À la Poursuite d’Octobre rouge, La Somme de toutes les peurs… les fervents lecteurs de Tom Clancy reconnaîtront ces titres de fictions fameuses dans lesquelles le monde côtoie dangereusement la ligne rouge de l’apocalypse nucléaire.
Et si, au plus profond des eaux froides du Pacifique et de l’Atlantique, un tel drame avait bel et bien eu lieu ? Et si, contrairement à tous les récits officiels, le bouton rouge avait été pressé ? Et si la Guerre froide avait été émaillée de points chauds malencontreux ? Cap sur les abysses du Pacifique et sur une affaire toute aussi obscure, dépassant bien largement le simple naufrage du K-129 et que les autorités russes et américaines n’ont jamais véritablement expliqué.
Nombreux ont été les sous-marins soviétiques (et leur armement) à sombrer corps et âmes dans les profondeurs des océans. Ces disparitions sont toutes empreintes de mystères. Il en est pourtant une qui, par une théorie qui l’entoure, sort du lot des simples explosions de torpilles et autres accrochages : celle du K-129.
Sous-marin soviétique de la classe Golf-II (selon l’appellation otanienne), le K-129 est entré en service à la fin de l’année 1959 au sein de la flotte du Pacifique. Mesurant 99 m, doté d’une propulsion diesel-électrique et embarquant trois missiles balistiques, le K-129 se différenciaient de ses prédécesseurs (les Golf-I) par sa capacité à tirer ses missiles en plongée : une innovation majeure pour l’époque nécessitant une technologie complexe. En termes d’armements, le K-129 disposait également de 16 torpilles dont 2 à tête nucléaire.
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SOMMAIRE
- Le naufrage
- Une collision entre le K-129 et l’USS Swordfish ? (Thèse soviétique)
- Une défaillance des batteries ? (Thèse américaine)
- Troisième hypothèse : un tir de missiles raté ?
- La recherche de l’épave et l’opération Azorian
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Le naufrage
En février 1968, à peine rentré d’une patrouille ordinaire, le K-129 reçoit l’ordre de repartir immédiatement en mission, une décision inhabituelle dans le milieu des sous-mariniers. Peu avant le départ, onze marins supplémentaires embarquent sur ordre de la base, portant l’effectif à 98 hommes à bord d’un bâtiment déjà saturé.
Le 24 février 1968, le sous-marin quitte ainsi son port d’attache de Rybatchi, au Kamtchatka, pour ce qui est officiellement présenté comme une mission de routine dans le Pacifique. Dès lors, le K-129 se fond dans le silence : seul le commandant, le commissaire politique et l’état-major connaissent précisément la route prévue. Du moins en théorie.
Le 1er mars, il apparaît que le bâtiment fait route vers Hawaï et se trouve à mi-chemin entre sa base et celle de Pearl Harbour, bien au sud de sa zone de patrouille habituelle. Cette trajectoire ne manque pas d’inquiéter Washington qui, grâce à son vaste maillage sonar des océans, parvient à détecter le sous-marin soviétique.
Dans la nuit du 7 au 8 mars, le K-129 fait surface avant d’être englouti par une violente explosion. La violence de la déflagration s’accompagne de deux boules de feu, rendant l’accident encore plus aisément repérable par les moyens de détection américains, sonars comme satellites. Tels sont les faits établis. Leur interprétation, en revanche, ouvre la voie à de nombreuses hypothèses et à bien des incertitudes.
Sans verser dans le complotisme pure et simple, nous présenterons ici les différentes explications, montrant en quoi chacune permet d’expliquer ou non les zones d’ombre de ce mystérieux naufrage.
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Une collision entre le K-129 et l’USS Swordfish ? (Thèse soviétique)
La version du Kremlin
Selon la version officielle du Kremlin, l’explosion aurait été provoquée par une collision avec un submersible américain venu espionner le K-129. De l’eau de mer se serait alors infiltrée dans une fissure et serait entrée en contact avec le liquide de propulsion des missiles balistiques, déclenchant une réaction comparable à celle qui mènera au naufrage du K-219 en 1986.

Fait notable accréditant cette version : trois jours après la disparition du K-129, le sous-marin américain USS Swordfish — que les Soviétiques affirment être en mission d’espionnage dans la zone — rallie la base navale japonaise de Yokosuka afin d’y faire réparer sa coque lourdement endommagée au niveau supérieur du massif.
Les autorités soviétiques imputent alors explicitement au Swordfish la responsabilité du naufrage, accusation catégoriquement rejetée par les États-Unis. Les collisions entre sous-marins ne sont pas rares.
Lors des opérations d’espionnage, ces bâtiments, pratiquement aveugles sous l’eau, évoluent souvent à proximité les uns des autres. Dans ces conditions, des angles morts peuvent apparaître dans les systèmes sonar, favorisant des collisions parfois fatales.
Le naufrage du Koursk en 2001 aurait ainsi été provoqué par un accident de ce type. En 2009, le SNLE français Le Triomphant et le SNLE britannique Vanguard se sont heurtés, sans grands dommages, en plein Atlantique nord.
Le naufrage de l’USS Scorpion : une revanche soviétique ?
Les partisans de la thèse de la collision s’appuient sur un autre événement survenu quelques semaines après la perte du K-129. Fin mai 1968, le sous-marin américain USS Scorpion sombre brutalement au large des Açores, entraînant la mort de ses 99 marins. Malgré les explications avancées par la Navy, ce naufrage demeure, lui aussi, entouré de mystère.
Selon la Maison-Blanche, la disparition du Scorpion aurait été causée soit par un tir d’exercice défectueux — la torpille se serait retournée contre son propre lanceur — soit par la dégradation d’une torpille à bord. Une autre hypothèse a cependant émergé : celle d’une représaille soviétique. Moscou se serait ainsi vengé du Swordfish (assassin du K-219) en torpillant le Scorpion, d’autant plus que l’Union soviétique disposait alors de moyens lui permettant de suivre les déplacements des sous-marins américains grâce à une taupe avérée au sein de la CIA.
Une telle thèse reste néanmoins difficile à soutenir. Un acte aussi direct, en temps de paix, entre deux superpuissances déjà sous tension paraît peu vraisemblable, d’autant plus qu’il contredirait la solidarité tacite existant entre les sous-mariniers du monde entier.
Par ailleurs, si collision il y eut entre le K-129 et le Swordfish, celle-ci ne pouvait être qu’accidentelle. Un sous-marin a des moyens plus efficaces d’en frapper un autre qu’en le heurtant. Les américains n’y étant pour rien, l’idée d’une vengeance pour un accident perd alors de sa cohérence. Enfin, retrouvée à 3 000 mètres de profondeur, la coque du Scorpion, écrasée par la pression, n’a livré aucun indice tangible permettant d’étayer cette hypothèse.

Une défaillance des batteries ? (Thèse américaine)
Selon la version défendue par Washington, l’explosion serait la conséquence d’une accumulation critique d’hydrogène survenue lors de la recharge des batteries du sous-marin, une manœuvre qui ne pouvait être réalisée qu’en surface, une simple étincelle ayant alors suffi à déclencher la déflagration.
Troisième hypothèse : un tir de missiles raté ?
Une troisième hypothèse, la plus inquiétante, rejetée par les deux superpuissances, permet néanmoins d’éclairer de nombreuses zones d’ombre. Selon celle-ci, l’explosion aurait été provoquée par l’échec d’un tir de missile balistique destiné à frapper Pearl Harbour.
Des éléments séditieux du Parti communiste soviétique auraient décidé de réaffecter le K-129 à une mission immédiate, en l’engageant sur une route inhabituelle. Peu avant l’appareillage, les onze marins embarqués in extremis auraient pris le contrôle du sous-marin, vraisemblablement en s’appuyant sur des documents officiels. Convaincu d’exécuter un ordre du Kremlin, l’équipage aurait obéi sans réserve. Seuls le commandant et son second auraient pu s’y opposer, sans succès il faut croire.
Dans la nuit du 6 au 7 mars, l’ordre de tir aurait été donné. Les mutins ne disposant pas de la clé ultra-secrète nécessaire, le système d’autodestruction du missile se serait déclenché avant même le lancement, faisant sombrer le bâtiment.
| Comment se tire un missile balistique depuis un sous-marin ? Durant la Guerre froide, les deux super puissances étaient parfaitement conscientes des risques de la course à l’atome et avaient multiplié les procédures très complexes et les garde-fous pour éviter qu’un seul homme ou groupe détourne l’arme à ses fins. Les missiles des deux camps étaient équipés de système d’auto-destruction si un tir était déclenché par erreur ou sans avoir été autorisé par le plus haut niveau militaire. Pour désactiver ce système, l’état-major à Moscou et le commandant du sous-marin devaient fournir des lignes de code sans la combinaison desquelles, le tir ne pouvait être mené correctement. |
Plusieurs éléments viennent étayer cette hypothèse. D’abord, le K-129 serait remonté en surface pour tirer, alors qu’en tant que Golf-II, il pouvait lancer ses missiles en plongée. Ensuite, malgré une portée de 700 à 800 milles, le tir aurait été effectué à seulement 355 milles, le sous-marin se comportant ainsi volontairement comme un Golf-I — un type encore opérationnel uniquement dans la Marine chinoise. De plus, en étant immédiatement réaffecté à une mission, le K-129 aurait échappé aux soupçons des États-Unis, qui auraient pensé qu’il était resté au port.

L’objectif aurait été de provoquer une guerre entre les deux principaux ennemis de l’URSS à l’époque : la Chine et les États-Unis. Une hypothèse qui paraît moins farfelue lorsqu’on considère le contexte international de ces années. Depuis la fin des années 1950, et surtout à partir de 1964, date officielle de l’acquisition de l’arme atomique par Pékin, les relations entre Moscou et Pékin se sont considérablement tendues. Des affrontements armés ont même eu lieu à la frontière, faisant plusieurs centaines de morts.
La compétition idéologique entre les deux leaders communistes s’intensifiait également, notamment avec le lancement par Mao de la Révolution culturelle. La Chine s’imposait ainsi progressivement comme le deuxième ennemi mortel de l’URSS. Parallèlement, les années 1960 voyaient l’engagement massif des Américains au Vietnam, face à un Viêt-Cong soutenu par Moscou.
Du côté américain, Washington vivait dans la hantise d’une attaque chinoise, comme leconfirma une taupe soviétique au sein de la CIA. Dans ce contexte, une attaque du K-129 aurait rapidement conduit les États-Unis à identifier Pékin comme l’agresseur.
Si les « mutins » du K-129 obéissaient à des ordres, ceux-ci venaient directement du Kremlin. Ils bénéficiaient ainsi d’un soutien discret au sein du bureau politique du PCUS, avec des personnalités suffisamment haut placées pour organiser l’opération, mais pas suffisamment pour déclencher efficacement un feu nucléaire. Parmi les principales figures suspectes, citons Mikhaïl Andreïevitch Souslov, idéologue « fanatique » du bureau politique, et Youri Andropov, récent chef du KGB.
Une fois la vérité découverte, les autorités soviétiques préférèrent conserver la version officielle d’une collision avec un sous-marin américain. Les purges, telles qu’elles se pratiquaient sous Staline, étaient alors impensables : Andropov, à la tête du KGB, connaissait trop bien l’ampleur de la corruption qui gangrenait le clan de Brejnev, jusque dans sa propre famille, et Souslov jouissait d’un respect et d’une popularité tels qu’aucune répression ne pouvait le viser.
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La recherche de l’épave et l’opération Azorian
Complot ou non, les Soviétiques mirent tout en œuvre pour localiser l’épave du K-129 dès qu’ils eurent la certitude de sa perte, compte tenu du caractère stratégique des missiles et des systèmes de navigation embarqués. Cependant, contrairement aux Américains, ils ignoraient l’emplacement exact du naufrage et, dans le climat de tension extrême entre les deux puissances, il était hors de question de solliciter Washington. Les recherches soviétiques se concentrèrent donc sur une zone estimée, en vain, le sous-marin n’étant pas dans sa zone de mission prévue.

Ce sont finalement les Américains qui découvrirent l’épave. Dès août 1968, un sous-marin repéra le K-129 à près de 5 000 mètres de profondeur. Élément probant : le bâtiment, brisé en plusieurs morceaux, présentait une large entaille à l’arrière du kiosque, là où se situent les silos de missiles.
Une gigantesque opération de récupération fut alors organisée, dans le plus strict secret, sous l’autorité directe de la Maison-Blanche et de la CIA, sans passer par la Navy. Washington comprit rapidement l’enjeu :
- Si le Kremlin avait autorisé l’attaque, il s’agissait d’un acte criminel. Il s’exposait donc à une destruction assurée.
- Si des éléments félons étaient responsables, cela révélait l’incapacité de Brejnev à contrôler son État, un aveu de faiblesse dangereux pour Moscou.
C’est ainsi qu’est lancée l’opération Azorian. Un navire spécialement conçu, équipé d’une gigantesque pince, est construit pour remonter la coque du K-129. Officiellement, il devait simplement extraire des nodules de minerai du fond de l’océan.
En 1974, l’opération se déroule, mais elle se révèle plus difficile que prévu. Seul un morceau de la coque est finalement récupéré, contenant quelques corps et deux torpilles nucléaires. Pour rassurer Moscou et témoigner de sa bonne foi, les Américains produisirent une vidéo montrant qu’une cérémonie funéraire avait été organisée avant que les dépouilles soient de nouveau immergées.
Cette énigme vient s’ajouter à la longue liste des mystères historiques demeurés sans réponse : le Masque de fer, le sort de Louis XVII, les disparus du col Dyatlov, le vol MH370, et bien d’autres encore. Autant d’affaires où les faits avérés se heurtent aux silences, aux mensonges ou à la disparition des preuves. Que les amateurs de ces mystères trouvent toutefois une forme de consolation dans ces mots : « Car il n’y a rien de caché qui ne sera révélé, ni de secret qui ne sera connu. » (Évangile selon saint Luc)
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SOURCES :
Radio France. Mars 1968, le mystérieux naufrage du sous-marin soviétique K129. Podcast “Rendez-vous avec X”, 22 mai 2010, France Inter. Disponible en ligne : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/rendez-vous-avec-x/mars-1968-le-mysterieux-naufrage-du-sous-marin-sovietique-k129-4303732
RICHMOND, Clint et SEWELL, Kenneth. K-129, une bombe atomique sur Pearl Harbor. Nantes : Marines Éditions, septembre 2006.
SEWELL, Kenneth et RICHMOND, Clint. Red Star Rogue: The Untold Story of a Soviet Submarine’s Nuclear Strike Attempt on the U.S. : Simon & Schuster, 2005.


