Étudier la place des fonds marins dans les débats internationaux, c’est se rendre compte qu’il reste, malgré les immenses progrès technologiques et scientifiques, une grande part de mystère. Mais malgré l’inconnu qu’ils incarnent, ces fonds suscitent déjà l’attention économique et stratégique des plus grandes puissances. Aujourd’hui les débats prématurés tournent autour des nodules qui recensent de nombreux minerais ou de câbles sous-marins, mais il est en réalité question de : comment et par où commencer à aborder et à étudier cet espace inconnu ?
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Qu’est-ce qu’un « fond marin » ?

Un fond marin[1] désigne un relief complexe et varié, dont les caractéristiques physiques et écologiques changent avec la profondeur. Les fonds sont définis comme les zones qui vont au-delà de 200 mètres de profondeur. Ils partent donc de la fin du Plateau continental et vont jusqu’aux fosses océaniques. Les fonds marins représentent ainsi les deux tiers de la surface de la planète et comprennent des paysages variés comme le démontre ce schéma :
Cet environnement est très hostile pour l’homme car l’obscurité y est totale, la température très basse, la pression hydrostatique est colossale et la nourriture rare. L’absence de lumière solaire empêche la photosynthèse, ce qui rend les écosystèmes très originaux. La vie sous-marine dépend soit de la neige marine [3] (matière organique tombant de la surface), soit, de la chimiosynthèse[4] réalisée par des bactéries. Malgré ces conditions extrêmes, les fonds marins abritent une large biodiversité où nous pouvons trouver une faune adaptée et diversifiée ainsi que des espèces pas très esthétiques que nous connaissons tous et toutes comme la crevette Rimicaris exoculata, le poisson revenant ou encore le requin-lutin[5] .
Les fonds marins comme nouvel espace stratégique ?
Ressources minérales et enjeux de connaissance
Ce que nous savons des fonds marins aujourd’hui se heurte encore à une immense part d’inconnu. Les scientifiques comme ceux de l’IFREMER, considèrent que l’être humain n’a pu recenser qu’uniquement 20 % de la bathymétrie des fonds marins.
Il y a plus de 100 ans, le Prince Albert Ier de Monaco a été le premier à proposer une carte bathymétrique (qui mesure la profondeur et des reliefs des fonds marins) générale de tous les Océans. Il avait ainsi financé intégralement le dessin et l’impression des vingt-quatre feuilles de la première édition de la Carte générale bathymétrique des Océans (General Bathymetric Chart of the Oceans – GEBCO), publiée à Paris en 1905. Une deuxième édition sera publiée en 1912.
En ce sens, la cartographie de cet espace reste essentielle car les grands fonds marins recèlent d’importantes ressources minérales, dont la connaissance précise et la localisation commencent seulement à être établies. Nous pouvons y retrouver trois principaux types de minéralisation :

Les premiers sont les nodules polymétalliques, qui gisent sur les plaines abyssales par 4 000 à 6 000 mètres de fond. Ils sont riches en fer, en manganèse, en silice, mais également en nickel, en cobalt, zinc, cuivre et baryum. Nous retrouvons l’ensemble de ces composants dans les batteries de nos smartphones, de nos ordinateurs ou de nos voitures électriques. Les seconds sont les encroûtements, qui se forment à la surface des monts sous-marins entre 400 et 4 000 mètres de profondeur. Ils recèlent à peu près les mêmes composants que les nodules polymétalliques. Les troisièmes sont les sulfures hydrothermaux. Situés entre 1 000 et 5 000 mètres de fond, dans des zones volcaniques et tectoniques, ils sont riches en soufre, fer et zinc mais contiennent également du baryum, de la silice et du cuivre.
L’empire des câbles sous-marins
Les câbles sous-marins, sans être des ressources naturelles, constituent également une importante infrastructure stratégique immergée dans cette zone de la Terre. Près de 99 % du trafic internet mondial transite par plus de 500 câbles sous-marins[6] , véhiculant chaque jour des données financières, des communications et l’essentiel des échanges numériques intercontinentaux.

Mais ce réseau de câbles sous-marins représente dans ces fonds, une stratégie de lutte économique, financière et technologique entre les grandes puissances. La majorité aujourd’hui de ces câbles est détenue par des entreprises américaines[7] . Toutefois, la Chine investit massivement dans ce secteur de sorte à faire jouer la concurrence, et surtout pour ne pas dépendre de réseaux américains en ce qui concerne la connectivité de son pays. Parallèlement à cet enjeu géostratégique, les câbles sous-marins sont aussi un outil scientifique. Grâce à la technologie de mesure acoustique distribuée (DAS[8] ), il est désormais possible de transformer ces fibres optiques passives en véritables réseaux de capteurs longue portée qui détectent les vagues de surface, le passage de navires, les tempêtes, les ondes internes ou encore les variations de température du fond marin.

Quelle législation internationale ? Un droit en construction
La situation législative actuelle des fonds marins se trouve dans un tourbillon entre inconnus, négociations et volontés des Etats. Au niveau international c’est l’Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM) qui représente le coordinateur central de ces décisions législatives. L’AIFM[9] est une organisation autonome au sein du système des Nations Unies. Elle a été établie en 1982 par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) et son Accord d’application de 1994. Elle est chargée d’établir le cadre multilatéral régissant les fonds marins dans la Zone, c’est-à-dire les espaces situés au-delà des juridictions nationales. Des négociations cruciales y sont en cours [10] pour élaborer un règlement international sur les conditions d’exploitation minière commerciale dans ces zones. Comme le détaille le juriste Michael W. Lodge[11] , ancien Secrétaire général de l’AIFM, l’objectif est d’élaborer un « code minier » (Mining Code) complet : un ensemble de règlements, de procédures et de standards techniques, financiers et environnementaux qui encadreront l’éventuelle future exploitation commerciale. Ces négociations butent sur des points techniques majeurs, notamment le partage des bénéfices, la protection de l’environnement, ou encore le traitement des pionniers investisseurs.

D’après la Coalition pour la Conservation des Fonds marins (Deep Sea Conservation Coalition), entre 2022 et 2025, 40 pays se sont opposés à l’exploitation minière des fonds marins. La Norvège et les Îles Cook ont récemment rejoint cette idée du « deep sea mining [12] » à la fin décembre 2025. La France quant à elle défend un moratoire sur l’exploitation minière en haute mer, conditionnant toute activité à une preuve scientifique.
Enfin, cette partie serait incomplète si nous ne venons pas à mentionner l’adoption en juin 2023 du Traité BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction), ou Traité de haute mer[13] . Cet Accord vient combler un vide juridique béant en créant un cadre pour la création d’aires marines protégées en haute mer et dans la Zone, et pour l’évaluation des impacts environnementaux des activités autres que l’exploitation minière. Il incarne une approche par la conservation, face à l’approche par l’exploitation portée par le mandat minier de l’AIFM.
Ainsi, la maîtrise des fonds marins n’est donc plus seulement une affaire de ressources minérales ou de biodiversité : elle est devenue une condition de la résilience numérique, économique et scientifique. Mais quels seraient les dangers si nous exploitons ces fonds ?
Les dangers d’exploitation
Les dangers de l’exploitation minière des grands fonds marins sont aujourd’hui au cœur des préoccupations scientifiques, environnementales et politiques. Le premier danger relate de l’absence de connaissances sur les écosystèmes abyssaux. Comme le souligne le Muséum national d’Histoire naturelle, il est « primordial de mieux connaître ces milieux avant même de songer à les exploiter [14] », sous peine de détruire ce que nous ne comprenons pas. Le deuxième danger concerne principalement les impacts directs de l’exploitation des ressources. Extraire l’ensemble des trois principaux types de roches que nous avons évoqué, viendrait à utiliser d’énormes machines, détruisant mécaniquement l’intégrité des sols et les écosystèmes qui vont avec. Le troisième danger concerne celui du CO2[15] . Etant donné que les Océans absorbent environ 30 % de ce gaz émis par les activités humaines, labourer les fonds marins viendraient dérégler le cycle du carbone océanique en remettant en suspension ce carbone stocké.
Les fonds marins sont aujourd’hui, sans que nous y prêtions attention, l’un des principaux théâtres des futures tensions entre les Etats. Alors que les négociations internationales s’accélèrent et que les dirigeants doivent choisir leur camp, ce qui se joue dans ces fonds dépasse très largement leur propre cadre. Les fonds marins représentent peut-être la dernière chance pour l’humanité d’anticiper, plutôt que de subir, son impact sur un écosystème. Alors que nous ne connaissons encore que 20 % de ces zones, nous disposons précisément de ce qui nous a toujours manqué ailleurs : l’anticipation. Explorer avant d’exploiter, inventer des technologies d’extraction véritablement propres plutôt que de le faire après, construire des cadres juridiques contraignants et des alternatives sobres comme le recyclage.
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[1] CENTRE D’ÉTUDES STRATÉGIQUES DE LA MARINE. Fonds marins [en ligne]. Dans : Études marines, octobre 2022, n° 22 [consulté le 12/02/2026]. Disponible : https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/cesm/FONDS%20MARINS%20-%20ETUDES%20MARINES%20N%C2%B022_inter.pdf
[2] PARLONS SCIENCS. Les zones océaniques [en ligne]. Dans : Documents d’information, 29 novembre 2021 [consulté le 12/02/2026]. Disponible : https://parlonssciences.ca/ressources-pedagogiques/documents-dinformation/les-zones-oceaniques
[3] AUCHÈRE, Camille. Neige marine : qu’est-ce que c’est ? [en ligne]. Dans : Futura Planète. 27 juin 2024 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://www.futura-sciences.com/planete/definitions/oceanographie-neige-marine-5485/
[4] DUPERRON, Sébastien. Les symbioses chimiosynthétiques dans l’Océan profond [en ligne]. Dans : edu.mnhn.fr. Muséum national d’histoire naturelle [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://edu.mnhn.fr/mod/page/view.php?id=8035
[5] ROPERT, Pierre. Plongée dans les abysses avec cinq créatures des grands fonds [en ligne]. Dans : France Culture. Mis à jour le 2 avril 2019, publié le 8 novembre 2016 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://www.radiofrance.fr/franceculture/plongee-dans-les-abysses-avec-cinq-creatures-des-grands-fonds-3688770
[6] GÉOCONFLUENCES. Câbles sous-marins [en ligne]. Dans : Géoconfluences. ENS Lyon. Publié le 3 juillet 2025 (MCD juillet 2014, modifications février 2019 et janvier 2025) [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/cables-sous-marins
[7] MARIN, Cécile (cartographie), DELMAS, Elsa (animation). Toile de câbles sous-marins et hubs sensibles [carte en ligne]. Dans : Le Monde diplomatique. 1er juillet 2021 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/cables-sous-marins
[8] SAOUT-GRIT, Carole et HENRY, Laurie. Les câbles sous-marins à fibre optique transformés en sentinelles de l’océan [en ligne]. Dans : Océans connectés. 14 avril 2025 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://oceansconnectes.org/les-cables-sous-marins-a-fibre-optique-transformes-en-sentinelles-de-locean/
[9] AUTORITÉ INTERNATIONALE DES FONDS MARINS. Rapport annuel du Secrétaire général 2023 : Chapitre 1 [en ligne]. Juillet 2023 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://www.isa.org.jm/wp-content/uploads/2023/07/AIFM_rapport_annuel_du_SG_2023_Chapter1.pdf
[10] FOURNAS, Marie de (Mouette Flamboyante). Exploitation des fonds marins : ce que va changer la nouvelle loi [en ligne]. Dans : Chilowé. 1er février 2023 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://chilowe.com/articles/exploitation-fonds-marins-loi/?srsltid=AfmBOopqPeMIqDGEydG-VxVQYuj_9sG8X7jc5_LYhdg8vfu1wEYmWJu-
[11] LODGE, Michael W. « The International Seabed Authority and the Mining Code ». In : ATTARD, David (ed.), The IMLI Manual on International Maritime Law: Volume I: The Law of the Sea. Oxford University Press, 2014, pp. 389-412. [consulté le 22 février 2026]. Disponible : https://www.michael-lodge.net/s/Lodge_RBDI.pdf
[12] GREENPEACE LUXEMBOURG. Protéger plutôt que détruire : deux pays renoncent à l’exploitation des fonds marins [en ligne]. Dans : Greenpeace.org/luxembourg. 22 septembre 2025 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://www.greenpeace.org/luxembourg/fr/actualites/26640/proteger-plutot-que-detruire-deux-pays-renoncent-a-lexploitation-des-fonds-marins/
[13] MINISTÈRE DE LA MER. L’Accord des Nations unies sur la haute mer (BBNJ) [en ligne]. Mis à jour le 26 septembre 2025. [Consulté le 22 février 2026]. Disponible à l’adresse : https://www.mer.gouv.fr/laccord-des-nations-unies-sur-la-haute-mer-bbnj
[14] BRIAND, Victoria. Le « deep-sea mining » : un danger pour l’océan profond [en ligne]. Dans : Mnhn.fr. Muséum national d’histoire naturelle. 4 juin 2025 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://www.mnhn.fr/fr/le-deep-sea-mining-un-danger-pour-l-ocean-profond
[15] GREENPEACE FRANCE. Exploration minière : un désastre à empêcher ! [en ligne]. Dans : Greenpeace.fr. 9 septembre 2024 [consulté le 12 février 2026]. Disponible : https://www.greenpeace.fr/petition-exploitation-miniere-eaux-profondes/