L’attribution du prix Nobel de la paix 2025 à María Corina Machado [1] a ravivé une controverse récurrente sur la définition même de la paix dans les relations internationales et sur les critères de distinction du Nobel. Dirigeante de l’opposition vénézuélienne, contrainte à la clandestinité sous le régime de Nicolás Maduro, Machado se caractérise par une ligne politique intransigeante : refus de tout dialogue avec le pouvoir en place, non-reconnaissance des élections de 2024 et appels répétés à une intervention extérieure pour provoquer un changement de régime. Cette posture, difficilement conciliable avec une démarche classique de pacification, illustre une évolution du prix Nobel vers la reconnaissance de figures du militantisme politique plutôt que de véritables artisans de processus de paix.
À la suite du renversement de Nicolás Maduro, María Corina Machado [2] a proposé de « partager » symboliquement cette distinction avec Donald Trump, déclarant que « le peuple vénézuélien souhaite ardemment le lui remettre ». Donald Trump, qui ironise régulièrement sur son absence de Nobel en affirmant avoir « arrêté plusieurs guerres », a qualifié cette proposition de « grand honneur ». Cette séquence soulève une question centrale : peut-on considérer comme « faiseur de paix » un dirigeant dont les interventions reposent sur la contrainte, le rapport de force et la logique du changement de régime ?
Les travaux de Johann Galtung offrent un cadre conceptuel pertinent pour analyser cette problématique. En distinguant la paix négative — simple absence de guerre — de la paix positive, qui suppose la disparition des violences structurelles et l’instauration de conditions durables de justice et de stabilité, Galtung permet d’évaluer les actions internationales au-delà de leur portée symbolique ou immédiate. À l’aune de cette distinction, la diplomatie de Donald Trump mérite d’être interrogée dans ses effets réels et dans ses limites structurelles.

I. Les fondements de la revendication trumpienne du rôle de « faiseur de paix »
1. Les accords d’Abraham : une normalisation diplomatique sans résolution structurelle
La signature des accords d’Abraham en septembre 2020 [3] constitue l’argument central avancé par Donald Trump pour revendiquer un rôle pacificateur. En normalisant les relations entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn, puis avec le Maroc [4] et le Soudan [5], ces accords rompent avec le consensus arabe hérité de la résolution de Khartoum de 1967 et de la doctrine des « trois non ».
La portée symbolique de ces accords est considérable. En reconnaissant Israël, plusieurs États arabes ont franchi un seuil diplomatique longtemps considéré comme infranchissable, élargissant le cercle des pays arabes ayant établi des relations officielles avec l’État hébreu. Cette reconfiguration régionale a été rendue possible par une implication américaine directe et assumée, fondée sur une diplomatie transactionnelle. Dans le cas des Émirats arabes unis, Israël s’est engagé à suspendre temporairement ses projets d’annexion en Cisjordanie. Pour le Maroc, la reconnaissance américaine de la souveraineté sur le Sahara occidental a constitué la contrepartie centrale de la normalisation. Le Soudan, enfin, a profité de sa transition politique post-Béchir pour opérer ce rapprochement en échange de la levée de sanctions économiques.
Si ces accords ont ouvert des perspectives de coopération économique et sécuritaire, ils ont été conclus sans résolution du conflit israélo-palestinien. En marginalisant la question palestinienne, ils s’inscrivent davantage dans une logique de paix négative, réduisant certaines tensions interétatiques sans s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité régionale.
2. La Corée du Nord : désescalade diplomatique et limites de la personnalisation
Les négociations engagées avec la Corée du Nord [6] entre 2018 et 2019 constituent un autre pilier de la diplomatie trumpienne. En rencontrant Kim Jong Un à trois reprises, Donald Trump a rompu avec des décennies de non-dialogue direct entre Washington et Pyongyang.
Le sommet de Singapour, suivi de ceux de Hanoï et de Panmunjom, a permis de désamorcer une escalade dangereuse marquée en 2017 par des essais nucléaires et des échanges de menaces. Les essais nord-coréens ont été suspendus pendant la période des négociations, et des gestes concrets ont été obtenus, notamment la libération de prisonniers américains et le rapatriement de restes de soldats.
Toutefois, ces avancées sont restées largement symboliques. Aucun accord contraignant sur la dénucléarisation n’a été conclu, et le programme nucléaire nord-coréen n’a pas été démantelé. La diplomatie personnalisée de Trump a modifié l’atmosphère stratégique, sans créer de cadre institutionnel durable, confirmant une logique de gestion de crise plutôt que de résolution structurelle.
3. Désengagements militaires et paix par retrait
L’accord de Doha signé avec les Talibans en février 2020 illustre la volonté de Donald Trump de mettre fin aux engagements militaires américains jugés coûteux. En négociant directement avec les Talibans, Washington a privilégié l’objectif du retrait à celui de la stabilisation politique de l’Afghanistan, marginalisant le gouvernement afghan.
Cette approche se retrouve dans d’autres crises internationales, notamment dans la gestion des tensions indo-pakistanaises, où les interventions américaines se sont limitées à des appels à la retenue et à des contacts diplomatiques ponctuels. La paix revendiquée par Trump apparaît ainsi comme le produit d’un désengagement stratégique et d’une désescalade minimale, plutôt que comme le résultat d’un processus de médiation approfondi.
II. Les limites et contradictions de la diplomatie trumpienne
1. Le Venezuela : intervention, souveraineté et paix imposée
L’intervention militaire américaine au Venezuela en janvier 2026 marque un tournant majeur dans la posture pacificatrice revendiquée par Donald Trump. En procédant à l’arrestation extraterritoriale de Nicolás Maduro sans mandat international, les États-Unis ont assumé un usage unilatéral de la force, justifié par la délégitimation politique du régime en place.
Cette opération a suscité de vives condamnations internationales, notamment de la Russie et de la Chine, partenaires stratégiques du Venezuela, et a ravivé les débats sur le respect de la souveraineté, l’immunité des chefs d’État et le droit international. La mise sous tutelle politique et économique du pays, associée à l’ouverture de son secteur pétrolier aux investissements étrangers [7], révèle une conception de la paix fondée sur la contrainte et l’intérêt économique, plutôt que sur la légitimité politique et le consentement populaire.
2. Médiations transactionnelles et conflits persistants
Les initiatives trumpiennes en République démocratique du Congo, au Rwanda, à Gaza ou en Ukraine reposent sur une logique similaire : obtention de cessez-le-feu, redistribution d’avantages économiques et sécuritaires, marginalisation des cadres multilatéraux traditionnels. Si ces démarches permettent parfois de réduire temporairement les violences, elles peinent à produire des effets durables sur le terrain.
Dans l’est de la RDC, malgré la signature d’accords successifs, les violences persistent et les populations civiles demeurent les principales victimes. À Gaza, la reconstruction sous tutelle extérieure soulève des interrogations fondamentales sur la souveraineté palestinienne. En Ukraine, enfin, les promesses de règlement rapide du conflit ont laissé place à une approche centrée sur les intérêts économiques et stratégiques américains, notamment autour des ressources minières.
Conclusion
Donald Trump incarne une forme singulière de diplomatie de la paix, fondée sur la personnalisation, la transaction et le rapport de force. Ses initiatives ont parfois permis de désamorcer des crises ou de normaliser certaines relations interétatiques, relevant principalement d’une logique de paix négative. Toutefois, elles échouent largement à instaurer une paix positive, durable et légitime, capable de traiter les causes structurelles des conflits.
Ainsi, Trump apparaît moins comme un véritable artisan de paix que comme un gestionnaire du désordre international, utilisant la paix comme un instrument stratégique et économique. La question demeure ouverte : cette diplomatie transactionnelle peut-elle produire un ordre international plus stable, ou contribue-t-elle au contraire à fragiliser les normes et les équilibres qu’elle prétend préserver ?
SOURCES :
[1] IRIS – Institut de relations internationales et stratégiques. Prix Nobel de la paix : pourquoi Maria Corina Machado ?[en ligne]. IRIS, 13 oct. 2025. Disponible sur : https://www.iris-france.org/prix-nobel-de-la-paix-pourquoi-maria-corina-machado/
[2]Le Monde. « Les négociations avec la Corée du Nord en 2019 ont démontré que Donald Trump peut se lasser très vite des sujets les plus compliqués » [en ligne]. Le Monde, 10 avr. 2025. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/04/10/les-negociations-avec-la-coree-du-nord-en-2019-ont-demontre-que-donald-trump-peut-se-lasser-tres-vite-des-sujets-les-plus-compliques_6593564_3232.html.
[3] Ifri. Les accords d’Abraham à l’épreuve du conflit entre Israël et le [en ligne]. Ifri, 07 nov. 2023. Disponible sur : https://www.ifri.org/fr/presse-contenus-repris-sur-le-site/les-accords-dabraham-lepreuve-du-conflit-entre-israel-et-le.
[4] Franceinfo. Ce qu’il faut savoir sur la normalisation des relations entre le Maroc et Israël [en ligne]. Franceinfo. Disponible sur : https://www.franceinfo.fr/monde/afrique/maroc/ce-qu-il-faut-savoir-sur-la-normalisation-des-relations-entre-le-maroc-et-israel_4740347.html.
[5 ]France 24. Israël et le Soudan vont normaliser leurs relations selon Donald Trump [en ligne]. France 24, 23 oct. 2020. Disponible sur : https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20201023-isra%C3%ABl-et-le-soudan-vont-normaliser-leurs-relations-selon-donald-trump.
[6] Le Monde. « Les négociations avec la Corée du Nord en 2019 ont démontré que Donald Trump peut se lasser très vite des sujets les plus compliqués » [en ligne]. Le Monde, 10 avr. 2025. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/04/10/les-negociations-avec-la-coree-du-nord-en-2019-ont-demontre-que-donald-trump-peut-se-lasser-tres-vite-des-sujets-les-plus-compliques_6593564_3232.html.
[7]Franceinfo. Donald Trump pousse les grands groupes pétroliers à investir au Venezuela… [en ligne]. Franceinfo (consulté le 16 janv. 2026). Disponible sur : https://www.franceinfo.fr/monde/venezuela/attaque-americaine-sur-le-venezuela/donal-trump-pousse-les-grand-groupes-petroliers-a-investir-au-venezuela-et-promet-que-ce-sera-sur_7731313.html.
[8] Le Monde. Maria Corina Machado a « offert » à Donald Trump sa médaille du Nobel de la paix [en ligne], Le Monde avec AFP, 16 janv. 2026. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/16/maria-corina-machado-a-offert-a-donald-trump-sa-medaille-du-nobel-de-la-paix_6662448_3210.htm