« La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et que toute philosophie », disait Beethoven. Je suis personnellement de ceux qui espèrent qu’il avait raison, car dans une société où l’intelligence se mesurerait aux seules statistiques d’écoute Spotify, je deviendrais probablement une sorte d’oracle.


Contrairement aux arcanes de la philosophie, le principe actif de la musique ne demande aucun effort pour être ressenti et ingéré par le corps. Et si l’art de la composition échappe à l’auditeur moyen, aucune forme de génie n’est requise pour que soit reçue la gelée royale d’une mélodie qui se transporte à notre âme. C’est ça, la musique : un art où ceux qui ne participent pas à la création prennent part néanmoins au bonheur qui en émane.
Cela dit, ce n’est pas exactement le sujet de cet article ; tous ces prolégomènes passionnés risquent de nous éloigner du personnage principal. Alors, comme le disait doctement Alphonse Allais (vers juillet 1897) :

« Revenons

À nos moutons. »

Avant que je fasse les présentations d’usage, laissez-moi situer l’enjeu de cet article. La musique, durant des siècles, a siégé paisiblement au Panthéon des arts majeurs, aidée en cela par une farandole de disciples talentueux. Au début du XXᵉ siècle, toutefois, une scission se produisit : comme dans la peinture, où la recherche toujours plus poussée du réalisme devenait sans objet face aux progrès de la photographie, le développement d’une musique populaire mêla peu à peu les notes aux mots, de telle sorte, qu’une métamorphose vint bientôt transformer une partie de l’art-de-la-musique en art-de-la-chanson.

Or la musique « purement » classique, qu’est-elle devenue au XXe siècle ? Au-delà des compositeurs de musique de film, ou du Jazz, la musique d’orchestre au sens premier existe-t-elle toujours ?

Eh bien, découvrons cela : et avec un Allemand s’il vous plaît !

Fou ou génie-fou ? (L’option génie tout court étant écartée par défaut.)

Karlheinz Stockhausen (1928-2007) est véritablement un compositeur de musique, dans la droite lignée des Mozart, Bach et consorts. Né d’un père instituteur et d’une mère jouant du piano, le petit Karlheinz (vous vous sentez agressés ? C’est normal, c’est allemand.) le petit Karlheinz, dis-je, connut une enfance particulièrement douloureuse, qui colorera une grande partie de son œuvre.

Alors qu’il n’avait que quatre ans, sa mère fut internée en psychiatrie pour cause de dépression, et ce quelques mois seulement avant la mort de son grand frère. À l’âge de dix ans, il vit son père épouser une nouvelle femme, et sa relation avec sa belle-mère fut si mauvaise qu’à 14 ans, il partit comme pensionnaire dans un collège. C’est vers cette période d’ailleurs qu’il apprit que sa mère avait été euthanasiée de force par les nazis. Mobilisé ensuite à l’âge de 16 ans en 1944, il apprendra enfin le décès de son père sur le front de l’Est l’année suivante.

Stockhausen a plus de 350 œuvres à son actif

Avec tout cela, il y a de quoi devenir fou. À cet égard, le personnage — on le verra — ne passait jamais à côté de l’occasion de créer la controverse. Non seulement sur son art, tout d’abord, qui est aussi adulé qu’abhorré ; notre Allemand brillait par ses prises de positions nihilistes, qualifiant par exemple les attaques du 11 septembre 2001 de « plus grande œuvre d’art qui n’ait jamais été ».

La manière la plus pertinente de situer Stockhausen est, d’après moi, de raisonner par analogie avec la peinture. Tandis qu’au XXᵉ siècle l’art multimillénaire de la peinture accuse un virage vers l’abstraction, les compositeurs se divisaient. Pour autant que certains aient maintenu la plus droite orthodoxie vis-à-vis de la composition, d’autres, suivant la voie de l’abstraction, s’en sont au contraire éloignés, quitte à « laisser sur le bord de la route une grande partie du public » pour reprendre les termes de Cyril Azouvi, auteur d’un récent ouvrage sur le sujet (L’invention de la musique moderne – Vienne, Paris, 1913, paru chez Perrin).

Écouter Stockhausen, c’est ainsi se confronter à l’équivalent de l’art abstrait, mais transposé dans le monde musical ; et il y a de quoi être surpris !

Voici par exemple, ci-dessous à droite, une composition classique traditionnelle au XXe siècle, par Krzysztof Pendercki (1933-2020) en 1963. Un amateur de Schubert n’y serait pas si dépaysé.

Pour Stockhausen, disons-le tout de suite, les choses sont un peu différentes. Sans posséder la musique par instinct comme d’autres, c’est par la recherche et l’étude que celui-ci élabora ses créations. Sa démarche scientifique, presque mathématique, empreint son œuvre d’un caractère surréaliste, comme s’il se fût agi d’une mélopée extraterrestre.

Vous aurez peut-être remarqué, sur la première image d’illustration, des sortes de machines illustrées. Eh bien, apprenez que rien n’est dû au hasard : la spécialité de Karlheinz est la musique électronique !

Élaborée dans les années 1950, la musique électronique est, pour simplifier, une composition de musique faite à base de signaux électriques. Cela devait être le futur de la musique : une harmonie de l’homme et de la machine…
Mon sentiment est que cette musique est effroyablement fascinante, mais bien plus effroyable que fascinante. Soyez prévenus ! Voilà ce que fut, par exemple, la première création de Stockhausen, Studie 1, composée en 1953 :

Bientôt, la composition de Stockhausen, pour ce qu’on devait croire qu’elle relevait d’une intelligence bien supérieure à celle de l’humanité, fut théorisée, analysée, enseignée même ! Le principal intéressé ayant, comme tout bon maître, ses élèves à qui il transmit la maîtrise de sa technique de composition, « l’autorité aléatoire », comme on l’appelait dès lors. Une des formes les plus parlantes de sa musique fut illustrée par le principe de « Momentform ». Je vous souhaite bonne chance pour comprendre ce qu’il en disait :

« Une forme momentanée qui résulte d’une volonté de composer des états et processus à l’intérieur desquels chaque moment constitue une entité personnelle, centrée sur elle-même et pouvant se maintenir par elle-même, mais qui se réfère, en tant que particularité, à son contexte et à la totalité de l’œuvre. »

À ce stade, une question serait très perspicace : comment donner représentation de tels morceaux ? L’on se doute en effet qu’une musique composée et jouée par un ordinateur n’est pas la plus convenable pour un parterre de musiciens humains. J’ai pour vous sur ce sujet une anecdote qui démontre, s’il le fallait encore, combien ce monsieur vivait hors de l’entendement. En 1969, alors que devait se jouer la première du morceau Fresco, les musiciens se révoltèrent lors des répétitions contre l’absurde des consignes qui leur étaient données, notamment « des glissando pas plus rapides qu’une octave par minute » (15 années de violoncelle me permettent de vous dire que c’est objectivement irréalisable). 

La représentation, qui devait durer entre 4 et 5 heures, vit certains musiciens quitter la pièce, des disputes éclater avec le public, et finalement l’électricité de la salle être coupée au bout de 260 minutes (!) d’une représentation sûrement plus agonisante qu’un cours sur la philosophie d’Hegel.

De la musique de Stockhausen en concert à la Philharmonie de Paris, en 2023

Stockhausen était-il le seul de sa corporation à cultiver cette espèce unique d’expression artistique ? Nenni point. Certes, Igor Stravinsky et John Cage sont établis dans le milieu de la musique contemporaine, mais le courant de la musique électronique (jeu de mot involontaire) est passé par d’autres, qui méritent bien une petite mention. L’un d’entre eux notamment : il s’agit du français Pierre Boulez (1925-2016) maître ès musique aléatoire. 

Écoutez Le Marteau sans maître : je n’ai jamais vu un titre aussi bien coller à une musique. C’est aussi précisément ce qui se passe dans ma tête lorsque je dois réfléchir à un problème important :

En conclusion, peut-on valablement parler d’art musical pour le cas de Stockhausen ? C’est une question à laquelle je répondrai en deux temps : 1º) objectivement oui 2º) mais faut quand même pas abuser.

Quoi qu’il en soit, je ne saurais retirer à son œuvre un caractère profondément fascinant ; une fascination née de la surprise, d’une anomie générale : en l’écoutant, je me sens perdu. Qui pourrait imaginer combien d’autres déclinaisons artistiques échappent encore à l’humanité ? Combien d’arts, qui existent, qui sont là, qui flottent virtuellement de façon contingente autour de nous, combien nous sont inconnus à cause des limites de nos facultés de compréhension actuelles ?

Qui sait, la musique est peut-être une piste de réflexion.

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