
Le président congolais Félix Tshisekedi et le secrétaire général de l’ONU António Guterres lors d’un entretien à New York, axé sur la crise sécuritaire dans l’est de la RDC.
Source : Radio Okapi
Plan de la réflexion:
D’un objet de gouvernance internationale à une tentative d’affirmation stratégique
Pendant plus de deux décennies, la République démocratique du Congo a été perçue moins comme un acteur que comme un espace de gestion internationale de crise. La présence prolongée de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO), les cycles de conflits à l’est du pays et la dépendance à l’aide extérieure ont progressivement installé l’image d’un État fragile, davantage administré qu’influent. Sous la présidence de Joseph Kabila, la RDC demeurait centrale par l’ampleur de sa crise mais périphérique dans la définition des équilibres diplomatiques régionaux et internationaux.
C’est dans ce contexte de marginalisation stratégique que s’inscrit le tournant politique de 2019. L’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi a ouvert une nouvelle séquence. Celle-ci ne repose pas seulement sur un changement de leadership mais sur une volonté explicite de repositionner la RDC dans les arènes multilatérales africaines et mondiales. La crise sécuritaire de janvier 2025 marquée par la résurgence du M23 a paradoxalement servi d’accélérateur à cette dynamique. Là où la crise aurait pu renforcer l’image d’un État vulnérable, elle a été mobilisée comme levier de redéfinition diplomatique.
La diplomatie de crise comme instrument de reconquête
Face aux offensives du M23, la Ministre des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner a engagé une offensive diplomatique soutenue auprès de l’Union européenne et des Nations unies. Cette initiative a abouti à l’adoption de la résolution 2773 par le Conseil de sécurité des Nations unies ainsi qu’à des sanctions européennes visant le M23 et le Rwanda.
Au-delà des décisions elles-mêmes, c’est la posture congolaise qui mérite attention. Si ces décisions résultent de dynamiques diplomatiques complexes, la RDC a cette fois-ci imposée son narratif dans l’espace international. Elle n’a plus uniquement subi l’agenda sécuritaire, elle a tenté de le structurer. Ce basculement est significatif puisqu’il marque le passage d’une diplomatie défensive à une diplomatie de plaidoyer assumée.
Dans le prolongement de cette dynamique, l’élection de la RDC comme membre non permanent du Conseil de sécurité avec 183 voix sur 187 constitue un signal politique majeur. Il s’agit de sa troisième participation, après les mandats exercés dans les années 1980 et 1990 à une époque où le pays était perçu comme une puissance africaine influente. Certes, un membre non permanent ne dispose pas du droit de veto mais il participe pleinement aux négociations et peut peser sur la formulation des textes. La véritable question est donc celle de la conversion de cette visibilité en influence effective, ce qui renvoie à la capacité de la RDC à inscrire son activisme dans la durée.
La reconquête des espaces institutionnels africains
Ce repositionnement ne s’est pas limité au système onusien. Il s’est également déployé à l’échelle continentale. En 2021, la RDC a assuré la présidence tournante de l’Union africaine dans un contexte marqué par la pandémie de la Covid-19. Cette présidence, première depuis 1967 avant la transformation de l’Organisation de l’unité africaine en Union africaine, a offert à Kinshasa une capacité temporaire d’orientation des priorités continentales. Le discours d’investiture de Félix Tshisekedi insistait sur la nécessité de mettre l’organisation au service des peuples et de redonner à la RDC un rôle de premier plan en Afrique.
Dans la continuité, la présidence de la Communauté de développement de l’Afrique australe ainsi que celle de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale ont prolongé cette dynamique régionale. Toutefois, ces présidences tournantes posent une interrogation fondamentale. Offrent-elles un leadership durable ou constituent-elles essentiellement des phases de visibilité institutionnelle sans transformation structurelle des rapports de force ? Autrement dit, la multiplication des positions institutionnelles suffit-elle à produire de l’influence ou nécessite-t-elle un ancrage plus profond dans les équilibres régionaux ?
La diplomatie des minerais et la nouvelle centralité géoéconomique
Au-delà des institutions, le véritable levier stratégique de la RDC réside dans sa centralité minérale. Dans le contexte de la transition énergétique mondiale, le pays est devenu un acteur incontournable du marché des minerais critiques. Cette position modifie profondément sa place dans les équilibres internationaux. La RDC n’est plus seulement associée aux conflits, elle est désormais perçue comme un pivot des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Cette centralité géoéconomique reconfigure les partenariats. Le rapprochement avec les États-Unis autour d’une logique liant coopération sécuritaire et accès aux minerais illustre cette évolution. Parallèlement, la Chine demeure un partenaire structurant dans les secteurs extractifs et infrastructurels, tandis que le Qatar renforce progressivement sa présence en investissant de manière significative dans les ressources minières congolaises. Cette convergence d’intérêts place la RDC au cœur d’une compétition stratégique accrue entre puissances extérieures cherchant à sécuriser leurs approvisionnements et à renforcer leur influence régionale.
Cependant, cette nouvelle importance comporte un risque évident. Si la RDC ne maîtrise pas la transformation locale et la montée en gamme industrielle, elle pourrait rester enfermée dans une économie extractive dépendante. La puissance géologique ne se transforme en puissance politique que si elle est accompagnée d’une stratégie industrielle et institutionnelle cohérente. La question n’est donc pas seulement celle de la richesse des ressources mais celle de leur conversion en levier de souveraineté.
L’élection à l’Organisation internationale de la Francophonie : ambition politique et rivalité symbolique
Dans cette logique d’affirmation, la décision de présenter un candidat au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie s’inscrit dans une stratégie d’influence plus large. Premier espace francophone en termes démographiques et membre depuis 1977, la RDC cherche à se positionner comme acteur réformiste au sein d’une organisation devenue un instrument d’influence géopolitique.
Face à la secrétaire générale sortante Louise Mushikiwabo, l’élection prévue lors du sommet de 2026 au Cambodge revêt une dimension politique sensible. Elle cristallise indirectement les tensions régionales et pose la question de l’équilibre des forces au sein de l’espace francophone. Au-delà des noms évoqués à Kinshasa, l’enjeu réside dans la capacité de la RDC à fédérer une coalition majoritaire et à proposer une vision crédible de la Francophonie. Une candidature mal préparée pourrait fragiliser l’image de puissance émergente que le pays cherche à construire, ce qui montre que l’ambition diplomatique implique également une gestion fine des équilibres symboliques.
Soft power et transformation interne
L’affirmation internationale ne passe pas uniquement par les institutions ou les ressources. Elle s’appuie également sur des instruments de soft power. Les partenariats conclus avec le FC Barcelona, l’AC Milan et l’AS Monaco traduisent une volonté d’utiliser le sport comme instrument de diplomatie d’image. L’objectif affiché est clair : transformer la perception d’un pays trop souvent réduit à la conflictualité.
Toutefois, le rayonnement extérieur repose sur des fondations internes solides. La crédibilité diplomatique dépend de la stabilité sécuritaire, de la qualité des institutions, de l’émergence d’une classe moyenne et d’une diaspora capable d’investir durablement dans le pays. Une diplomatie tournée vers l’extérieur ne peut, à elle seule, compenser sur le long terme des fragilités internes persistantes. En ce sens, la politique étrangère et la transformation domestique apparaissent étroitement liées.
Conclusion
La République démocratique du Congo n’est plus simplement un objet de gouvernance internationale. Elle cherche à redevenir un sujet stratégique capable d’initiative et de projection. Son activisme multilatéral, son retour au Conseil de sécurité, sa diplomatie des minerais et son ambition au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie témoignent d’un repositionnement réel. Néanmoins, l’émergence diplomatique ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée. La RDC dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité géopolitique rare. Sa capacité à transformer cette visibilité en influence structurelle dépendra de sa cohérence stratégique, de la consolidation de ses institutions publiques et étatiques, du renforcement de l’Etat de droit, ainsi que de la maîtrise de ses ressources. C’est à cette condition que le pays pourra passer du statut d’État fragile à celui de puissance diplomatique émergente crédible et durable.
Sources :
AGENCE CONGOLAISE DE PRESSE. ITIE-RDC : transition énergétique, le gouvernement lance un atelier clé pour l’avenir du secteur. ACP, [en ligne]. Disponible sur : https://acp.cd/economie/itie-rdc-transition-energetique-le-gouvernement-lance-un-atelier-cle-pour-lavenir-du-secteur/.
JEUNE AFRIQUE. RDC : Tshisekedi et l’UA, les raisons d’un bilan mitigé. Jeune Afrique, [en ligne]. Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/1275072/politique/rdc-tshisekedi-et-lua-les-raisons-dun-bilan-mitige/ .
JEUNE AFRIQUE. Rwanda-RDC : du PSG au FC Barcelone, quand le foot devient un champ de bataille diplomatique. Jeune Afrique, [en ligne]. Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/1721743/politique/rwanda-rdc-du-psg-au-fc-barcelone-quand-le-foot-devient-un-champ-de-bataille-diplomatique/.
LA TRIBUNE. Sommet de l’UA : Félix Tshisekedi en quête d’une stature continentale. La Tribune, 10 février 2019, [en ligne]. Disponible sur : https://www.latribune.fr/politique/2019-02-10/sommet-de-l-ua-felix-tshisekedi-en-quete-d-une-stature-continentale-806877.html.
OPINION INFO. Bilan mi-parcours de Fatshi à l’UA : la RDC est sortie de son effacement, le pays… Opinion Info, 21 octobre 2021, [en ligne]. Disponible sur : https://www.opinion-info.cd/politique/2021/10/21/bilan-mi-parcours-de-fatshi-lua-la-rdc-est-sortie-de-son-effacement-le-pays .
RFI. Conseil de sécurité de l’ONU : la RDC fait son retour comme membre non permanent. RFI, 2 janvier 2026, [en ligne]. Disponible sur : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20260102-conseil-de-s%C3%A9curit%C3%A9-de-l-onu-la-rdc-fait-son-retour-comme-membre-non-permanent.
RFI. Félix Tshisekedi prend la tête de l’UA au terme d’un sommet sans vague mais riche en défis. RFI, 8 février 2021, [en ligne]. Disponible sur : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20210208-f%C3%A9lix-tshisekedi-prend-la-t%C3%AAte-de-l-ua-au-terme-d-un-sommet-sans-vague-mais-riche-en-d%C3%A9fis.RFI. RDC : le Qatar entend investir 21 milliards de dollars dans plusieurs secteurs économiques du pays. RFI, 3 septembre 2025, [en ligne]. Disponible sur : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20250903-rdc-le-qatar-entend-investir-21-milliards-de-dollars-dans-plusieurs-secteurs-économiques-du-pays .