C’est pour le trentième anniversaire de la loi Veil que Luc Boltanski publie un ouvrage qui va permettre de combler un vide concernant la question de l’avortement en sociologie. Dans La Condition Foetale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement (2004), Boltanski cherche à traiter la question de l’avortement comme un fait social : il s’agit de considérer cet épineuse question comme une chose, conformément à ce que prônait Durkheim. Boltanski refuse, au nom de la rigueur scientifique de la sociologie et de l’objectivité, d’utiliser son livre comme moyen de confortement, comme cela peut souvent être le cas, les positions auxquelles il pourrait adhérer.

PLAN

1. – Lien entre sexualité et engendrement

Ce qui intéresse Boltanski, ce n’est pas l’avortement en tant que tel, mais plutôt la manière dont la société travaille la rupture entre sexualité et engendrement. Selon ses observations, à chaque époque, les sociétés (familles, religions, États) ont mis en place des accommodements permettant à ces pratiques d’exister tout en les cachant. La question légitime qui apparaît est donc la suivante : comment cacher ce que l’on accepte pas ? Aujourd’hui, en Europe, l’État prend en charge cette question. Pour limiter les morts féminines, il prend en charge l’avortement.

L’objectif de cette enquête est de comprendre comment les femmes vivent l’avortement dans nos sociétés occidentales, et pourquoi sont-elles amenées à le vivre. 

L’avortement ne peut être considéré comme une technique de contraception commune. Ce n’est pas une pratique anodine : elle laisse des traces souvent incroyablement douloureuses.

Nos sociétés dissocient depuis toujours sexualité et engendrement. L’acte sexuel a deux finalités que la société a toujours bien distingué : la sexualité (le plaisir et le désir sexuel à proprement parler) et l’engendrement (volonté de concevoir un être humain). L’avortement arrive lorsqu’il y a eu échec entre cette rupture (échecs contraceptifs).

2. – L’universalité de l’avortement et sa double contradiction

Dans un premier temps, Boltanski s’appuie sur des études anthropologiques pour mettre le doigt sur un élément capital pour la suite de son analyse : l’avortement est un phénomène universel, présent dans toutes les sociétés. L’anthropologue George Devereux a été le premier à démontrer que l’avortement était une pratique universellement pratiquée, toujours officiellement condamnée et officieusement tolérée. L’avortement est donc une question se situant toujours entre le permis et l’interdit, entre le non-accepté et le toléré. Il n’est jamais accepté mais peut être excusé sous certaines conditions. Dans le meilleur des cas, il est associé à une idée de moindre mal incitant à fermer les yeux sur quelque chose de perçu comme inévitable, mais qui même là n’est pas accepté.

Boltanski souhaite dépasser une étude qui serait bornée à la biologie et à la médecine, centrées simplement sur des considérations matérielles de « chair fabriquée » qu’est le fœtus en gestation. Il adopte une démarche spécifique : analyser les humains dans leur singularité sans pour autant renoncer à l’ambition sociologique d’établir des lois du comportement humain en société. 

La singularisation est une caractéristique très générale de l’Homme en société : l’enfant qui naît a toujours un nom qui lui est propre ainsi qu’une place précise dans un réseau de parenté.

3. – Être par la chair, être par la parole

Selon Boltanski, le processus de singularisation ne peut être initié que par la mère, en raison du lien singulier qu’elle entretient avec ce « postulant à l’humanité » qu’est le fœtus. Or, puisque tout être humain reconnu comme individu est un être singularisé, le fœtus doit lui aussi faire l’objet d’une singularisation pour pouvoir être accueilli dans le monde. Boltanski désigne ce processus sous le nom d’« engendrement par la parole ».

Tous les fœtus sont d’abord des êtres « par la chair », c’est-à-dire des êtres biologiquement constitués, inscrits dans la chair maternelle. Mais tous ne deviennent pas pour autant des êtres « par la parole ». Le fœtus « par la chair » n’est pas encore l’objet d’un attachement particulier : interchangeable avec les autres fœtus, il n’est pas encore reconnu dans sa singularité. À l’inverse, le fœtus « par la parole » a été adopté symboliquement par la mère ; il devient un être unique, investi affectivement et projeté dans un avenir humain singulier.

C’est pourquoi, dans l’analyse de Boltanski, une femme qui envisage une interruption de grossesse peut chercher à éviter ce travail de singularisation afin de limiter la souffrance psychologique liée à l’avortement. L’« engendrement par la parole » correspond ainsi à l’adoption symbolique du fœtus par la mère : en le nommant, en parlant de lui comme d’un enfant à venir, elle confirme son inscription dans une humanité future. Dès lors, le fœtus singularisé, ou « fœtus par la parole », est un être destiné à vivre.

Toutefois,par cette décision d’avorter (et donc d’autoriser ou non un foetus à naître) la mère est dépositaire d’une autorité qu’elle exprime. En fonction des époques et des sociétés, cette autorité est possédée par Dieu, l’État ou la parenté (l’inscription dans une lignée).

La pénalisation de l’avortement n’a jamais été efficace et a toujours été à l’origine de séquelles physiques graves pour les femmes. Auparavant détenu par Dieu et l’État successivement, le pouvoir de décision sur le fœtus est pleinement reconnu aux femmes par la loi Veil.

Les femmes disposent désormais de ce pouvoir de ce confirmatrice, elles se déterminent aujourd’hui par référence à un projet parental, projet qui est une condition nécessaire à la singularisation du fœtus. L’engendrement par projet se définit par rapport à un cadre de référence, « la cité par projet », et qui a été proposé par Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le Nouvel Esprit du capitalisme.

4. – La contrainte de non-discrimination et la question de la responsabilité

L’enquête par entretiens, conduite par Boltanski et ses collaborateurs auprès des femmes ayant vécu l’expérience de l’avortement (ou allant la vivre) révèle que dans la plupart des cas, le recours à l’avortement est justifié par l’impossibilité de rattacher l’enfant potentiel à un projet.

Boltanski étudie les justifications que les femmes donnent à leur recours à l’avortement. De ses entretiens, il ressort qu’aucune ne parvient véritablement à résoudre la contradiction qui constitue, selon lui, une source importante de souffrance morale : d’un côté, la femme dispose du pouvoir d’accepter ou de rejeter le fœtus qu’elle porte, c’est-à-dire de participer à la sélection de celui qui sera singularisé et admis dans le monde ; de l’autre, rien ne permet d’établir, sur le plan ontologique, qu’un fœtus serait plus digne qu’un autre d’être accueilli et reconnu comme un être humain à part entière. Cette tension entre la possibilité pratique de choisir et l’impossibilité morale de discriminer fonde ce que Boltanski appelle la « contrainte de non-discrimination ».

Toutefois, Boltanski ne prétend pas que toutes les femmes vivent cette contradiction de manière identique ni qu’elle explique à elle seule l’expérience de l’avortement. Son analyse repose sur un corpus limité d’entretiens et vise avant tout à mettre en lumière une tension anthropologique et sociale plus générale, au cœur des processus d’engendrement et de reconnaissance des êtres humains.

Pour Luc Boltanski, l’avortement ne peut pas être pensé comme l’expression de la liberté des femmes à maîtriser leur destin. Les femmes sont en effet contraintes de refouler « la volonté de la chair » et à justifier leur acte par des défaillances extérieures qui rendrait cet acte nécessaire. Le plus souvent, la responsabilité est rejetée sur le père, accusé de faire obstacle au projet d’enfant. Ces contradictions expliquent que l’avortement reste un acte problématique, qui bien qu’il soit légalisé reste impossible à légitimer.

Citations

« En tant qu’engendré par la chair, on entend qu’ils [les fœtus] appartiennent à des classes, les êtres humains sont remplaçables. Une des particularités problématiques de la relation sexuelle, comme mode d’engendrement est son extrême générosité ; sa capacité à produire des êtres humains en grand nombre et à un rythme soutenu. Par la sexualité, les êtres détruits sont rapidement remplacés. »

« On peut voir dans le fait que la réprobation de l’avortement paraît aller le plus souvent de pair avec une grande tolérance à l’égard de cette pratique de la part de ceux-à même que son évocation indigne. » (p.31)

« Le projet constitue lui aussi une instance de préconfirmation extérieure aux personnes. » (p.80)

« L’avortement ne s’inscrit vraiment dans le cours ordinaire des choses qu’à la condition d’être l’avortement de rien. L’avortement, qui était plus ou moins caché […] a fait surface. Mais alors c’est le fœtus qui doit disparaître. » (p.144)

« Cela conduit à accorder une importance cruciale au moment où le fœtus se sépare du corps de la mère, c’est-à-dire au moment de la naissance, considéré comme un événement d’où découle un changement ontologique fondamental. Le passage par le vagin transformerait un organe de la mère en être humain complet détenteur de droits. (p.240)

« La logique du choix rationnel [de l’avortement] est très souvent submergée par un autre registre qui est celui de la nécessité. » (p.302)

« Le fœtus, cet être incertain suspendu entre l’inexistence et l’existence, entre les limbes et le monde, entre l’appartenance à un autre et l’appartenance à soi, entre le rien et le tout, entre le réel et le virtuel, de l’ordre du fait et de l’ordre du projet,… » (p.331)

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