Plan de la réflexion

  1. Une réélection attendue dans un climat de tension
  2. Un processus électoral sous contrainte
  3. La légitimation du pouvoir par les urnes et la personnalisation
  4. Une stabilité régionale au prix de l’exclusion politique
  5. Conclusion

Une réélection attendue dans un climat de tension

Longtemps qualifié de « perle de l’Afrique » par Winston Churchill, l’Ouganda a vu son image profondément marquée par la dictature d’Idi Amin Dada (1971-1979), une période de terreur et d’effondrement institutionnel. Quinze ans après la chute de ce régime, Yoweri Museveni prend le pouvoir le 25 janvier 1986, à l’issue de la guerre de brousse, incarnant alors l’espoir d’un retour à l’ordre et à la stabilité. Cette réélection pose une question centrale en Afrique de l’Est : jusqu’où la stabilité régionale peut-elle justifier la tolérance internationale envers un pouvoir de plus en plus autoritaire ?

L’analyse de cette réélection permet ainsi de comprendre comment le pouvoir ougandais combine verrouillage électoral interne et positionnement sécuritaire régional pour assurer sa pérennité.

Aujourd’hui âgé de 81 ans, le président sortant a remporté, le samedi 17 janvier 2026, un septième mandat consécutif avec 71,65 % des suffrages selon la Commission électorale. Son principal rival, Bobi Wine (Robert Kyagulanyi Ssentamu) obtient 22,7 % des voix. Présentée comme démocratique, cette élection s’est déroulée dans un climat de répression politique, de manipulation des institutions et de contrôle étroit de l’information.

Un processus électoral sous contrainte

Dès l’avant-scrutin, les tensions étaient palpables. Le 13 janvier 2026, le gouvernement ougandais a coupé l’accès à Internet officiellement pour lutter contre la désinformation et prévenir les violences. Plusieurs centaines de partisans de l’opposition ont été arrêtés et au moins dix personnes ont été tuées selon Bobi Wine et l’opposition. Le jour du vote, de graves dysfonctionnements techniques ont perturbé le scrutin dans près de 81 % des bureaux, compliquant le dépouillement. La présence massive des forces de sécurité a restreint la circulation et limité l’expression politique des électeurs.
Ce climat de tension électorale ne relève pas d’une dérive ponctuelle mais s’inscrit dans un mode de gouvernance durable où l’élection est strictement encadrée afin d’éviter toute remise en cause réelle du pouvoir.

Figure centrale de l’opposition depuis 2021, Bobi Wine a été assigné à résidence durant la campagne avant de réussir à s’échapper d’un raid militaire visant son domicile le 16 janvier, à la veille de la proclamation des résultats. Kizza Besigye, ancien médecin personnel de Yoweri Museveni et opposant historique du régime est détenu depuis 2024. Il a été enlevé au Kenya lors d’un déplacement avant d’être transféré de force en Ouganda où il est accusé de trahison.

Depuis 2022, plusieurs lois ont renforcé le contrôle de l’État sur la vie politique, facilitant l’arrestation de militants, la suspension de médias et la restriction des activités des ONG. Selon les Nations unies, le scrutin de 2026 reproduit les schémas observés lors des élections de 2021, marquées par 54 morts, des enlèvements et une intimidation généralisée de l’opposition.
La neutralisation progressive de l’opposition ne vise pas seulement à éliminer toute alternance politique mais permet aussi de transformer le scrutin en un mécanisme de validation formelle du pouvoir en place.

La légitimation du pouvoir par les urnes et la personnalisation

Avec 71,65 % des voix, Yoweri Museveni s’appuie sur un contrôle étroit des institutions, de l’appareil sécuritaire et des médias, transformant l’élection en un outil de légitimation formelle plutôt qu’en une véritable compétition politique.

Ancien guérillero, souvent présenté comme proche du peuple, Museveni a soutenu plusieurs mouvements armés régionaux comme le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame et la rébellion de Laurent-Désiré Kabila lors de la première guerre du Congo. Cette implication régionale contribue à sa stature internationale et à la tolérance des partenaires étrangers envers son long règne. Pour ses partisans, il reste le « père de la nation » ayant restauré l’État, stabilisé le pays et favorisé la croissance économique ainsi que les investissements étrangers.

Ce maintien au pouvoir depuis plus de quarante ans s’appuie sur des révisions répétées de la Constitution. En 2005, le Parlement adopte une réforme supprimant la limitation à deux mandats présidentiels afin de lui permettre de briguer un troisième mandat. En 2018, Museveni fait adopter une loi supprimant la limite d’âge constitutionnelle de 75 ans ouvrant la voie à une candidature sans limite temporelle.

La famille présidentielle joue aussi un rôle croissant dans le maintien du régime. Lors de la campagne de 2026, la Première dame Janet Museveni, également ministre de l’Éducation, apparaît constamment aux côtés de son époux. Leurs filles occupent des postes stratégiques : Natasha Karugire supervise la communication présidentielle tandis que Patience Rwabwogo, pasteure influente mobilise les réseaux évangéliques autour d’une lecture spirituelle du pouvoir.

Mais c’est surtout la figure du général Muhoozi Kainerugaba, fils du président et nommé chef de l’armée en mars 2024, qui cristallise les débats. Souvent présenté comme le dauphin du régime, il concentre les inquiétudes. À travers la Patriotic League of Uganda (PLU), il anime un réseau de mobilisation parallèle, capable de rajeunir la base du régime et de contrôler les zones urbaines historiquement favorables à l’opposition.

Ce verrouillage interne du pouvoir ne suffirait cependant pas à garantir la longévité du régime sans son inscription dans un environnement régional et international largement tolérant, voire favorable.

Une stabilité régionale au prix de l’exclusion politique

Sur le plan régional, l’Ouganda joue un rôle sécuritaire central. Au Soudan du Sud, allié historique de John Garang, Museveni soutient le président Salva Kiir depuis le déclenchement de la guerre civile en 2013. L’Ouganda a accueilli plus de 880 000 réfugiés et déployé des troupes en 2013 puis en 2016, tout en participant aux efforts de médiation ayant conduit à l’accord de paix de septembre 2018.

Dans la Corne de l’Afrique, l’Ouganda est l’un des premiers pays à déployer des troupes au sein de la mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) dès 2007, avec environ 1 700 soldats au départ. Les forces ougandaises ont joué un rôle déterminant dans la reprise de Mogadiscio face au groupe Al-Shabaab.

Dans les Grands Lacs, l’Ouganda s’engage directement contre les groupes armés transfrontaliers. En novembre 2021, il lance avec la RDC l’opération Shujaa contre les Allied Democratic Forces (ADF). Cette influence sécuritaire s’étend également au Kenya et à la Tanzanie, à travers la coopération antiterroriste, le partage de renseignements et la sécurisation des frontières.

La centralité sécuritaire de l’Ouganda explique en partie la prudence de ses partenaires occidentaux. Le 10 décembre 2025, à Kampala, les États-Unis et l’Ouganda ont signé un accord de coopération sanitaire de cinq ans d’un montant de 2,3 milliards de dollars dont 1,7 milliard est destiné à la lutte contre le VIH/sida, la tuberculose, le paludisme et d’autres maladies infectieuses. Ce partenariat survient après le gel partiel de l’USAID en janvier 2025, qui avait entraîné l’arrêt ou la réduction de nombreux programmes humanitaires dans plusieurs pays de la région notamment en Éthiopie où l’aide à près d’un million de personnes a cessé, en RDC où les campagnes de vaccination et les programmes de lutte contre les maladies infectieuses ont été fortement réduits et en Somalie où de nombreuses ONG ont dû interrompre leurs activités. Cette situation souligne le statut particulier de Kampala auprès de Washington, malgré les dérives autoritaires du régime.

Les relations avec l’Union européenne suivent une logique comparable. Bruxelles critique régulièrement les atteintes aux droits humains mais l’Ouganda reste un partenaire clé en matière de sécurité régionale, de gestion des flux migratoires et d’accueil des réfugiés, ce qui limite la capacité de l’UE à exercer une pression effective sur le régime.

La priorité accordée à la stabilité régionale prime ainsi sur la promotion de la démocratie. Dans une région marquée par des décennies de guerres, de guérillas et de prolifération des armes, la violence est devenue largement banalisée.

Conclusion

Dans quelques jours, Yoweri Museveni fêtera quarante ans au pouvoir. Sa réélection illustre pleinement le verrouillage électoral à l’œuvre en Ouganda. Le scrutin, encadré par la répression, les restrictions de l’information et le contrôle étroit des institutions, apparaît moins comme un mécanisme de compétition politique que comme un instrument de légitimation d’un régime durablement installé.

Dans un pays jeune et de plus en plus politisé, la persistance de ce verrouillage, largement toléré au nom de la stabilité régionale fait peser un risque croissant de rupture entre le pouvoir et une partie de la société. À terme, l’absence d’alternance crédible et la fermeture de l’espace politique pourraient favoriser l’émergence de formes de contestation s’exprimant en dehors du cadre institutionnel, fragilisant ainsi la stabilité même que le régime prétend garantir.

Bibliographie 

Ouvrages

CALAS, Bernard. Kampala. La ville et la violence. Paris : Karthala–IFRA, 1998.

PRUNIER, Gérard et CALAS, Bernard (dir.). L’Ouganda contemporain. Paris : Karthala–IFRA, 1994.

ROPA, Denis. L’Ouganda de Yoweri Museveni. Paris : L’Harmattan, coll. Études africaines, 1998.

Articles scientifiques et chapitres d’ouvrages 

BRIDONNEAU, Marie,  2017. Ouganda. In : BOST, François,  CARROUÉ, Laurent, COLIN, Sébastien,  HUMAIN-LAMOURE, Anne-Lise,  PIHET, Christian, SANMARTIN, Olivier  et TEURTRIE, David,  Images économiques du monde 2018 France la grande fracture. Paris : Armand Colin. Hors collection, p.277-278. DOI : 10.3917/arco.bost.2017.01.0277. URL : https://shs.cairn.info/images-economiques-du-monde-2018–9782200620035-page-277?lang=fr

DE TORRENTÉ, Nicolas,  1999. L’Ouganda et les bailleurs de fonds Les ambiguïtés d’une lune de miel. Politique africaine, 1999/3 N° 75, p.72-90. DOI : 10.3917/polaf.075.0072. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-africaine-1999-3-page-72?lang=fr.

Rapports et publications institutionnelles

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Disponible à l’adresse : https://africacenter.org/fr/spotlight/fr-elections-2026/uganda/

UNITED STATES DEPARTMENT OF STATE. Renforcement des liens sanitaires avec l’Ouganda et le Lesotho dans le cadre de la stratégie de santé mondiale « America First ». [en ligne]. 10 décembre 2025.
Disponible à l’adresse :
https://www.state.gov/translations/french/renforcement-des-liens-sanitaires-avec-louganda-et-le-lesotho-dans-le-cadre-de-la-strategie-de-sante-mondiale-america-first

Articles de presse et médias

COURRIER INTERNATIONAL. Ouganda : les civils peuvent désormais être jugés devant des tribunaux militaires. [en ligne].
Disponible à l’adresse : https://www.courrierinternational.com/article/repression-en-ouganda-les-civils-peuvent-desormais-etre-juges-devant-des-tribunaux-militaires_231350

COURRIER INTERNATIONAL. Ouganda : les élections perturbées par des problèmes techniques, Internet toujours bloqué. [en ligne]. 15 janvier 2026.
Disponible à l’adresse : https://www.courrierinternational.com/depeche/ouganda-les-elections-perturbees-par-des-problemes-techniques-internet-toujours-bloque.afp.com.20260115.doc.92mh263.xml

DEUTSCHE WELLE. Ouganda : élections, Museveni, Bobi Wine assigné à résidence. [en ligne]. 2026.
Disponible à l’adresse : https://amp.dw.com/fr/ouganda-elections-museveni-bobi-wine-r%C3%A9sidence/a-75533932

FRANCE 24. Présidentielle en Ouganda : Yoweri Museveni remporte un septième mandat consécutif. [en ligne]. 17 janvier 2026.
Disponible à l’adresse : https://www.france24.com/fr/afrique/20260117-pr%C3%A9sidentielle-en-ouganda-yoweri-museveni-remporte-un-septi%C3%A8me-mandat-cons%C3%A9cutif

LA CROIX. Ouganda : l’opposant emprisonné Kizza Besigye en grève de la faim dans un état critique. [en ligne]. 13 février 2025.
Disponible à l’adresse : https://www.la-croix.com/ouganda-l-opposant-emprisonne-kizza-besigye-en-greve-de-la-faim-dans-un-etat-critique-20250213

LE MONDE. Le Kenya admet avoir coopéré dans l’enlèvement de l’opposant ougandais Kizza Besigye. [en ligne]. 21 mai 2025.
Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/05/21/le-kenya-admet-avoir-coopere-dans-l-enlevement-de-l-opposant-ougandais-kizza-besigye_6607653_3212.html

LE MONDE. Tensions accrues en Ouganda avant la proclamation des résultats des élections présidentielle et législatives. [en ligne]. 16 janvier 2026.
Disponible à l’adresse : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/01/16/tensions-accrues-en-ouganda-avant-la-proclamation-des-resultats-des-elections-presidentielle-et-legislatives-entre-violences-et-opposition-muselee_6662546_3212.html

RFI. Shujaa, jeu d’équilibriste entre l’Ouganda et l’est de la RDC. [en ligne]. 2 décembre 2024.
Disponible à l’adresse : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20241202-shujaa-jeu-equilibriste-ouganda-est-de-la-rdc

TV5 MONDE. Ouganda : le candidat de l’opposition emmené de force par l’armée au lendemain de la présidentielle. [en ligne]. 2026. Disponible à l’adresse : https://information.tv5monde.com/afrique/ouganda-le-candidat-de-lopposition-emmene-de-force-par-larmee-au-lendemain-de-la-presidentielle-2805729

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