Niché au cœur de l’Himalaya, le royaume du Bhoutan s’est forgé une réputation internationale d’exemplarité écologique. Premier pays au monde à placer le bien-être collectif au-dessus de la croissance économique avec son indice de Bonheur National Brut (BNB), il a inscrit dans sa Constitution l’obligation de maintenir au moins 60 % de son territoire sous couverture forestière.

Ce bilan, associé à un statut de pays carboneutre, fait du Bhoutan un modèle souvent cité en matière de développement durable. Pourtant, ce tableau idyllique mérite d’être nuancé. Derrière la vitrine verte se dessinent des réalités économiques et diplomatiques plus complexes.

Les fondements écologiques au Bhoutan

L’engagement écologique du Bhoutan puise ses racines dans le règne du quatrième Roi de la dynastie Wangchuck, Jigme Singye Wangchuck. En 1972, il introduit le concept du BNB, un indicateur de développement alternatif au Produit Intérieur Brut (PIB), que les bhoutanais considèrent comme totalement obsolète[1]. Le BNB place le bien-être spirituel, culturel, environnemental et social des citoyens au-dessus de la croissance économique[2]. La conservation de l’environnement s’impose ainsi comme l’un de ses quatre piliers, faisant de la nature un bien commun sacré.

Cette volonté pionnière de préserver l’environnement n’a pas été seulement théorique. En effet, après que le quatrième Roi est abdiqué en faveur de son fils, Jigme Khesar Wangchuck, en 2008, il décide alors de changer le régime de son pays en le faisant passer d’une Monarchie absolue à une Monarchie constitutionnelle[3].

La nouvelle Constitution de 2008 inclura à sa demande, l’obligation de maintenir au moins 60% du territoire national sous couverture forestière. Un engagement non seulement respecté mais dépassé, puisque le pays en affiche aujourd’hui plus de 70%.

Le texte constitutionnel est sans équivoque : l’Article 5 fait de chaque citoyen un « gardien des ressources naturelles » et impose au gouvernement de « protéger, conserver et améliorer l’environnement vierge »[4]. Ce même article confère à chaque citoyen le rôle de « gardien des ressources naturelles » et mandate le gouvernement pour qu’il « protège, conserve et améliore l’environnement vierge » du pays.

Ce principe est renforcé par l’Article 8, qui érige la préservation de l’environnement en devoir fondamental du citoyen, et par l’Article 22, qui organise la décentralisation pour associer pleinement les populations et les collectivités locales à la mise en œuvre de cette politique de protection.

Cette préservation environnementale est alimentée par leur culture bouddhiste qui considère la nature comme étant sacrée. Les bhoutanais estiment que les arbres possèdent une âme et qu’il est donc interdit de les abattre ou de leur couper une branche, au risque de les faire souffrir. Cet enseignement spirituel est également transmis dès le plus jeune âge. En effet, dans les écoles, les enfants plantent des arbres dont la croissance est notée par leurs enseignants et apprennent à trier et recycler systématiquement leurs déchets[5].

Grâce à ses engagements, le Bhoutan est l’un des trois seuls pays au monde, avec le Panama et le Suriname, à afficher un bilan carbone neutre, absorbant plus de CO₂ qu’il n’en émet[6]. Cependant, cette performance environnementale masque une réalité économique et géopolitique plus contrastée.

Si le Bhoutan parvient à afficher un bilan carbone exemplaire grâce à ses engagements constitutionnels et culturels, cet équilibre environnemental repose en réalité sur des fondations économiques et diplomatiques fragiles, qui méritent d’être examinées à la lumière de sa relation privilégiée avec l’Inde.

L’environnement victime d’une relation bilatérale

Les liens entre le Bhoutan et l’Inde sont tissés d’une interdépendance à la fois historique et asymétrique[7]. Le Traité d’amitié de 1949, révisé en 2007, a ancré cette relation spéciale, faisant de l’Inde un partenaire privilégié, voire une puissance tutélaire, dont l’influence s’exerce durablement sur les choix politiques et économiques du Royaume du Bhoutan.

Cette dynamique se traduit par un soutien financier constant : après avoir couvert l’intégralité des premiers plans quinquennaux bhoutanais jusqu’aux années 1960, l’Inde contribue encore à hauteur de 25 % au budget national[8]. De plus, elle est le principal partenaire commercial du Bhoutan, représentant 60 % de ses importations et 87 % de ses exportations. Cette dépendance économique est particulièrement visible dans le secteur énergétique.

L’hydroélectricité, qui représente la principale source de revenus du Bhoutan, est exportée à hauteur de 90 % vers l’Inde, ce qui en fait un pilier essentiel de l’économie nationale[9]. Des projets comme Mangdechhu, Chhukha ou Punatsangchhu I & II financés et construits par l’Inde, illustrent cette interdépendance car d’un côté le Bhoutan bénéficie d’infrastructures modernes, tandis que de l’autre l’Inde se procure une énergie renouvelable à bas coût, qu’elle intègre à son propre bilan carbone[10]. La visite du Premier ministre indien Narendra Modi, le 12 novembre 2025, pour inaugurer le barrage de Punatsangchhu-II, est venue symboliser l’importance stratégique de cette coopération[11].

Si le Bhoutan bénéficie de revenus d’exportation cruciaux, l’Inde capitalise donc sur les actifs environnementaux bhoutanais en achetant une partie de sa « propreté » carbone via les crédits générés par les barrages bhoutanais, inscrits au Mécanisme de Développement Propre de l’ONU. Ainsi, l’Inde peut afficher une réduction de ses émissions sans opérer de transition énergétique interne profonde.

Le secteur des déchets révèle une autre faille dans le bilan écologique exemplaire du Bhoutan. En effet, lorsque nous avons évoqué que « les enfants […] apprennent à trier et recycler systématiquement leurs déchets », nous avons omis de préciser que le Bhoutan, dépourvu de centre de tri, est contraint d’exporter la majeure partie de ses déchets en Inde.[12].

Des données indiquent que ces exportations, bien que modestes (222 840 dollars US en 2012), révèlent une externalisation des pollutions difficiles à gérer[13]. Cette pratique interroge l’éthique de l’engagement environnemental bhoutanais : peut-on vraiment parler de neutralité carbone lorsque les déchets sont transférés à un pays voisin, et que les bénéfices climatiques sont monétisés par un partenaire dominant ? En définitive, malgré son bilan carbone neutre voire même négatif, d’après le classement du Country Economy, le Bhoutan occupe la 34ème place sur 184 des pays émetteurs de CO2 par habitant avec 1,987 mégatonnes, en 2023[14].

En définitive, la relation symbiotique avec l’Inde révèle les limites du modèle environnemental bhoutanais. Si le Bhoutan affiche un bilan carbone exemplaire, sa performance repose en partie sur un transfert de ses externalités. Toutefois, malgré ces limites, le Bhoutan demeure un laboratoire du développement durable dont les principes fondamentaux méritent d’inspirer l’action des grandes puissances.

SOURCES :

[1] GNH CENTRE BHOUTAN. History of GNH. [en ligne]. Disponible sur : < https://www.gnhcentrebhutan.org/history-of-gnh/ > (consulté le 5 avril 2025).

[2] GNH CENTRE BHOUTAN. The 4 Pillars of GNH. [en ligne]. Disponible sur : < https://www.gnhcentrebhutan.org/the-4-pillars-of-gnh/ > (consulté le 5 avril 2025).

[3] PERSPECTIVE MONDE. Bhoutan. Université de Sherbrooke. [en ligne]. Disponible sur : < https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse/660 > (consulté le 2 février 2025).

[4] BHOUTAN. Constitution of the Kingdom of Bhutan. 2008. 75 pages. Thimphu : Gouvernement royal du Bhoutan, 2008. [en ligne]. ISBN 99936‑754‑0‑7. Disponible sur :  https://www.dlgdm.gov.bt/storage/upload-documents/2021/9/20/Constitution-of-bhutan-2008.pdf > (consulté le 15 février 2025).

[5] ARTE. « Bhoutan, le royaume vert himalayen. ». Arte. Émission du 15 novembre 2024. [en ligne]. Disponible sur : < https://www.arte.tv/fr/videos/122807-000-A/bhoutan-le-royaume-vert-himalayen/ > (consulté le 2 février 2025).

[6] NATIONAL GEOGRAPHIC. Le Bhoutan, seul pays au monde à avoir un bilan carbone négatif. [en ligne]. Disponible sur : < https://www.nationalgeographic.fr/environnement/2021/08/le-bhoutan-seul-pays-au-monde-a-avoir-un-bilan-carbone-negatif > (consulté le 2 février 2025).

[7] VISION IAS. India-Bhutan Relations. [en ligne]. 15 avril 2024. Disponible sur : < https://visionias.in/current-affairs/monthly-magazine/2024-04-15/international-relations/india-bhutan-relations > (consulté le 22 avril 2025).

[8] GONON Emmanuel. « La subordination des marches externes de l’Inde. Marches et frontières dans les Himalayas : Géopolitique des conflits de voisinage. » Presses de l’Université du Québec, 2011. Project MUSE. [en ligne]. Disponible sur : < https://muse.jhu.edu/pub/228/oa_monograph/chapter/632723 > (consulté le 22 avril 2025).

[9] MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES DU BHOUTAN. Bhutan-India Trade Relations. [en ligne]. Disponible sur : < https://www.mfa.gov.bt/rbedelhi/bhutan-india-relations/bhutan-india-trade-relations/ > (consulté le 22 avril 2025).

[10] ZANGPO Thukten. “Khorlochhu Hydropower Project Moves Forward”. Kuensel. [en ligne]. Disponible sur : < https://www.drukgreen.bt/khorlochhu-hydropower-project-moves-forward-2-2/ > (consulté le 22 avril 2025).

[11] LE FIGARO. Narendra Modi au Bhoutan pour inaugurer une centrale hydroélectrique. Disponible sur : < https://www.lefigaro.fr/flash-eco/narendra-modi-au-bhoutan-pour-inaugurer-une-centrale-hydroelectrique-20251111> (consulté le 13 novembre 2025).

[12] INTERNATIONAL ALLIANCE OF WATER PICKERS. Informal or Formal, Waste Recovery in Bhutan is an Uphill Climb. 10 août 2016. [en ligne]. Disponible sur: < https://globalrec.org/2016/08/10/informal-or-formal-waste-recovery-in-bhutan-is-an-uphill-climb/ > (consulté le 23 avril 2025).

[13] TRADING ECONOMICS. Bhutan Exports to India – Waste, Parings & Scrap, Plastics. [en ligne]. Disponible sur : < https://tradingeconomics.com/bhutan/exports/india/waste-parings-scrap-plastics > (consulté le 23 avril 2025).

[14] COUNTRY ECONOMY. Emissions CO2. [en ligne]. Disponible sur : < https://fr.countryeconomy.com/energie-et-environnement/emissions-co2 > (consulté le 23 avril 2025).

En savoir plus sur Le Camulogène

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture