
Les relations entre le Vietnam et le Laos reposent sur un héritage historique et idéologique structurant, institutionnalisé depuis 1977 par une coopération politique, sécuritaire et économique asymétrique. L’évolution des équilibres régionaux, marquée notamment par la montée en puissance chinoise, en redéfinit aujourd’hui les modalités et les limites.
Plan de la réflexion :
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Rappel historique
Les relations entre le Vietnam et le Laos ont connu un tournant radical dans les années 40-50, lorsque les deux pays ont été traversés par d’importants mouvements communistes. Ils se sont alors rapidement rapprochés : le mouvement vietnamien, plus avancé et mieux formé idéologiquement, s’est imposé comme le « grand frère » du parti laotien, lui apportant une aide matérielle, technique et opérationnelle, ainsi qu’une formation idéologique. Ce soutien a été décisif pour permettre aux deux partis de prendre le pouvoir dans leur pays.
Après la proclamation du régime communiste, le Vietnam devient l’acteur le plus influent au Laos, notamment en raison de son rôle central dans la formation politique des élites laotiennes après la prise de pouvoir des communistes. Le Vietnam obtient ainsi des accords importants, en particulier le traité d’amitié de 1977. Ce traité marque le début officiel de la « relation spéciale » qu’entretiennent les deux pays, une relation dans laquelle le Vietnam joue un rôle dominant. Il autorise l’installation de troupes vietnamiennes sur le territoire laotien afin de l’aider dans sa défense, même si, officiellement, l’assistance doit être réciproque. Il instaure également une coopération économique dans les domaines de l’agriculture, de l’industrie, des transports et des communications, et permet au Laos d’utiliser gratuitement le port de Đà Nẵng, une concession majeure pour un pays enclavé. Le Laos passe alors sous la protection du « grand frère vietnamien », qui l’aide dans son développement économique, sa défense et la formation de son idéologie. Cette relation est vitale pour la sécurité du Laos, le Vietnam lui apportant une aide substantielle tout en formant ses élites dans ses universités. Ce traité demeure aujourd’hui une base essentielle des relations bilatérales et permet au Vietnam et au Laos de conserver un lien étroit, même lorsqu’ils se tournent vers d’autres partenaires économiques.
Lors du conflit sino-vietnamien de 1979, le Laos s’aligne sur le Vietnam en abaissant ses relations diplomatiques avec la Chine au rang de chargé d’affaires, avant de les rompre totalement, sans toutefois s’engager militairement dans le conflit. Il dénonce également l’invasion chinoise du Vietnam, accusant Pékin de chercher à établir son hégémonie régionale en s’alliant à l’ennemi impérialiste américain afin de dominer l’Asie du Sud-Est. Le Laos apparaît alors fortement intégré au Vietnam, cette alliance étant vitale pour son économie et sa sécurité. Le Vietnam joue également le rôle d’intermédiaire entre le Laos et le bloc de l’Est, en raison de la moindre importance économique et stratégique de ce dernier.
Après la fin de la Guerre froide, dès 1989, le Laos cherche à sortir de son isolement, tandis que le Vietnam met en œuvre sa politique de Đổi Mới, engagée en 1986. Le développement économique qui en résulte permet une augmentation des échanges bilatéraux. Afin de les consolider, un accord est signé entre les deux pays en 1996. Ce traité, intitulé Agreement on Investment Promotion and Protection, vise à sécuriser les capitaux vietnamiens investis au Laos afin de favoriser les investissements et de rassurer les investisseurs. Bien que formellement réciproque, cet accord sert principalement à garantir les investissements vietnamiens au Laos dans le contexte du développement du capitalisme et de l’économie de marché après la Guerre froide. Les investisseurs privés doivent désormais pouvoir s’appuyer sur des cadres juridiques solides et des garanties institutionnalisées.
Les années 2000 voient toutefois une montée en puissance plus marquée de la Chine au Laos. Bien que présente depuis les années 1990, la Chine renforce alors son influence face au Vietnam. Cette dynamique conduit à la situation actuelle : l’augmentation progressive de l’influence chinoise pousse le Laos à rejoindre la Belt and Road Initiative (BRI) en 2015, notamment à travers le projet de la ligne ferroviaire Boten–Vientiane. Ce projet de grande envergure, qui n’aurait pas pu être financé par le Vietnam, illustre l’emprise croissante de la Chine sur ce pays enclavé.

Les relations Vietnam-Laos modernes
Mais malgré la montée en puissance de la Chine, le Vietnam conserve des atouts pour continuer à influencer les décisions du gouvernement laotien. Des années de coopération et d’échanges ont laissé une empreinte durable. Les deux partis communistes se rencontrent très régulièrement afin de discuter de sujets majeurs : la réunion de 2025 du Comité intergouvernemental Vietnam–Laos a ainsi permis de renforcer la coopération bilatérale. Ces rencontres, organisées chaque année, offrent un cadre de discussion sur des enjeux cruciaux pour les deux pays, dans le but d’élaborer des plans de coopération. Elles permettent de définir des priorités communes, notamment en matière d’investissements et d’échanges, mais aussi dans le domaine sécuritaire, en particulier en ce qui concerne les crimes transfrontaliers.
Les deux partis demeurent étroitement liés, et ces échanges réguliers leur permettent de discuter de leur doctrine ainsi que de maintenir des canaux diplomatiques directs et développés. Une part importante des responsables laotiens a en effet été formée, au moins en partie, au Vietnam ou a été en contact étroit avec des acteurs vietnamiens, ce qui contribue à l’existence d’un sentiment pro-vietnamien au sein d’une fraction de l’élite du pays. Ce facteur, combiné à la longévité des élites dirigeantes — l’actuel président et secrétaire général du Parti révolutionnaire populaire du Laos, Thongloun Sisoulith, étant âgé de 80 ans —, implique que plusieurs années seront encore nécessaires avant l’arrivée au pouvoir de dirigeants n’ayant pas connu la Guerre froide ni les liens étroits unissant le Laos au Vietnam. Cette situation garantit au Vietnam une influence persistante sur les orientations et les représentations d’une partie de la direction laotienne.
L’éducation et les échanges humains constituent ainsi des piliers essentiels de cette coopération. Les universités vietnamiennes accueillent des étudiants laotiens, tandis que les instances scientifiques et sportives des deux pays sont habituées à travailler conjointement. Cette dynamique favorise la mise en place de nombreux partenariats transnationaux, d’échanges académiques et de compétitions entre institutions. L’ancienneté de ces relations conduit par ailleurs les acteurs des deux pays à se tourner naturellement l’un vers l’autre, en raison de réseaux déjà établis et de pratiques institutionnelles ancrées. En 2025, le Vietnam accueillait près de 11 000 étudiants laotiens, bénéficiant de plus de 1 160 bourses d’études. La coopération s’étend également aux domaines sécuritaire et militaire. Soucieux de sécuriser sa longue frontière commune, le Vietnam a accordé une attention particulière au renforcement des liens entre les deux armées. Celles-ci participent régulièrement à des échanges et à des visites, tant à des fins cérémonielles que de formation. En 2025, les forces du Laos, du Vietnam et du Cambodge ont ainsi conduit des exercices militaires conjoints. Ces rencontres ont également débouché sur la signature d’accords dans les domaines de la formation militaire, de la gestion des ressources et du développement des infrastructures, ainsi que sur des dons de matériel vietnamien au Laos, officiellement destinés à l’aider à préparer le cinquantième anniversaire de sa fête nationale. L’ensemble de ces initiatives est largement relayé par la presse et les médias officiels, qui mettent en avant la continuité de la coopération et la « relation spéciale » unissant les deux pays, que le Vietnam valorise tout particulièrement.

Enfin, si le Vietnam n’est pas économiquement aussi bien équipé que la Chine, il finance néanmoins plusieurs projets visant à relier le Laos au Vietnam de manière plus efficace et, surtout, à créer le couloir économique Est–Ouest (EWEC). Ce projet s’inscrit dans la volonté d’intégrer les différents pays de l’ASEAN en un bloc cohérent, tandis que la Chine cherche à établir un corridor Nord–Sud reliant son territoire à Singapour ou au golfe de Thaïlande. Le Vietnam entend ainsi connecter les principales villes laotiennes à ses villes côtières, afin de leur offrir un ancrage intérieur et d’encourager le Laos à exporter via ses ports. Cette stratégie est ancienne, le Laos ayant un besoin crucial d’accès à la mer pour faciliter l’exportation de ses marchandises. L’un des projets actuellement avancés par les deux gouvernements est la ligne Vientiane–Vũng Áng.
Cette ligne devrait permettre d’offrir à la capitale laotienne un accès direct vers la mer et d’encourager le Laos à emprunter cette voie plutôt que celles de la Thaïlande ou du Cambodge. Un autre projet important pour la liaison régionale est l’autoroute Vientiane–Hanoï.

Cette autoroute, construite par des entreprises privées, doit être finalisée pour 2030 et permettra de connecter les deux capitales via une voie rapide qui sera l’une des plus grandes du sous-continent.
Face à l’influence chinoise, le Vietnam s’appuie sur ses liens historiques avec le Laos, tissés depuis la mise en place des régimes communistes, pour peser sur les décisions de son voisin. Cette relation est essentielle à sa sécurité et à sa survie. Bien que ne disposant pas des mêmes moyens financiers que la Chine, le Vietnam déploie néanmoins des efforts importants pour maintenir des liens solides avec le Laos et empêcher que le pays ne devienne totalement dépendant de Pékin.
Le Laos cherche également à tirer parti de cette situation. Conscient de sa position stratégique, le pays sait qu’une bataille d’influence se joue sur son territoire. Il exploite cette dynamique pour attirer des investisseurs variés : si la Chine est le partenaire le plus présent, d’autres pays de la région investissent également afin de contrebalancer son influence. Cela permet au Laos d’obtenir davantage de capitaux, de compétences et de matériel qu’il n’en aurait normalement reçu. Pour le Laos, cette rivalité entre partenaires constitue un terreau favorable à ses propres ambitions : ses voisins hésitent à critiquer sa politique de construction de barrages, de peur de le pousser vers la sphère d’influence d’un autre acteur, et sont par ailleurs plus disposés à financer des projets ou à lui donner accès à leurs infrastructures. Ainsi, le Laos peut profiter des investissements chinois pour développer un axe Nord–Sud, tandis que le Vietnam et l’ASEAN favorisent un développement Est–Ouest. Dans les deux cas, sa position centrale au cœur de l’Asie du Sud-Est le rend indispensable à la réalisation de ces plans d’infrastructures et à l’augmentation des flux commerciaux. Même si la Chine domine les autres partenaires, le Laos cherche de plus en plus à diversifier ses soutiens afin de réduire son emprise économique. Il a donc tout intérêt à ce que le Vietnam « lutte » pour lui, en ne critiquant pas sa politique de barrages même lorsqu’elle lui est défavorable et en continuant d’injecter des financements dans des programmes qui lui bénéficient, tout en évitant de provoquer Pékin et de compromettre les investissements. De cette manière, le Laos reste neutre ou bienveillant sur des sujets politiquement sensibles, comme le conflit en mer de Chine méridionale.
Ainsi, les relations entre le Vietnam et le Laos demeurent fortes, malgré la pénétration croissante de la Chine dans ce dernier. Le Vietnam conserve une influence certaine sur son voisin enclavé, symbolisée par les nombreuses rencontres de haut niveau et la profusion d’accords stratégiques signés pour renforcer leur coopération dans de multiples domaines. Mais pour combien de temps encore ? La prochaine génération pourrait se tourner davantage vers la Chine, ses prêts et ses universités, reléguant le Vietnam au rôle de partenaire secondaire, tandis qu’un Laos dominé par Pékin servirait surtout de corridor logistique vers le reste du monde. Pour contrebalancer l’influence chinoise, il faudra plus qu’un passé commun et le Vietnam.
SOURCES :
Ouvrages :
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