La nouvelle Afrique de l’Est : corridors d’infrastructures et recomposition géopolitique d’un carrefour stratégique

Un lourd train de minerais traverse un village minier poussiéreux en route vers un port lointain.
Source Photo : Energy Transition Africa

Plan de la réflexion

  1. Une région-carrefour en mutation rapide
  2. Les corridors d’infrastructures, instruments d’intégration économique
  3. Les corridors comme nouveaux terrains de rivalité géopolitique
  4. Entre intégration régionale, stratégies nationales et réalités locales

Une région-carrefour en mutation rapide

Longtemps perçue comme une périphérie fragmentée, l’Afrique de l’Est s’impose aujourd’hui comme l’un des espaces les plus dynamiques et stratégiques du continent africain. Située entre la mer Rouge, l’océan Indien, l’Afrique australe et la région des Grands Lacs, elle constitue un carrefour historique entre l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient. Cette position géographique lui confère une importance particulière dans les réseaux commerciaux mondiaux, notamment en raison de sa proximité avec les routes maritimes reliant le canal de Suez aux marchés asiatiques.

Depuis le début des années 2000, la région connaît une transformation rapide marquée par une urbanisation accélérée, une croissance démographique soutenue et une volonté politique affirmée de réduire l’enclavement économique. Des métropoles comme Nairobi ou Dar es Salaam se positionnent désormais comme des hubs régionaux, tandis que les États misent sur le développement d’infrastructures de transport, d’énergie et de connectivité numérique pour renforcer leur insertion dans la mondialisation. Cette dynamique s’inscrit dans une vision continentale portée notamment par l’Union africaine, à travers des initiatives comme le Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA), qui vise à structurer le territoire autour de grands axes transnationaux.

Les corridors d’infrastructures, instruments d’intégration économique

La multiplication des corridors régionaux constitue l’un des éléments structurants de cette transformation. Ces projets concentrent routes, chemins de fer, pipelines énergétiques et réseaux numériques le long d’axes stratégiques afin de réduire les coûts logistiques et de stimuler l’intégration économique régionale.

Le corridor nord reliant le port de Mombasa au Kenya à Kampala en Ouganda et aux pays des Grands Lacs représente une artère essentielle pour les économies enclavées. Le corridor central, organisé autour du port tanzanien de Dar es Salaam facilite l’accès des territoires intérieurs aux marchés internationaux. D’autres axes, notamment vers la Zambie et l’Afrique australe participent à la structuration progressive d’un réseau régional intégré.

Dans ce contexte, le projet LAPSSET (Lamu Port–South Sudan–Ethiopia Transport Corridor) lancé en 2012, incarne l’une des ambitions les plus spectaculaires. Estimé à plus de 20 milliards de dollars, il prévoit la construction d’un port en eau profonde à Lamu, de voies ferrées, d’autoroutes, d’oléoducs et de zones économiques spéciales. Inscrit dans la Vision 2030 du Kenya, il vise à industrialiser le pays, créer des emplois et offrir aux États enclavés une alternative stratégique aux routes commerciales existantes.

Ces corridors sont conçus comme des instruments de planification économique capables de transformer des infrastructures linéaires en véritables artères de développement régional favorisant l’émergence de pôles logistiques et d’effets d’agglomération autour des nœuds de transport.

Les corridors comme nouveaux terrains de rivalité géopolitique

Ces corridors ne sont pas seulement des outils de développement économique. Ils deviennent des instruments stratégiques où s’exprime la compétition des grandes puissances pour le contrôle des flux commerciaux et des ressources diverses et stratégiques.

La Chine occupe une place centrale dans cette dynamique. À travers l’initiative des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), Pékin a financé plusieurs infrastructures majeures dont la ligne ferroviaire Standard Gauge Railway entre Mombasa et Nairobi inaugurée en 2017. Les investissements chinois dans les ports, les réseaux ferroviaires et les infrastructures énergétiques s’accompagnent d’une présence accrue d’entreprises minières, notamment dans l’exploitation du cuivre et du cobalt en Afrique centrale et orientale. Cette stratégie vise à sécuriser les chaînes d’approvisionnement nécessaires à la transition énergétique et à renforcer l’influence chinoise dans les corridors commerciaux reliant l’Afrique à l’Asie.

Face à cette montée en puissance, les États-Unis ont progressivement réinvesti le champ des infrastructures africaines. Le développement du corridor de Lobito reliant l’Angola à la Zambie et à la République démocratique du Congo illustre cette stratégie. Soutenu par Washington et ses partenaires, ce projet vise à faciliter l’exportation de minerais critiques vers les marchés occidentaux tout en offrant une alternative aux réseaux logistiques associés à la Chine.

Dans ce contexte, les relations entre les États-Unis et la République démocratique du Congo ont pris une dimension stratégique nouvelle. Un accord récent portant sur les minerais critiques prévoit le développement d’infrastructures et de projets industriels visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement, notamment pour le cuivre et le cobalt essentiels aux technologies énergétiques et numériques. Cet engagement s’accompagne d’une coopération renforcée en matière de sécurité afin de stabiliser les zones minières et de protéger les corridors logistiques. Pour Washington, il s’agit à la fois de limiter l’influence chinoise dans l’exploitation des ressources et de garantir un accès durable aux matières premières stratégiques.

La France, historiquement plus présente en Afrique de l’Ouest et centrale, semble également réorienter son attention vers l’Afrique de l’Est. Le choix du Kenya pour accueillir un sommet France-Afrique symbolise cette évolution stratégique. Nairobi, hub économique régional et pôle d’innovation technologique, représente un point d’entrée vers une région perçue comme un moteur de croissance et un espace de coopération dans les domaines de la transition énergétique, de la connectivité et de l’économie numérique. Dans une logique similaire à celle des États-Unis et de la Chine, la France s’intéresse également aux partenariats industriels et aux investissements pour renforcer sa présence dans les corridors d’infrastructures.

Entre intégration régionale, stratégies nationales et réalités locales

Loin d’être uniquement des projets de coopération régionale, les corridors traduisent aussi des rivalités entre États africains eux-mêmes. Le Kenya, la Tanzanie et l’Éthiopie cherchent chacun à renforcer leur statut de hub logistique et financier en attirant investissements et flux commerciaux. Cette compétition interne contribue à expliquer la multiplication d’infrastructures parfois concurrentes.

Toutefois, l’impact de ces projets ne se limite pas aux enjeux macroéconomiques ou géopolitiques. Sur le terrain, les populations locales vivent souvent des transformations ambivalentes. Le cas du LAPSSET à Lamu illustre ces tensions. Région historiquement marginalisée, Lamu a été présentée comme une future porte d’entrée du développement national. Pourtant, les pêcheurs artisanaux, fortement dépendants des ressources marines dénoncent la destruction des zones de pêche, la pollution et la baisse de leurs revenus. Le collectif Save Lamu a engagé des actions en justice contre l’État kenyan, obtenant une décision judiciaire reconnaissant les torts causés aux communautés locales, notamment sous forme de compensations financières dont la mise en œuvre reste partielle.

Ces dynamiques illustrent ce que certains chercheurs décrivent comme une « politique du désaveu », où les populations sont symboliquement incluses dans le discours du développement mais matériellement marginalisées. Elles influencent également la perception internationale et la viabilité des projets car les tensions locales peuvent affecter la stabilité et l’attractivité des corridors pour les investisseurs et partenaires étrangers.

En définitive, l’essor des corridors d’infrastructures redessine profondément la géographie économique de l’Afrique de l’Est et accélère son insertion dans la mondialisation. En désenclavant des territoires et en créant de nouvelles routes commerciales, ces projets contribuent à renforcer l’intégration régionale et à attirer les investissements internationaux. Mais ils révèlent également une recomposition du jeu géopolitique mondial, où la compétition pour les ressources stratégiques, la sécurisation des routes commerciales et l’influence politique s’articulent étroitement. 

L’Afrique de l’Est apparaît ainsi comme un laboratoire de nouvelles dynamiques géoéconomiques contemporaines, à la croisée des ambitions étatiques, des stratégies des grandes puissances et des aspirations souvent contradictoires des populations locales. L’avenir de la région dépendra de la capacité des États à concilier ambitions nationales, influence internationale et inclusion sociale dans un contexte où chaque corridor devient à la fois un levier économique et un enjeu stratégique majeur.

Sources : 

Agence Ecofin. Afrique de l’Est : le secteur des infrastructures devrait enregistrer une forte croissance au cours des cinq prochaines années. Global Data, 15 octobre 2015. Disponible sur : https://www.agenceecofin.com/infrastructures/1510-60874-afrique-de-lest-le-secteur-des-infrastructures-devrait-enregistrer-une-forte-croissance-au-cours-des-cinq-prochaines-annees-global-data

African Development Bank (AfDB). Assemblées annuelles 2025 : les corridors régionaux, moteurs de l’intégration continentale. 2025. Disponible sur : https://www.afdb.org/fr/news-and-events/assemblees-annuelles-2025-les-corridors-regionaux-moteurs-de-lintegration-continentale-81923#:~:text=En%20Afrique%20de%20l’Est,int%C3%A9gration%20sous%2Dr%C3%A9gionale%20et%20continentale

Africa24tv.com. Le corridor LAPSSET, moteur d’intégration en Afrique de l’Est. 2025. Disponible sur : https://africa24tv.com/le-corridor-lapsset-moteur-dintegration-en-afrique-de-lest

Cairn.info. “East Africa: politics, economy and integration”, Afrique contemporaine, 2015, n°1. Disponible sur : https://journals.openedition.org/eastafrica/380

Franceinfo. Le Standard Gauge Railway, “grande muraille de Chine” au Kenya. 2021. Disponible sur : https://www.franceinfo.fr/monde/afrique/kenya/le-standard-gauge-railway-grande-muraille-de-chine-au-kenya_3053895.html

IRIS France. Les corridors africains : nouveaux champs de bataille géopolitiques, géostrategiques et économiques. 2025. Disponible sur : https://www.iris-france.org/les-corridors-africains-nouveaux-champs-de-bataille-geopolitiques-geostrategiques-et-economiques/

RFI. Accord sur les minerais États-Unis–RDC : de quels projets parle-t-on ? 22 janvier 2026. Disponible sur : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20260122-accord-sur-les-minerais-états-unis-rdc-de-quels-projets-parle-t-on

RFI. Angola : les États-Unis accordent un prêt pour moderniser le tronçon angolais du corridor de Lobito. 19 décembre 2025. Disponible sur : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20251219-angola-les-%C3%A9tats-unis-accordent-un-pr%C3%AAt-pour-moderniser-le-tron%C3%A7on-angolais-du-corridor-de-lobito

Lesutis, Gediminas. Politics of Disavowal: Megaprojects, Infrastructure, Biopolitics, Disavowed Subjects. 2020.

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