Le président Mac-Mahon et les conséquences d’une dissolution abusive (1877)

À leur réveil le 6 octobre 2025, les Français assistaient non sans étonnement à la fin de vie prématurée du gouvernement Lecornu I, après quatorze heures d’exercice.


Opportunément, l’on ne pouvait trouver meilleure introduction à ce deuxième article de notre série sur les crises parlementaires de l’histoire de France.
Après avoir vu comment Charles X pensait qu’il pouvait dissoudre une assemblée qui venait d’être élue, tout en conservant un chef de Gouvernement impopulaire (et comment une révolution lui fit voir qu’il s’était mépris), la prochaine étape de cette série prend place près de cinquante ans plus tard, dans la troublée et troublante décennie des années 1870.Cette fois, l’histoire implique un président de la République monarchiste, Patrice de Mac-Mahon, refusant de reconnaître la victoire électorale d’une force politique opposée (les républicains) et qui, pour ce faire, ne recule devant aucun stratagème.

Patrice de Mac-Mahon (1808-1893), troisième président de la République entre 1873 et 1879

Sommaire interactif de cette contribution

1. La montée des tensions entre républicains et monarchistes (1871-1876)

2. Les républicains majoritaires à la Chambre : Mac-Mahon temporise (1876-1877)

3. Vers la conflagration : la crise du 16 mai 1877

4. La défaite des conservateurs : Mac-Mahon résiste puis se soumet

5. Épilogue

Les intrigues politiques de la décennie 1869-1879 figurent parmi les plus vives, les plus renversantes, les plus violentes de l’histoire contemporaine en France. Les forces politiques de l’époque s’opposaient en effet non seulement sur des questions de société, mais avant tout sur la forme même du régime. Par ailleurs, aucun bloc n’était monolithique : les républicains conservateurs combattaient les radicaux et les communards, les bonapartistes orthodoxes répugnaient à l’ouverture libérale du Second Empire, et les royalistes légitimistes ne souhaitaient pas la même monarchie que les orléanistes.
Pour reprendre le titre d’un récent ouvrage, cette décennie peut à bon droit être regardée comme celle des Dix décisives1 qui, à un moment donné de l’histoire, fit prendre définitivement la direction de la République à un pays qui hésitait encore.

1. — La montée des tensions entre républicains et monarchistes (1871-1876)

Quelques rappels contextuels sont ici nécessaires avant d’aboutir à notre sujet. Après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, l’armistice concédé en pleine débâcle le 28 janvier 1871 avait permis l’élection de la première chambre parlementaire du nouveau régime. Tandis que quarante-trois départements étaient occupés par l’armée prussienne, les républicains désiraient poursuivre la lutte, cependant que les conservateurs de tous bords appelaient massivement à la paix. Or, le scrutin qui se tint le 8 février consacra, contre toute attente, une forte victoire des royalistes, tant orléanistes (214 sièges, 33,5 %) que légitimistes (182 sièges, 28,5 %). La France voulait la paix ; les événements postérieurs démontreront d’ailleurs qu’elle n’avait voté à droite que pour cette unique raison. 

La Chambre de 1871 fut la dernière dominée par la droite jusqu’à celle de 1919. En cumulé, les forces conservatrices y occupaient deux tiers des sièges.

Une fois la Chambre élue, « la tâche la plus urgente était de nommer un gouvernement. C’était aussi la plus facile : un nom était sur toutes les bouches, Thiers, « l’homme nécessaire », le chef de gouvernement « indiqué »2. » Adolphe Thiers, riche notable orléaniste, ancien ministre de centre gauche sous Louis-Philippe, incarnait à 74 ans l’expérience du pouvoir et une caution de crédibilité pour le nouveau régime. De plus, opposant virulent au Second Empire, il n’avait jamais quitté la politique et avait même patronné des jeunes espoirs républicains comme Gambetta.

Du haut de ses 1,55 m, le petit marseillais Adolphe Thiers (1797-1877) présida la France entre 1871 et 1873.

Les royalistes, majoritaires et conscients de leurs divisions internes, installèrent donc Thiers à la tête du pays à titre temporaire : il fallait conclure la paix et libérer le territoire, régler la question de la Commune et organiser la restauration monarchique. Ensuite, on verrait bien. Adolphe Thiers, par le « pacte de Bordeaux » du 10 mars 1871, s’engagea à ne prendre aucune décision engageant l’avenir constitutionnel du pays. Or, tandis que les élections partielles confirmaient chaque jour les progrès des républicains, Thiers finit par s’y rallier : « [le 13 novembre 1872] Thiers, rompant le pacte de Bordeaux, prend parti : « La République existe, elle est le gouvernement légal du pays. Tout gouvernement doit être conservateur, la République sera conservatrice ou ne sera pas3. »

Patrice de Mac-Mahon (1808-1893), duc de Magenta, Maréchal du Second Empire, succéda à Thiers en 1873.

Les royalistes sanctionnèrent cette évolution politique en organisant la chute de Thiers le 24 mai 1873, après qu’il eut été interpellé par le duc Albert de Broglie, lequel demandait « un gouvernement décidé à lutter contre le radicalisme et à rétablir l’ordre moral. » Thiers démissionnait en position de force, pensait-il, car aucun royaliste n’apparaissait dans le champ politique comme assez consensuel pour lui succéder. C’était sans compter sur les intrigues du duc de Broglie qui dénicha le candidat parfait : le légitimiste Patrice de Mac-Mahon, sans ambition politique, « maréchal à leur goût, frétillant de prestance, militaire de parade à la moustache pimpante et au crâne dégarni4. »

Le duc Albert de Broglie (1821-1901), orléaniste, fidèle de Mac-Mahon.

Homme d’ordre et d’honneur, le maréchal-président permit aux monarchistes de gouverner le pays en nommant Albert de Broglie à la tête du gouvernement. Fut ainsi lancée la politique réactionnaire (au sens premier du terme) dite de « l’Ordre moral » : épuration de l’administration et de la magistrature, construction du Sacré-Cœur à Montmartre pour expier les péchés de la commune, création des universités catholiques, etc. Pour autant, deux éléments importants contrarièrent les monarchistes dans leur gouvernement.

Henri, comte de Chambord (1820-1883), fils posthume du duc de Berry et petit-fils de Charles X. Il fut le dernier descendant en ligne directe des Bourbons.


En premier lieu, la restauration ne se fit pas. Prétendant au trône, le comte de Chambord dit « Henri V » était un intransigeant voulant régner par la grâce de Dieu et, surtout, abandonner le drapeau tricolore au profit du drapeau blanc des Bourbons. Il refusa toutes les concessions et fit échouer une affaire qui semblait déjà conclue. Ainsi la république des royalistes, « République des ducs » (Daniel Halévy), se résolut-elle à faire adopter, en 1875, un ensemble de trois lois formant la « Constitution » de la IIIe République.

Une plaque au n°5 de la rue Saint-Louis à Versailles rappelle combien la France n’est pas passée loin d’avoir une tout autre histoire. (Mais cela est un autre article !)

En second lieu, le pays ne suivait pas : la politique d’Ordre moral « ne rencontra pas l’adhésion d’une France plus progressiste que prévu5. » Bientôt, l’échéance des élections parlementaires du début d’année 1876 — sénatoriales puis législatives — dessilla les yeux des derniers sceptiques sur l’irrésistible marche des républicains.

2. — Les républicains majoritaires à la Chambre : Mac-Mahon temporise (1876-1877)

Si l’effritement de la majorité conservatrice du Sénat ne fut pas assez avancé pour y inverser le rapport de force (161 conservateurs furent élus contre 149 républicains), la nouvelle Chambre des députés, quant à elle, fut composée d’une majorité républicaine claire et nette. Un tiers en 1871, ils représentaient à présent deux tiers de l’hémicycle ; Mac-Mahon, acculé, paraissait désormais contraint à la cohabitation avec un gouvernement républicain.

La Chambre de 1876 à majorité républicaine.
1876 : une France politiquement divisée le long d’un axe Lille-Toulouse.

S’il ne fallait attribuer le mérite de cette victoire qu’à un seul personnage, ç’aurait été Léon Gambetta. À 38 ans, ce défenseur acharné de la République avait déployé une énergie considérable en sillonnant la France, couchant parfois cinq fois à la semaine dans les trains de nuit, enchaînant les discours et les réunions publiques pour apporter la parole républicaine dans chaque village de France. Les républicains, en effet, ne voulaient plus reproduire les mêmes erreurs qu’en 1848, lorsque s’étant concentrés sur les centres urbains et ouvriers, ils avaient laissé l’immense électorat rural filer dans les bras bonapartistes.Bref, au sortir de ces législatives, Gambetta était donc vainqueur : « Le tribun [était] devenu, dans l’opinion, le chef incontesté de la République6. »

Léon Gambetta (1838-1882), infatigable défenseur de la République.

C’est à ce moment que les complications débutèrent. « Mac-Mahon allait-il pour autant l’appeler à la tête du gouvernement, comme le voudrait la règle de la majorité dans une démocratie parlementaire ? Pour le président de la République, conservateur dans l’âme, cela est tout bonnement impossible7. » Il faut dire que dans la galaxie républicaine de l’époque, Léon Gambetta, tribun tonitruant qui n’avait rien du bon notable à la Jules Ferry, passait au contraire pour un marginal exalté dont les idées sentaient la dictature du salut public et la poudre à canon.

Dès lors, Mac-Mahon temporisa. S’il accepta de donner à son gouvernement une orientation moins droitière pour prendre en compte le résultat des urnes, il piocha toutefois dans le camp des centristes en optant pour la personne de Jules Dufaure. Vieux bourgeois catholique de 78 ans, notable habitué à servir tous les régimes, « plusieurs fois ministre sous Louis-Philippe et la IIe République, académicien devenu ami de Thiers, parlementaire chevronné, [Dufaure était] à la fois républicain du lendemain et conservateur de toujours8. »

Ministre de la Justice au moment de l’arrêt Blanco, Jules Dufaure vota en faveur de la compétence du Conseil d’État en l’espèce, participant sans le savoir à la (re)naissance du droit administratif. Aussi, il fut le premier chef de gouvernement à adopter l’appellation de « président du Conseil » sous la IIIe République.

Sans surprise, ce nouveau gouvernement parut une trahison pour la gauche : « « Ministère de coterie ! », gronde Gambetta, choisi entièrement dans l’aile droite de la nouvelle majorité9. » Attaqué à gauche pour son illégitimité eu égard au résultat des législatives, à droite pour sa mollesse à défendre l’ordre, le vieux Dufaure, épuisé par la violence du débat politique de l’époque, choisit de remettre sa démission à Mac-Mahon en décembre 1876.

La Lune, 24 décembre 1876 : Jules Simon (avec Adolphe Thiers caché dans sa cuisse), nouveau président du Conseil, débarque au ministère de l’Intérieur et en chasse son prédécesseur, Émile de Marcère « — Bonjour ! — Bonsoir ! »

Le président de la République pataugeait à ce moment dans l’embarras, ayant bien conscience que la majorité parlementaire républicaine réclamait un « cabinet vraiment parlementaire ». Traduction : il lui fallait nommer un républicain avancé, qu’il s’agît de Gambetta ou d’un autre. Or, le maréchal légitimiste s’y opposait toujours.Ce fut alors que de Broglie lui souffla un autre nom : Jules Simon. Un peu plus à gauche que le précédent car authentiquement républicain cette fois, Simon était également un notable catholique et conservateur. Mais ce qui fit véritablement son charme, c’était sa détestation (réciproque) de Gambetta : une opportunité de diviser la gauche. La composition du gouvernement, quant à elle, varia peu.
Il faut s’imaginer la posture délicate de Jules Simon, ce dernier étant « pris entre Mac-Mahon, dont l’entourage n’aimait guère cette « expérience » plus républicaine encore que la précédente, et Gambetta, à nouveau écarté du pouvoir, qui s’impatientait devant les atermoiements de ce modéré10. » En définitive, le gros des contingents républicains de la Chambre demeurait hostile à ce gouvernement.

L’austère Jules Simon, successeur de Dufaure. Encore quelques années et la République des ducs deviendra vraiment la République des Jules (Dufaure, Simon, Grévy, Ferry, Favre…)

L’occasion de forcer Jules Simon à se découvrir survint le 4 mai 1877. Ce jour-là, lors d’un débat concernant la brûlante question des rapports entre l’Église et l’État, les députés votèrent un ordre du jour à 360 voix contre 120 invitant le gouvernement à accentuer la lutte contre la recrudescence des manifestations ultramontaines. Jules Simon rallia le gouvernement à cet ordre du jour, ce qui ulcéra Mac-Mahon. À l’Élysée, l’on avait de longtemps craint que le gouvernement serait incapable de défendre les catholiques contre les attaques venues de la gauche. À cela s’ajouta, quelques jours plus tard, l’abrogation par la Chambre d’une loi sur la presse datant de l’ordre moral (1875), alors même que Simon s’était engagé en conseil des ministres à maintenir ce texte.
La droite se divisait sur les conséquences à donner à cette accumulation de revers : fallait-il provoquer la chute du ministère Simon ? ou bien attendre qu’il fût inéluctablement renversé par la gauche pour susciter en réaction « une conjonction des centres assurant la victoire des droites11 » ? Mac-Mahon trancha et prit les choses en main.

3. — Vers la conflagration : la crise du 16 mai 1877

Au matin du 16 mai 1877, le président de la République dicta une lettre mordante à Jules Simon : « Cette attitude du chef de cabinet [c’est-à-dire de Simon lui-même] fait demander s’il a conservé sur la Chambre l’influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est indispensable ; car si je ne suis pas responsable comme vous devant le Parlement, j’ai une responsabilité envers la France dont, aujourd’hui plus que jamais, je dois me préoccuper. »

Mac-Mahon demandait donc à Jules Simon de démissionner. Pour autant, était-ce constitutionnel ? La question pouvait se poser, car l’article 6 de la loi du 25 février 1875 disposait que les ministres étaient « solidairement responsables devant les chambres de la politique générale du Gouvernement » et il n’y avait rien qui les rendît responsables devant le président de la République.En ces débuts d’un régime politique nouveau, les choix pratiques de chaque acteur étaient susceptibles de faire jurisprudence, et de constituer, pour l’avenir, une règle constitutionnelle non-écrite.

Le journal autrichien Die Bombe du 20 mai 1877 représente Mac-Mahon forçant Jules Simon à retourner dans la boîte d’un diable à ressort.

Jules Simon consentit à démissionner. Mac-Mahon et la droite avaient enfin retrouvé leur liberté d’action, pensaient-il, mais cela effrayait les républicains. Les bruits d’un coup de force du Président commençaient, peu à peu, à se répandre. L’Empire n’était pas loin. Une crise politique s’ouvrait : « les républicains [ressentaient] en effet la déclaration de Mac-Mahon comme une agression contre le régime, un appel au pays contre la chambre12. »

Gambetta et ses disciples n’étaient pas au bout de leurs surprises : en guise de suprême provocation, le locataire de l’Élysée nomma le lendemain un nouveau président du Conseil… en la personne du duc de Broglie ! L’Ordre moral était de retour, encore que ce gouvernement n’aurait aucune chance de rallier une majorité à la Chambre.
Au surplus, lors du discours de politique générale devant les assemblées, ce nouveau gouvernement annonça qu’il suspendait le Parlement pour un mois (ce qui était permis par la Constitution). Cette fois, c’en était trop, même pour les républicains les plus conservateurs. « Le centre gauche de Thiers [fit] à son tour savoir qu’il entendait défendre les institutions. Mac-Mahon venait de refaire l’union des gauches13. »

Esquisse italienne. Le gouvernement dit « du seize-mai » présidé par Albert de Broglie. Notons-y Eugène Caillaux aux Finances, le père du futur Joseph Caillaux.

Immédiatement après cette suspension, les députés républicains, toutes tendances confondues, se réunirent en urgence et produisirent un texte de protestation qui recueillit 363 signatures. Ce « manifeste des 363 » faisait indubitablement écho à l’adresse des 221 des libéraux de 1830, et, au reste, le lien de filiation entre les deux événements était présent à l’esprit des républicains de 1877.

Ainsi, « un député ayant évoqué les 221 députés de juillet 1830 opposés à la dissolution de Charles X, [Gambetta] rebondit sur ce thème : « Les électeurs à cent écus de la Restauration ont renvoyé les 221 [à la Chambre après la dissolution]. Imaginez quel sera le reflux de cet océan du suffrage universel poussant devant lui et rejetant pour jamais sur la grève toutes les épaves de l’Ancien Régime. »14 »
En juin, lorsque la Chambre siégea à nouveau, la guerre parlementaire avait débuté. Le gouvernement avait profité de ce mois de suspension pour remplacer 77 préfets et 107 sous-préfets ; il était immédiatement accueilli par les attaques d’une gauche unie. Broglie ayant été mis en minorité le 19 juin, Mac-Mahon refusa de le faire démissionner et, le 25 juin, prononça la dissolution de la Chambre sur la base de l’article 5 de la loi du 25 février 1875. Les élections décisives étaient prévues pour octobre.

C’est à l’occasion de l’une des séances de juin 1877 qu’eut lieu l’interpellation concernant Thiers (« le libérateur du territoire, c’est lui ! ») par un député républicain, donnant lieu à ce tableau de Jules-Arsène Garnier.

La bataille politique était à présent entrée dans sa phase la plus extrême. Du côté gouvernemental, on ne négligeait aucune mesure d’épuration. Petite-nièce de Jules Ferry, l’historienne Fresnette Pisani-Ferry recense ainsi qu’au total, entre mai et octobre 1877, « 1595 fonctionnaires sont révoqués, 4479 sont déplacés, 613 conseils municipaux dissous, 1743 maires et 1344 adjoints révoqués, 2067 débits de boissons fermés, 344 cercles interdits15. »Mac-Mahon intervint par ailleurs dans une proclamation publique aux Français, le 19 septembre, affirmant : « Mon gouvernement vous désignera parmi les candidats ceux qui pourraient s’autoriser de mon nom. » Le pouvoir recourait à la candidature officielle, comme sous le Second Empire.

Les Hommes célèbres de la République française (1873). De haut en bas : Jules Grévy, Jules Ferry, Léon Gambetta, Victor Hugo, Louis Blanc. 

Du côté républicain, à la division habituelle entre conservateurs et radicaux s’était substituée une ardeur unitaire rassemblant d’Adolphe Thiers (qui mourra d’épuisement et de vieillesse en septembre) jusqu’au vieux Raspail, doyen de l’assemblée à 82 ans, en passant par Ferry, Gambetta, Clémenceau, ou encore le sénateur Victor Hugo. « Vieilles barbes » de 1848 ou membres de la nouvelle génération, ces militants redoublaient d’ardeur par rapport à la campagne l’année précédente, mesurant l’enjeu décisif qui se jouait devant eux.

Le Maréchal de Mac-Mahon, un brave soldat qui n’a pas osé dire « J’y suis, j’y reste ! » Caricature montrant Gambetta sortant d’un diable à ressort et l’enjoignant à se soumettre ou à se démettre.

Gambetta, en particulier, était hyperactif et certain de la victoire des siens. À Lille, le 15 août, il prononça sa harangue la plus audacieuse, dont les mots entreraient dans l’histoire. Visant Mac-Mahon et son gouvernement, il s’exclama : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre16. »Si cette expression passa à la postérité pour inviter à la soumission ou à la démission un chef politique désavoué par les urnes, rappelons que Gambetta fut poursuivi pour « offense au chef de l’État », et condamné en première instance à 3 mois de prison et 2000 francs d’amende (une peine qu’il n’effectuera pas).

4. — La défaite des conservateurs : Mac-Mahon résiste puis se soumet

Voici que le mois d’octobre apporta enfin la victoire décisive qu’attendaient les républicains. Bien qu’elle fût moins nette qu’en mars 1876, elle était néanmoins indiscutable : les républicains n’avaient plus que 313 élus mais ils conservaient une majorité confortable. Notons en outre, qu’à la faveur de cette lutte électorale, les bonapartistes dépassèrent les royalistes dans le camp conservateur.

La carte électorale de 1877 révèle, outre une homogénéisation des zones d’influence, une espèce de croissant conservateur de Lille à Gap en passant par le Sud-Ouest.
La chambre dominée par les républicains élue en 1877. Mac-Mahon a perdu son pari.

Comment Mac-Mahon réagit-il ? Le vainqueur de Magenta hésitait, mais entendait résister. « Mac-Mahon écoute les uns et les autres, sans rien dire : les bonapartistes veulent un coup d’État, les orléanistes […] conseillent d’accepter un cabinet parlementaire, et les ministres sont partagés. Tous, en tout cas, demandent à Mac-Mahon de demeurer à son poste17. »

Une carte électorale d’époque. Notons sa présentation bicolore qui montre bien que, pour les contemporains, la signification politique était déjà clairement un plébiscite pour, ou contre, la république.

Début novembre, après que les républicains eurent encore progressé de 100 sièges aux élections cantonales, le gouvernement de Broglie remit officiellement sa démission au Président. Mac-Mahon, obstiné, tenta de le remplacer par le sénateur conservateur Augustin Pouyer-Quertier, mais ce dernier échoua à constituer une équipe. Jules Dufaure fut approché ensuite ; il demanda de pouvoir révoquer les hauts fonctionnaires compromis dans la crise du 16 mai, ce que Mac-Mahon ne pouvait accepter. En conséquence, ce dernier demanda aux ministres du cabinet du duc de Broglie de retirer leur démission et de se maintenir.

Les républicains s’en trouvèrent furieux, à nouveau. Cette fois, même les orléanistes, qui tenaient le Sénat, refusèrent d’apporter leur concours aux manœuvres de Mac-Mahon. Le 13 novembre, répondant au président du Conseil Albert de Broglie, le tonitruant Gambetta, au sommet de son art, lança une ultime charge de cavalerie verbale contre ce ministère usurpateur : « Sous les huées de la droite, il continue et rappelle que le « suffrage universel est le maître ». […] Puis il s’en prend directement à son adversaire : « Vous êtes resté un ennemi de la démocratie, un aristocrate […] Je suis un homme de mon temps et vous n’êtes plus un homme de votre temps. » La formule va marquer les esprits et Gambetta est acclamé par la gauche et le centre18. »

Caricature du journal britannique Punch, 27 octobre. Marianne se regarde dans le miroir : « Après tout, ces habits sont toujours ceux qui me siéent le mieux, et j’entends les porter. »

Le 19 novembre, touché et battu, Albert de Broglie se retire une fois pour toutes. Mac-Mahon voulut encore attendre et nomma, le 23 novembre, le général de Rochebouët président du Conseil. Il s’agissait d’une dernière tentative du Président : constituer un « ministère technique » ne comprenant aucun parlementaire. La Chambre le censura immédiatement, par 325 voix contre 207, et le général de Rochebouët retourna dans l’oubli.

Illustration britannique du 29 décembre 1877. Marianne force Mac-Mahon à revenir à la Constitution, en laissant ses bottes impérialisme et cléricalisme coincées dans la fange.

Les rumeurs de coup d’État redoublèrent. Début décembre, l’information courut que le Président s’apprêtait à nommer le sénateur conservateur Anselme-Policarpe Batbie, et à procéder à une nouvelle dissolution (!) en faisant interner les chefs républicains et décréter l’état de siège (!!). « Cet ancien ministre, jurisconsulte éminent, professeur de droit, […] est appelé le 8 décembre à former un cabinet centre droit dont le programme se résumerait à la « lutte à outrance ». » Le paroxysme de la crise était atteint. « Des rumeurs de coup d’État, militaire cette fois-ci, jusque-là diffuses, s’amplifient et accroissent encore davantage les inquiétudes. Elles semblent avoir eu quelques fondements19. »Les ministres pressentis de ce gouvernement pyromane se divisèrent suffisamment sur la stratégie à mener pour que ce projet n’aboutît pas.

Parvenu à l’extrêmité de sa résistance, Mac-Mahon, que l’on convainquit de ne pas démissionner pour ne pas laisser la place vacante, accepta enfin de se soumettre. Le 12 décembre, il rappela Jules Dufaure en acceptant, cette fois, toutes les conditions qu’il posait. 

Les républicains disposaient dorénavant d’une liberté absolue dans le choix de l’équipe ministérielle. Ils prirent la sage décision de sortir de la crise, non par la surenchère, mais dans l’apaisement : « Le cabinet [Dufaure] est principalement composé de républicains modérés du centre gauche pour la plupart, c’est-à-dire une famille politique étroitement liée aux mondes des affaires […] et très présente dans la presse libérale. Ces gens sont plus à même de cohabiter avec Mac Mahon et de favoriser un climat d’apaisement. De fait, ce ministère (décembre 1877-janvier 1879) se présente comme une période de calme et de trêve des partis20. »

Jules Grévy (1807-1891). Premier président sincèrement républicain, et premier à effectuer deux mandats.

Ainsi la crise politique était-elle terminée. Les républicains, vainqueurs, domineraient le champ politique, même s’ils devront attendre les années 1890 pour n’être plus contestés sur la question du régime. Le cycle Révolutionnaire entamé à la fin des années 1780 avait mis un siècle à s’achever.

En janvier 1879, refusant de signer des décrets présentés par Dufaure mettant fin aux fonctions de quelques généraux monarchistes, Mac-Mahon se démit de ses fonctions. Son successeur à l’Élysée, le jurassien Jules Grévy, était un authentique républicain.

Le message qu’adressa Grévy aux assemblées le 7 février 1879 fut univoque : il exclurait, pour l’avenir, de recourir à la dissolution. « Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale exprimée par ses organes constitutionnels. » Cette Constitution Grévy fit date, et aucun de ses successeurs ne recourut à la dissolution sous la IIIe République.
La République parlementaire en mode régime d’assemblée était lancée. Pour la prochaine dissolution, il faudra attendre… 1955. Mais cela est une autre histoire !

5. Épilogue

Comme l’explique l’historien du droit Guy Antonetti, cette crise eut d’importantes conséquences sur le plan de la pratique parlementaire. « Le dénouement de la crise du 16 mai a imposé une interprétation particulière de la Constitution : il sera désormais admis, sous la IIIe République, que le président est un arbitre neutre politiquement. C’est pourquoi il n’osera jamais plus utiliser droit de dissolution. […]La crise du 16 mai est restée gravée dans la mémoire des républicains, déjà marqués par le souvenir du 2 décembre [1851], comme une tentative de rétablissement du pouvoir personnel. C’est pourquoi, dans la « tradition républicaine« , autorité et démocratie seront désormais deux notions antagonistes21. »

Horace Vernet, La Prise de la tour Malakoff (1858).
En 1855, lors de la guerre de Crimée, Mac-Mahon se distingua lors de la bataille de Malakoff. Il recevra le bâton de maréchal après la campagne d’Italie (1859).

Faut-il faire reproche à Mac-Mahon, militaire en fin de carrière et quasi étranger au monde politique jusqu’à son élection, de ne pas connaître les règles du jeu d’un régime parlementaire ? Certainement. Comme président de la République, comme chef de l’État, il avait — comme il le disait d’ailleurs si bien lui-même — une responsabilité devant le pays. Ainsi, s’il est évident que son entourage n’était pas innocent dans le fait de l’avoir encouragé à la résistance, c’est incontestablement à lui qu’incombe la responsabilité de la crise politique, même s’il n’était pas l’animal le plus rusé du sérail politique. (En témoigne l’une de ses citations : « La fièvre typhoïde est une maladie terrible : ou on en meurt, ou on en reste idiot. J’en sais quelque chose, je l’ai eue. »)

Fort heureusement, cette crise n’eut d’autre conséquence à l’international que de faire passer les Français pour un peuple éternellement insatisfait, et la République pour un régime instable par nature. Isolée dans une Europe entièrement monarchique à l’exception de la Suisse, la France aurait pu cependant faire les frais de l’ogre prussien. Rappelons qu’en 1875, Bismarck avait sondé les puissances européennes pour connaître leur réaction à une « guerre préventive » contre la France, qu’il accusait de se relever trop rapidement de la débâcle…

République, illustration de 1879.

En résumé, un chef de l’État ne doit jamais faire barrage à la volonté de la nation exprimée au suffrage direct, dût-elle entrer en conflit avec sa volonté personnelle.Sous la IIIe, le conflit des légitimités est aisé à trancher : le président de la République n’étant pas élu au suffrage universel, il doit s’effacer devant la Chambre des députés.

Sous la Ve, le président de la République est élu au même suffrage universel direct que les députés, ce qui entraîne les ambigüités et les équivoques que l’on connaît aujourd’hui. Cela explique, enfin, la farouche opposition d’une partie de la classe politique contre l’élection du président au suffrage universel direct, en 1962.


  1. ALLORANT Pierre, BADIER Walter, GARRIGUES Jean, Les Dix décisives : 1869-1879, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2022, 450 p. ↩︎
  2. VALANCE Georges, Thiers, Bourgeois et révolutionnaire, Flammarion, 2007, p. 316. ↩︎
  3. ANTONETTI Guy, Histoire contemporaine, politique et sociale, 5e édition, Paris, PUF, 1993, p. 317. ↩︎
  4. BILLARD Thierry, Felix Faure, Paris, éditions Julliard, 1995, p. 149. ↩︎
  5. Ibid. ↩︎
  6. UNGER Gérard, Gambetta, Paris, Perrin, 2022, p. 189. ↩︎
  7. Ibid. ↩︎
  8. Ibid., p. 190. ↩︎
  9. MIQUEL Pierre La Troisième République, Paris, Fayard, 1989, p. 211. ↩︎
  10. GAILLARD Jean-Michel, Jules Ferry, Paris, Fayard, 1989, p. 290. ↩︎
  11. UNGER Gérard, op. cit., p. 207. ↩︎
  12. MIQUEL Pierre, op. cit., p. 235. ↩︎
  13. Ibid., op. cit., p. 236. ↩︎
  14. UNGER Gérard, op. cit., p. 213. ↩︎
  15. PISANI-FERRY Fresnette, Le Coup d’État manqué du 6 mai 1877, Paris, Robert Laffont, 1965, p. 33. ↩︎
  16. UNGER Gérard, op. cit., p. 219. ↩︎
  17. Ibid.op. cit., p. 227. ↩︎
  18. Ibid., op. cit., p. 238-229. ↩︎
  19. GUISLIN Jean-Marc, « Les multiples sorties de la crise du 16 mai 1877 », dans Sortir de crise, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010. ↩︎
  20. Ibid. ↩︎
  21. ANTONETTI Guy, op. cit., p. 323. ↩︎

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