802) / Après (1805), la percée de la France en Italie.
1802 : en nuances de bleu, les six départements annexés de la République subalpine
1805 : en vert, les trois départements annexés de la République ligurienne

En novembre 1807, la France s’agrandit de la ville portuaire hollandaise de Flessingue, qu’elle rattache au département de l’Escaut. En échange, le royaume des Pays-Bas (dont le roi se nomme Louis Bonaparte) s’agrandit, au Nord-Est, du territoire prussien de la Frise-Orientale. Ce territoire sera retourné à la Prusse en 1814, et appartient depuis à l’Allemagne.

L’année 1807 se termine avec un coup plus important : l’annexion du royaume d’Eturie. Situé au centre de l’Italie (sa capitale était Florence), il avait été constitué par Napoléon en 1801 sur la base de l’occupation par ses troupes de la péninsule. Le royaume, ayant servi de monnaie d’échange avec l’Espagne pour qu’elle rendît à la France la Louisiane, avait été confié à Louis 1er de Bourbon-Parme, héritier du duc de Parme… lequel était décédé en 1803. Napoléon ne se fit pas prier, et voilà trois nouveaux départements français dans le cœur de l’Italie : l’Arno (Florence), la Méditerrannée (Livourne) et l’Ombrone (Sienne).

Les départements français d’Italie et les provinces illyriennes

Cinq mois plus tard, en mai 1809, l’annexion du duché de Parme débouchera sur la création du département du Taro (Parme). La carte française de l’Italie sera complété par la création, en 1809 et 1810 respectivement, des départements du Trasimène (Spolète) et de Rome (Rome).

Entre temps, l’année 1809 avait vu la création des « Provinces illyriennes ». En effet, après la victoire de Wagram contre l’Autriche, le traité de Schönbrunn (14 octobre) organisa la cession à la France d’une longue bande sur la côte adriatique, avec l’objectif défensif de contrôler le plus possible les infrastructures portuaires. Le blocus continental mis en place par l’Empereur contre l’Angleterre doit être renforcé partout où la Royal Navy serait susceptible de rôder…

Contrairement aux autres annexions, les Provinces illyriennes ne seront pas départementalisées mais divisées en provinces, et placées sous l’administration d’un gouverneur unique (l’un d’eux sera un certain Joseph Fouché). De douze provinces en 1809, la carte sera rationalisée en 1811 et il en restera sept.

Les départements du Nord-Est de la France : tout est pensé pour accentuer le blocus continental contre l’Angleterre

Continuons notre inventaire au Nord. L’Empire annexe d’abord progressivement, entre mars et juillet 1810, le royaume de Hollande ; les villes hanséatiques jusqu’à Lübeck ; le grand duché de Berg et le duché d’Oldenborg. Par le sénatus-consulte du 13 décembre 1810, il en résulte douze nouveaux départements français : les Bouches-de-l’Elbe (Hambourg), les Bouches-de-l’Yssel (Zwolle), les Bouches-de-la-Meuse (La Haye), les Bouches-du-Weser (Brême), l’Ems-Occidental (Goringue), l’Ems-Oriental (Aurich), l’Ems-supérieur (Osnabrück), la Frise (Leuvarde), la Lippe (Münster), l’Ourthe (Liège), l’Yssel-Supérieur (Arnhem) et le Zuyderzée (Amsterdam).

Notons que le même sénatus-consulte a également prononcé l’annexion de la République rhodanienne, donnant naissance au département du Simplon (Sion).

La dernière adjudication de l’Empire se situera en Espagne, en 1812. L’Empire y créera quatre départements à son profit : le Sègre (Puigcerda), le Ter (Gérone), les Bouches-de-l’Ebre (Lérida) et le Montserrat (Barcelone).

Les éphémères départements français d’Espagne

Le « Grand Empire »

À cet ensemble fort étendu, il convient encore d’ajouter un certain nombre d’États satellites qui se répartissent entre républiques sœurs et royaumes napoléoniens, sans oublier les États clients que furent la Confédération du Rhin et le duché de Varsovie. Ces entités, qui ne font pas partie de l’Empire stricto sensu, sont néanmoins placés dans un état de forte domination vis-à-vis de la France. L’ensemble de ces territoires forme le «  Grand Empire ».

Les républiques sœurs sont des États créés essentiellement sous la Convention ou le Directoire, lors de la progression victorieuse des armées françaises. Le plus souvent, leur devenir sera, sous l’Empire, de se voir annexées ou transformées en royaumes.

Nicolas-André Monsiau, Les Membres de la Consulta de la République Cisalpine de 1802, 1808.
Bonaparte, 1er consul, en est désigné président.

Ainsi de la République batave créée en janvier 1795, transformée en royaume des Pays-Bas en 1806, lequel fut confié à Louis Bonaparte. Ainsi, encore, de la République italienne, créée en 1802, et transformée en royaume d’Italie en 1805, avec à sa tête Napoléon lui-même. Notons que la Suisse fut également vassalisée : devenue République Helvétique en 1798, elle prit le nom de confédération des XIX cantons jusqu’en 1814. Enfin, la dernière république sœur à disparaître sera la République de Dantzig, micro-État créé en 1807 après le traité de Tilsit et perdu par les Français lors de leur retraite en janvier 1814.

Pour ce qui est royaumes napoléoniens, il en existe quatre :

  • Le royaume de Naples, confié d’abord à Joseph Bonaparte en 1806 puis au Maréchat Murat dès 1808 (lequel était beau-frère de Napoléon).
  • Le royaume d’Espagne, confié à Joseph Bonaparte en 1808.
  • Le royaume de Hollande, confié à Louis Bonaparte en 1806 et annexé par son grand frère en 1810.
  • Le royaume de Westphalie, confié au cadet Jérôme Bonaparte en 1807, appartenant à la Confédération du Rhin.

L’on peut y ajouter, en outre, la principauté de Lucques et Piombino, confiée à la princesse Élisa Bonaparte en 1805.

Le cas de la Confédération du Rhin est plus notable. Après la victoire sur l’Autriche acquise à Austerlitz, l’Empereur François («  François II » pour le Saint-Empire) signe la paix de Pressbourg qui met fin à l’existence multiséculaire du Saint-Empire romain germanique. Devenu François 1er d’Autriche, il voit seize anciens États du Saint-Empire (des royaumes, des grands-duchés,…) former une nouvelle confédération, dont Napoléon sera le protecteur.

Carte de la Confédération du Rhin

En Europe du Nord Est, c’est le duché de Varsovie qui est en outre créé par Napoléon, taillé en 1807 dans le territoire de la Prusse vaincue. (La Pologne avait été plus ou moins rayée de la carte à l’occasion de trois opérations prédatrices, les «  partages de la Poligne », menées par la Prusse, la Russie et l’Autriche en 1772, 1793 et 1795.)

Premier Empire — Wikipédia
Le Grand Empire (frontières rouges) à son apogée.

Empire vs « Grand Empire »

La diversité des régions placées sous sa domination n’échappait ni à Napoléon, ni à ses conseillers. L’historien Aurélien Lignereux rappelle, dans un récent ouvrage intitulé L’Empire de la paix, que l’Empereur lui-même était convaincu « qu’il devait suivre deux voies distinctes – l’une nationale (l’Empire français), l’autre fédérative (le Grand Empire) – mais étroitement articulées sur sa personne pour régir le continent puisqu’il serait contre-productif d’imposer partout les mêmes lois1 ».

Portrait en pied de Jérôme Bonaparte (1784-1860) roi de Westphalie. En  costume de commandant de l'Ordre de la Couronne Royale de Westphalie, vers  1810
Portrait de Jérôme Bonaparte en roi de Westphalie

Cette prévention existait déjà à l’époque Révolutionnaire, comme l’illustre cette citation de l’ouvrage de 1795 Les Frontières de la France, considérées sous un point de vue politique et militaire ; ouvrage dédié à la Convention nationale :

« Notre réunion avec des hommes, qui diffèrent de nous par leur langage, par leurs passions et par leurs opinions, élèvera dans la suite des temps un trône, dont le premier ambitieux s’emparera et qui se servira de la haine des enfants adoptés de la république, pour détruire la république elle-même2.  »

Ainsi le Code civil promulgué en 1804 a-t-il été introduit en des territoires bien plus larges que la seule France hexagonale dupré-carré, pour parler comme Vauban ; et en ces divers endroits qui échéront à des monarchies étrangères après le congrès de Vienne, le souvenir de cette législation d’essence égalitaire sera tenace.

Aujourd’hui, cette distinction est confirmée par les historiens : suivant Thierry Lentz, il existe bien, d’une part, un Empire (les territoires de l’hexagone français + les territoires réunis) « dans lesquels s’applique la même législation française [et qui sont] administrés par le gouvernement central depuis Paris ou, sur place, par ses délégués3 » et peuplés de Français ; et, d’autre part, les territoires alliés du Grand Empire, royaumes, grand-duchés et confédérations.

L’Empire : françisation de l’Europe ou européanisation de la France ?

La domination géographique de Napoléon sur l’Europe continentale était-elle une francisation de l’Europe ? À certains égards, cela est indéniable : diffusion du modèle juridique français (Codes civil, pénal, de commerce) et abolition de la féodalité, diffusion du modèle administratif français centralisé (l’espace conquis était départementalisé, confié à des préfets et sous-préfets, et divisé en mêmes circonscriptions), généralisation de la conscription avec amalgame des nationalités dans la Grande armée (en 1814, 20 % des conscrits proviennent des départements réunis à l’Empire), et tentative d’introduction de la langue française notamment. Avec l’instauration du blocus continental en 1806, c’est encore toute l’économie du continent qui vit à l’heure française.

Costume du Préfet sous le régime napoléonien, illustrant l’élégance du pouvoir administratif de l’époque.

S’agissant de la question de savoir si l’Empire possédait une vocation européenne, l’historien Pierre Serra évoque, sur la base du Mémorial de Sainte-Hélène, que Napoléon avait rétroactivement dit avoir incorporé ses projets dans une dimension européenne : celle d’une « fédération républicaine des nations unifiée autour de sa volonté pacificatrice4 » :

Toute la rhétorique du prisonnier se résume à convaincre qu’il y eut bien projet de domination européenne, non du point de vue dynastique ou pour renforcer le seul pouvoir d’un despote, comme la littérature monarchiste le décrit à longueur de livres, et comme la réalité semble le dévoiler, faisant de Napoléon l’ogre de l’Europe, mais dans la perspective républicaine de constituer pour le futur, un gouvernement parlementaire des nations européennes.5

L’Europe de Napoléon à Sainte-Hélène est donc une Europe unifiée sous son nom, associée à une modernité législative et administrative qu’il a en effet instaurée dans la France des 130 départements et dans les États satellites : la clef de son système résidait avant tout dans cette volonté d’homogénéité, dans le désir de créer une Europe à l’image de la France15. Plus qu’une aspiration à l’unité, il nourrissait en fait une soif d’uniformité6

Néanmoins, comme l’évoque Aurélien Lignereux, une L’Europe à la Française voulue par l’Empereur « a donc pour pendant une France européanisée7 » : en 1812, en effet, quinze préfets, plus d’un sénateur sur cinq et près d’un tiers des députés du Corps législatif n’auraient pas été français suivant les frontières de 1789. Idem dans l’armée, ou les conscrits étrangers sont de plus en plus nombreux.

Au regard de tout cela, cet Empire qui dépassait les frontières naturelles et pour lequel tant de français moururent était-il français ? européen ? La réponse à cette question est, pour sûre, aussi complexe qu’intéressante.


  1. LIGNEREUX Aurélien, L’Empire de la paix, Paris, Passés Composés, 2023, p. 84. ↩︎
  2. BEAUGEARD Pierre Jean-Baptiste, Les Frontières de la France, considérées sous un point de vue politique et militaire ; ouvrage dédié à la Convention nationale, Paris, Jean Jacques Louvet, 1795, pp. 57-58. Cité par LIGNEREUX Aurélien, op. cit. ↩︎
  3. LENTZ Thierry, « Qu’est-ce que “l’Empire français” ? », dans Revue historique des armées, n° 291, 2018, p. 2. ↩︎
  4. SERNA Pierre, « L’Europe de Napoléon ou l’échec d’une patrie impériale », dans ANTOINE, JESSENNE, LEUWERS, JOURDAN (dir.), L’Empire napoléonien, une expérience européenne ?, Paris, Armand Colin, 2014, p. 41. ↩︎
  5. Ibid., p. 42. ↩︎
  6. PETITEAU Natalie, « Mémoires d’un Empire européen de Napoléon », dans ANTOINE, JESSENNE, LEUWERS, JOURDAN (dir.), op. cit., p. 96. ↩︎
  7. LIGNEREUX Aurélien, op. cit., p. 228. ↩︎

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