Nous oublions souvent que la Principauté de Monaco fut pionnière dans le domaine de la science, de la mer et des explorations. Ces avancées sont l’œuvre d’un Souverain visionnaire, le Prince Albert Ier de Monaco, dont le nom et l’action restent largement ignorés du grand public. Pourtant, ce « Prince Navigateur » a non seulement fait de sa Principauté un phare scientifique mondial, mais il a également posé les bases de la coopération internationale pour la protection des Océans, un héritage toujours vivant aujourd’hui et perpétué par son arrière-arrière-petit-fils, le Prince Albert II de Monaco.
- 1. – Éléments biographiques, apports institutionnels et engagements
- 2. – Explorations et campagnes scientifiques
- 3. – Monaco : le phare international de l’océanographie et de la recherche
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1. – Éléments biographiques, apports institutionnels et engagements
Albert Honoré Charles Grimaldi est né à Paris, le 13 novembre 1848. Fils unique du Prince Charles III de Monaco et de la Princesse Antoinette-Ghislaine, son enfance est partagée entre Paris, la Principauté et le château familial de Marchais dans l’Aisne. C’est autour de la forêt et des étangs qu’il commence à développer un goût pour l’observation de la nature.
Il suit ses cours au Collège Stanislas à Paris, puis près d’Orléans à La Chapelle Saint-Mesmin jusqu’en 1865. À cette date et avec l’accord de son père, il entame une formation d’officier à Lorient sous la direction de la Marine impériale française. L’année suivante, il intègre la Marine royale espagnole où la Reine Isabelle II, en 1868, le nomme lieutenant de vaisseau. En 1869, il épouse Lady Mary Victoria Douglas-Hamilton, petite-fille du Grand-Duc Charles II de Bade et de Stéphanie de Beauharnais. Le 12 juillet 1870, naît son fils le Prince Louis II, futur Prince Souverain de la Principauté.

Lorsque la guerre franco-prussienne éclate en 1870, le Prince Albert Ier se met à la disposition de la France. Son service lui vaut la croix de Chevalier de la Légion d’honneur. En 1873, il achète en Angleterre un navire de 32 mètres, la Pleiad, qu’il rebaptise Hirondelle. C’est avec ce navire qu’il fera ses premières expéditions, tant en Méditerranée qu’au large de l’Atlantique.
Le 10 septembre 1889, son père le Prince Charles III meurt. Il devient ainsi le Prince Souverain Albert Ier de Monaco. Il doit désormais concilier ses responsabilités de Chef d’État et sa passion scientifique.
Sous son règne, Monaco se dote d’importantes infrastructures :
- Un Hôpital moderne appelé aujourd’hui le Centre Hospitalier Princesse Grace ;
- Une bibliothèque communale, la Médiathèque ;
- Un réseau de tout-à-l’égout ;
- Une usine d’incinération des déchets située actuellement dans le quartier de Fontvieille ;
- Le Bureau Hydrographique International aujourd’hui l’Organisation Hydrographique Internationale située sur le Quai Antoine Ier ;
- Le Musée d’Anthropologie préhistorique au Boulevard du Jardin Exotique ;
- Le Musée Océanographique puis le Lycée Albert Ier situés tous deux, l’un face à l’autre, sur le Rocher, à Monaco-Ville.

Le Prince Albert Ier est également connu en France pour son implication dans l’Affaire Dreyfus. Dès le début de cette Affaire, il affiche ses convictions dreyfusardes. Après la publication de « J’Accuse… ! » d’Émile Zola en janvier 1898, il écrit à l’écrivain : « Votre déclaration contient les plus beaux sentiments qu’une âme puisse exprimer, elle honore l’humanité, elle ajoute un rayon à la gloire de la France ». Son engagement pour la justice s’étend à un registre plus large : la paix entre les nations. En 1903, il crée l’Institut international de la paix, dont le siège, d’abord établi à Monaco, sera transféré à Paris. Cette institution est en réalité un prototype de la future Société des Nations.
Le 16 février 1899, le prince Albert Ier rencontre le président français, Félix Faure, à l’Élysée, pour tenter de le rallier à la cause dreyfusarde. Les discussions seront houleuses et peu après le départ du Prince Albert Ier, Félix Faure décède d’une congestion cérébrale. Dans le climat de l’affaire Dreyfus, cette mort subite donne lieu à des rumeurs, des fakes news comme nous les appelons aujourd’hui. La presse nationaliste et antidreyfusarde, comme La Libre Parole d’Édouard Drumont, insinue que le président aurait été empoisonné par le Prince Albert Ier. Cependant, les sources historiques sérieuses confirment que la rumeur d’empoisonnement n’était qu’une calomnie politique, la mort étant due à des causes naturelles.
Après ce drame, le Prince Albert Ier s’est rendu officiellement à Saint-Pétersbourg, en 1903, où il a été élu membre honoraire de l’Académie Impériale des Sciences de Saint-Pétersbourg. La confirmation de cet honneur se trouve dans un discours prononcé par S.A.S. le Prince Albert II de Monaco, lors d’une visite à Saint-Pétersbourg en juillet 2003. Il y évoque : « À quelques semaines près, voici 90 ans, mon aïeul le Prince Albert Ier était reçu en visite officielle en cette belle ville, où il avait déjà accosté son navire ‘l’Hirondelle’ quelques années auparavant et avait été élu membre honoraire de l’Académie Impériale des Sciences de Saint-Pétersbourg » .
Lors de la Première Guerre mondiale, il met à disposition du gouvernement français l’Institut Océanographique et l’Institut de Paléontologie humaine de Paris, ainsi que la télégraphie sans fil depuis son navire. Il offre 50 000 francs au préfet de la Seine pour les familles des militaires nécessiteux. Enfin, il met à la disposition de la Croix-Rouge française l’hôpital de Monaco et son château de Marchais. Le Prince Albert Ier mourra à la fin de cette guerre, le 26 juin 1922.
2. – Explorations et campagnes scientifiques
De 1885 à 1915, le Prince Albert Ier organise et dirige personnellement vingt-huit campagnes océanographiques auxquelles s’ajoutent des opérations en Méditerranée. Lors de sa première campagne qui débute en 1885, il se fixe un objectif : étudier les courants de surface de l’Atlantique Nord. Il fabrique ainsi 1 700 flotteurs numérotés et lestés pour flotter entre deux eaux. Elles seront larguées entre 1885 et 1887, et vont permettre de tracer les grandes lignes de la circulation des masses d’eau superficielles. Parallèlement, il entreprend la récolte d’animaux jusqu’à près de 3 000 mètres de profondeur autour des Açores. Sur cet archipel portugais a notamment été créé un Bureau d’observation météorologique en mémoire du Prince Albert Ier.

Parallèlement, il se commande un nouveau navire, un trois-mâts à vapeur spécialement conçu pour la recherche : la première Princesse-Alice (53 m, 650 tonnes), lancée en 1891 et nommée en l’honneur de sa seconde épouse, Alice Heine, duchesse de Richelieu. Pour aller plus loin, il commande un navire encore plus grand et plus performant : la seconde Princesse-Alice (73 m, 1400 tonnes), lancée en 1897.
Le Prince Albert Ier éprouve une fascination profonde pour les régions polaires. Il effectue quatre campagnes au Spitzberg (1898, 1899, 1906, 1907) dans le but de cartographier ces terres méconnues. Ces expéditions sont si importantes qu’elles permettent de dresser des cartes hydrographiques et topographiques dont certaines sont encore utilisées aujourd’hui. Par ailleurs, en hommage à ses travaux, l’un des glaciers situé sur la côte ouest du Spitzberg, dans l’archipel du Svalbard, a été baptisé « Glacier de Monaco », aujourd’hui renommé en Monacobreen.
À bord de ses expéditions se côtoyaient marins, zoologistes, physiciens, météorologistes, médecins et artistes, permettant ainsi de documenter l’évolution des recherches dans de nombreux domaines.
3. – Monaco : le phare international de l’océanographie et de la recherche

Dès les années 1890, le Prince avait souhaité mettre ses découvertes scientifiques à la portée du public et offrir aux chercheurs des outils ainsi qu’un lieu de travail. En ce sens, il demande la construction du Musée océanographique de Monaco. Inauguré en 1910, il abrite des laboratoires de recherche, des salles d’exposition et des aquariums. Aujourd’hui, le Musée accueille de nombreux colloques et forums internationaux comme la Monaco Ocean Week ou le Monaco Blue Initiative. Mais pour le Prince Albert Ier, la diffusion du savoir nécessite aussi un centre d’enseignement. Il crée ainsi en 1911 à Paris, l’Institut océanographique, situé au 195 rue Saint-Jacques, en présence du Président de la République française d’alors, Armand Fallières.
Pour abriter les collections issues des fouilles des grottes de Grimaldi, il fonde en 1902 le Musée d’Anthropologie préhistorique de Monaco. Puis, pour structurer et promouvoir la recherche de haut niveau dans ce domaine, il crée en 1910 à Paris l’Institut de Paléontologie humaine, une fondation de droit français. Le bâtiment est inauguré en 1920 en présence du Président français Alexandre Millerand.

Mais la contribution la plus internationale du Prince Albert Ier est son œuvre cartographique. Il souhaitait réaliser une carte bathymétrique (qui mesure la profondeur et la topographie des fonds marins) générale de tous les Océans. Il finance ainsi intégralement le dessin et l’impression des vingt-quatre feuilles de la première édition de la Carte générale bathymétrique des Océans (General Bathymetric Chart of the Oceans – GEBCO), publiée à Paris en 1905. Une deuxième édition sera publiée en 1912. Ce travail pionnier posait les bases d’une coopération internationale en hydrographie car il montrait la nécessité de standardiser les données et les méthodes pour une sécurité maritime mondiale. Cette vision aboutira à une initiative capitale, celle de la création du Bureau hydrographique international (BHI). En 1967, le BHI deviendra l’Organisation Hydrographique internationale (OHI) dont le secrétariat permanent est toujours hébergé à Monaco. L’OHI rassemble aujourd’hui la quasi-totalité des États côtiers. Sa mission englobe la sécurité de la navigation, la protection du milieu marin et le soutien à toutes les activités maritimes.
Le « Prince Navigateur » ou le « Prince Savant » a ainsi tracé une voie unique, faisant de son petit État un phare de la science et de la gouvernance mondiale. Son règne fut celui d’une intelligence curieuse, éclairée et d’une volonté humaniste au service du progrès, de l’exploration de la Mer et des Océans.
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