Incapable : Qui n’a pas la capacité, le talent, l’aptitude nécessaires pour certaines choses.

Pour autant que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, il n’en va pas de même pour leurs capacités. L’inégale distribution des talents et des aptitudes n’empêche pas – heureusement –  la société de fonctionner, chacun pouvant trouver à être utile dans un domaine qui correspond à ses compétences ; elle devient problématique, cependant, dès lors que des individus sont placés (ou s’élèvent) à des fonctions qui demandent plus de capacités qu’ils n’ont à offrir.

Dans les années 1960, deux canadiens (Laurence Peter et Raymond Hull) ont identifié un phénomène propre aux systèmes hiérarchiques : les employés compétents se destinent à être promus à des postes supérieurs qui requièrent de nouvelles compétences ; si ces derniers ne les acquièrent pas, il se trouvent en situation d’incompétence, et cessent d’être promus (s’ils les acquièrent, ils sont de nouveau promus, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus compétents dans leur nouveau poste). Ainsi, le principe dit « de Peter » dispose qu’avec le temps, tout employé est destiné à s’élever jusqu’à son niveau d’incompétence, et que tout poste a vocation à être occupé par un individu incapable d’en assumer la responsabilité.

Que faire lorsque des incapables sont aux commandes ? Pour le meilleur et pour le pire (surtout pour le pire) le système de décision administratif et l’organisation militaire eurent à souffrir de nombreux cas en rapport avec cette problématique. À travers quelques exemples historiques, nous verrons combien est dangereuse pour l’État l’incapacité d’un responsable lorsqu’elle est couverte par un protecteur haut placé. A contrario, nous verrons qu’il est parfois dangereux d’être identifié comme incapable, particulièrement lorsque le système dans lequel on s’inscrit ne peut pas « absorber » les erreurs.

Du péril que fait courir un responsable incompétent lorsqu’il n’est pas lâché

Sous l’Ancien Régime, à la faveur de la confusion de l’intérêt privé du monarque avec l’intérêt public du gouvernement, les exemples sont nombreux d’individus placés par la naissance, la faveur ou la courtisanerie à des postes trop élevés pour leur compétence, et qui provoquent ensuite des malheurs en cascade.

Le cas du maréchal de Villeroy en est certainement l’illustration la plus éclatante. Né en 1644, ce fils d’un duc et pair maréchal de France fut un ami d’enfance de Louis XIV. Fait maréchal de France en 1693 après une carrière sans éclat dans les armes, il démontre toute l’étendue de sa nullité militaire durant la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Placé à la tête de l’armée des Pays-Bas, il multiplie les fautes stratégiques, contraint le maréchal de Boufflers à capituler dans Namur, et ordonne inutilement le bombardement de Bruxelles.

Louis XIV lui conserve cependant une amitié sans faille : excellent courtisan, il est de nouveau appelé pour prendre part à la guerre de succession d’Espagne en 1701. Présomptueux, hautain, il refuse d’écouter ses généraux et, à la tête de 45 000 hommes, se fait battre par 30 000 autrichiens menés par le Prince Eugène à la bataille de Chiari (1701). Pis, alors que le sort des armes est incertain dans toute l’Europe, Villeroy est fait prisonnier à la bataille de Crémone l’année suivante. À Versailles, pamphlétaire et chansonniers accablent l’incapable. Contre toute attente, Louis XIV, touché dans son orgueil (le Roi ne peut mal faire), défend seul contre tous son maréchal. « À l’égard de l’ami outragé le geste ne manquait pas d’élégance, mais, politiquement, cet entêtement confinait à l’inconscience1. »

L'incapable ultime : Villeroy, maréchal de France.
Villeroy ou l’incompétence personnifiée.

Le pire est à venir : en s’obstinant, Louis XIV met en danger la sécurité du Royaume. La catastrophe survient en mai 1706 : le maréchal de Villeroy néglige une fois de plus les avis de ses généraux, et c’est le désastre de Ramilles. Dans cet affrontement décisif, son armée de 60 000 soldats est écrasée en quatre heures par les 60 000 anglo-hollandais du duc de Marlborough. De retour à Versailles, Louis XIV eut un mot fameux d’indulgence pour celui qui venait de faire perdre à la France toutes les places de Flandres et du Brabant qu’elle avait acquises dans les Pays-Bas espagnols : « On n’est pas heureux à nos âges, monsieur le Maréchal. » Démis – enfin – de ses fonctions militaires, Louis XIV en fit un piteux ministre d’État, puis un jaloux gouverneur du jeune Louis XV.

Sans doute cette élévation par la naissance était-elle la loi du système. Toutefois, ne serait-il pas pour le moins hasardeux de dire d’un monarque qu’il fut un « bon » Roi, du point de vue du sens de l’État, dès lors que ce dernier maintenait les intéressés dans leur fonction bien après qu’ils eurent démontré leur inaptitude, et ce au détriment des intérêts même du Royaume ? Cette raison justifie (parmi d’autres) que l’auteur de ces lignes se refuse à vénérer Louis XIV comme un « bon roi », d’autant que le cas Villeroy n’était pas isolé. Ainsi le Roi Soleil fit-il de l’honnête mais incompétent Chamillart un secrétaire d’État aux finances et à la Guerre (soit les portefeuilles de Colbert et Louvois réunis !), responsabilité écrasante pour celui qui n’était, à l’origine, que son compagnon de billard…

Un autre développement doit être consacré à ceux dont l’incapacité se situe sur le plan politique, et chez qui elle se matérialise par la combinaison d’une absence de compétence en soi et d’un manque de compréhension des événements. L’existence de ce second critère permet d’écarter de notre propos les responsables politiques qui, sans être dénués de qualités intellectuelles, se sont illustrés néanmoins par une imprévoyance criante : François Guizot (incapable de comprendre les aspirations populaires à la démocratisation de la monarchie de Juillet, ce qui entraîne la chute du régime) ou Lamartine (proclamant après le coup d’État du 2 décembre 1851 qu’il sera candidat aux élections présidentielles de 1852…) pour ne citer qu’eux. 

Ainsi du comte de Maurepas (1701-1781), ancien ministre de Louis XV devenu, après une disgrâce de 25 ans, « conseiller » du jeune Louis XVI sur recommandation de son défunt père. Maurepas, trop faible, trop peu avisé des données politiques de l’heure, ne pouvait continuer la politique de fermeté à l’égard du Parlement menée par les derniers ministres de Louis XV. Prêchant la faiblesse durant un ministère moral de sept années sur le jeune roi, il laissa la monarchie se faire écraser par le Parlement de Paris, ce qui vaudra à la France les troubles des années 1786-1788, puis en définitive la Révolution.

Maurepas, vieux roué de la politique, mais incapable de tenir fermement le timon du Royaume en ces années 1770.

Maurepas avait été pourtant un habile ministre de la Marine et de la Maison du Roi entre les années 1720 et 1740. Son incapacité découlant de sa longue disgrâce, de sa faiblesse (et de son âge), celle-ci fut pour ainsi dire camouflée par le prestige de ses fonctions passées. Pis encore : il était maintenu au pouvoir aveuglément par le jeune Louis XVI. Sans-doute le jeune roi tenait-il psychologiquement à maintenir auprès de lui le dernier représentant de la volonté de son défunt père, mort en 1765 avant d’avoir pu régner, et dont il ne se remit jamais de la perte.

Plus éclatant de ridicule encore fut le ministère du duc de Polignac (1829-1830). Nommé président du Conseil en 1829, cet ancien émigré dut son élévation au souvenir qu’incarnait son nom, sa mère ayant été jadis favorite de Marie-Antoinette et amie de jeunesse de Charles X (alors comte d’Artois). Polignac incarne la ligne la plus ultra des royalistes, un choix osé dans la mesure où les dernières élections législatives avaient consacré la victoire des libéraux… « En choisissant un ministre selon son cœur, Charles X se trompait gravement : les sentiments, fussent-ils de reconnaissance, doivent-ils guider un chef d’État ?2 »

Le mystique duc de Polignac, co-artisan de la chute de Charles X.

Ici, l’incompétence est partagée entre l’autorité nominatrice (Charles X) et l’autorité nommée (Polignac). Rappelons les paroles du baron de Vitrolles : « Jamais personne ne fut plus inaverti de la situation et des événements de la France que M. de Polignac, quand il voulut, avec une audace très niaise, prendre le timon des affaires. » Mystique, plus soucieux de ses dévotions que de la conduite de l’État, Polignac sera aux premières loges des événements de juillet 1830.

De l’art de ne pas s’encombrer de chefs incapables

Quoi de plus tentant en effet que de se débarrasser des « chefs » incompétents. En matière politique, avant le mécanisme de confiance parlementaire, la disgrâce des commis se doublait usuellement de leur exil, parfois de leur emprisonnement voire de leur exécution. Or, il n’était pas envisageable de se débarrasser d’un mauvais politique dès lors que celui-ci tenait du monarque, sauf à remettre en cause le monarque lui-même et à susciter une guerre civile.

Dans le domaine militaire, les choses sont plus nettes. Les effets d’un chef incompétent, sans être moins graves que dans le domaine politique, y sont plus concrets ; encore que, comme le dit Clausewitz, le brouillard de la guerre rende souvent difficile la distinction entre malchance et incompétence. Toujours est-il que des chefs militaires jugés incapables ont été, dans l’histoire, victimes des procédures les plus expéditives tendant à s’en débarrasser.

La palette de la douceur commence avec le simple « limogeage » (ou envoi à Limoges… ou ailleurs), très en vogue à l’été 1914 pour les chefs militaires dont l’action concrète au feu fut jugée insatisfaisante. Ainsi du général Bonneau, limogé pour n’avoir pas su exploiter sa prise de Mulhouse début août 1914, la ville ayant été reprise par les allemands 2 jours plus tard.

Dans un autre registre, il est parfois délicat de délimiter l’incompétence et la trahison. Il se peut, sournoisement, que lorsqu’une opération militaire échoue, le prestige passé de celui à qui elle avait été confiée incline à faire accroire à un geste délibéré, tant la maladresse paraît improbable : Achille Bazaine, le « traitre de Metz », est l’exemple le plus fameux, dont la reddition dans Metz assiégée en octobre 1870 avec une armée complète scelle le dernier espoir d’un renversement militaire. Bouc-émissaire idéal (pour les bonapartistes, il occulte la haute responsabilité de Napoléon III ; pour les républicains, il symbolise la trahison des bonapartistes), il est accusé de haute trahison et condamné à mort en 1873 par un conseil de guerre (il sera gracié par Mac-Mahon). On lui reprocha d’avoir, par l’intrigue, tenté de sauvegarder son armée pour négocier le sauvetage de l’Empire, au détriment de celui de la France.

Photographie du procès de Bazaine à Versailles, 1873

Avant lui, Louis XV avait bien compris que disposer d’un bouc-émissaire est un bon expédient pour éviter de faire éclabousser sur soi ses propres responsabilités. Il n’hésita pas à « lâcher » Lally-Tollendal qui, loin d’être un incapable sur le plan militaire, avait été nommé commandant général des établissements français des Indes sans aucune expérience « locale ». Dans ces conditions, l’affrontement contre les Anglais lors de la guerre de Sept ans fut désastreux pour la France : désireux de ne faire la guerre qu’à la mode européenne, Lally et les troupes françaises sont vaincues à la bataille de Wandiwash (1760) ; il capitule dans Pondichéry assiégée l’année suivante, livrant l’Inde aux Anglais.

Accusé d’avoir failli et – pis encore – accusé d’avoir trahi les intérêts du roi, Lally rentra en France désireux de lavé son honneur. C’était sans compter sur, d’une part, le climat délétère induit par la défaite de la France lors de la guerre de Sept ans, sanctionnée par le traité de Paris de 1763 et, d’autre part, l’appétit sanglant d’une justice parlementaire qui scandalisera Voltaire et l’Europe. Jugé en 1764, Lally est condamné à mort par décapitation et exécuté en 1766.

Exécution du comte de Lally-Tollendal (1766) | Criminocorpus
Illustration du supplice de Lally. Voltaire s’impliquera de toute son talent dans sa réhabilitation.

La décapitation des généraux incapables connut toutefois son heure de gloire sous la Révolution Française. Forme extrême du limogeage, l’idée de supprimer physiquement tout chef militaire coupable d’un revers sur le champ de bataille fut exacerbée sous la dictature du salut public, aspiré dans une logique belliciste de conquête et de guerre à outrance. Dès lors qu’il fallait mourir plutôt que de se rendre, ceux qui s’étaient rendus méritaient de mourir : en livrant des places aux armées ennemies, n’avaient-ils pas en soi abandonné des innocents aux tyrans et mis la Nation en danger en raison de leurs fautes ?

Le 1er mars 1793, dans ce qui sera pour la postérité la bataille d’Aldenhoven 9 000 soldats français sont surpris par 40 000 autrichiens près d’Aix-la-Chapelle. Deux généraux français, Stengel et Lanoue, se débandent et disparaissent dans la nature. Ont-ils fait défection ? La crainte en est forte à la Convention, qui se crispe le 10 mars suivant sur leur sujet. Le jour même, Robespierre fait approuver la création d’un tribunal révolutionnaire destiné à juger les chefs militaires prévaricateurs comme traitres à la République.

Huit jours plus tard, à la bataille de Neerwinden, le général Dumouriez, illustre vainqueur de Valmy, subit une lourde défaite contre les autrichiens. Se sachant suspecté (à raison) dans sa pureté révolutionnaire, il sait que cette défaite peut lui valoir la guillotine, et décide – effectivement – de trahir en passant à l’ennemi. La panique gagne Paris : désormais, les moindres faiblesses des généraux entraîneront leur décapitation.

Le général Custine échoue-t-il dans une attaque surprise contre les autrichiens le 17 mai suivant ? Il est rappelé à Paris et arrêté en juillet. Alors que les nouvelles des capitulations de Mayence puis de Valenciennes exacerbent la tension, Custine, traduit devant le tribunal révolutionnaire le 14 août, est décapité le 28. (La perte de Mayence ayant été attribuée au général de Beauharnais, ce-dernier sera également exécuté en janvier 1794.)

Adam Philippe Custines [sic], ci-devant général en chef de l’Armée du Nord […] condamné comme traître à la peine de mort par le tribunal Révolutionnaire

Le général Houchard, après avoir remporté la bataille d’Hondschoote (septembre 1793), refuse-t-il d’exploiter son succès en poursuivant les troupes anglaises ? Le voilà destitué et arrêté moins d’une semaine plus tard. Il mourut guillotiné à l’issu d’un procès joué d’avance. Le général Isambert abandonne-t-il sa position à Wissembourg devant l’ennemi en octobre 1793 ? Le voilà guillotiné un mois plus tard. Le général Beysser a-t-il été défait par les Vendéens à Montaigu (septembre 1793) en plus d’être un soutien des girondins ? Le voilà arrêté en octobre puis exécuté en mars 1794.

Cette rigueur dans la répression galvanisa-t-elle les soldats (et leurs chefs) ? Facilita-t-elle pour de jeunes talents une élévation sur la base de leur compétence, et dont bénéficiera l’Empire ? Ce qui est certain, c’est qu’il ne faut jamais parler du principe de Peters à un révolutionnaire, surtout en l’an II.

  1. PETITFILS Jean-Christian, Louis XIV, Paris, Perrin, 2018, p. 662. ↩︎
  2. CLEMENT Jean-Paul, Charles X, le dernier bourbon, Paris, Perrin, 2015, p. 330. ↩︎

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