
Plan de la réflexion
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La construction d’une mémoire des violences en République démocratique du Congo
Depuis plusieurs années, la République démocratique du Congo cherche à renforcer la reconnaissance et la transmission de la mémoire des violences qui ont marqué son histoire récente. Le GENOCOST s’inscrit dans cette dynamique en donnant une dimension nationale à la commémoration des victimes des conflits. L’inauguration d’un mémorial à Kinshasa et les actions menées par le Fonds national de réparation des victimes des violences sexuelles liées aux conflits et des victimes des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité (FONAREV) témoignent de cette volonté de construire progressivement un cadre national de mémoire.
Cette évolution conduit cependant à interroger une dimension moins visible de la mémoire des guerres : celle des lieux dans lesquels les violences ont été commises. Les victimes ne vivaient pas dans des espaces abstraits. Elles habitaient des maisons, des villages et des quartiers, fréquentaient des écoles et des lieux de culte, cultivaient des terres et participaient à des formes de sociabilité inscrites dans des territoires précis. Or les conflits ont également détruit ces espaces. Des habitations ont été incendiées, des villages abandonnés, des infrastructures détruites et des paysages profondément transformés.
La guerre ne détruit donc pas seulement des vies. Elle détruit aussi les lieux qui portent la mémoire de ces vies. Cette dimension mérite d’être prise en compte dans les politiques contemporaines de mémoire en RDC. En effet, lorsque les traces matérielles d’un événement disparaissent avec la reconstruction, l’abandon ou la transformation du territoire, c’est aussi une partie de la mémoire spatiale du conflit qui risque de devenir moins visible.
Le concept de « domicide » permet d’abord de penser cette destruction de l’habitat. Il conduit ensuite à une question plus large : que devient la mémoire d’un lieu lorsqu’il a été détruit ?
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Le domicide comme approche de la destruction de l’habitat
Le concept de domicide a été développé par J. Douglas Porteous et Sandra E. Smith dans Domicide : The Global Destruction of Home, publié en 2001. Les auteurs désignent par ce terme la destruction délibérée du chez-soi par des acteurs humains poursuivant des objectifs déterminés. Leur réflexion repose sur une conception du « home » qui dépasse la seule dimension matérielle : le chez-soi constitue également un espace d’appartenance, de relations sociales et d’attachement.
L’intérêt de cette notion est donc de considérer la destruction de l’habitat comme une violence qui possède des effets sociaux et territoriaux. Détruire une maison peut contraindre une famille au déplacement, détruire un ensemble d’habitations peut empêcher le retour d’une communauté et modifier durablement les usages d’un territoire. À l’échelle d’un village, la destruction de l’habitat atteint ainsi bien davantage que le bâti.
Le domicide ne constitue pas pour autant une catégorie juridique permettant de qualifier automatiquement toute habitation détruite pendant un conflit. Il s’agit ici d’un outil d’analyse. Dans le contexte de l’Est de la RDC, il permet de s’intéresser aux conséquences territoriales de la destruction des lieux habités : déplacement des populations, abandon des villages, transformation des conditions du retour et recomposition des espaces occupés.
Cette approche conduit également à considérer l’après-destruction. Une fois les combats terminés, que devient le lieu ? Est-il abandonné, reconstruit, réoccupé ? Les traces de la violence sont-elles conservées ou progressivement effacées ? Ces questions permettent de relier l’étude du domicide à celle de la mémoire.
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Les destructions de l’habitat comme traces matérielles de la guerre
Un village constitue un ensemble de relations spatiales et sociales qui dépasse ses seules habitations. Les écoles, les lieux de culte, les marchés, les chemins et les espaces agricoles participent à son organisation. Leur destruction bouleverse donc un territoire vécu mais elle peut également faire disparaître les supports matériels à partir desquels son histoire pourrait être racontée.

La mémoire d’une guerre repose bien sûr sur les survivants, les témoignages, les archives et les commémorations. Elle peut cependant également s’inscrire dans les lieux. Une maison incendiée, une école détruite ou un édifice religieux endommagé peuvent constituer des traces matérielles d’un événement. Ces traces ne deviennent toutefois des lieux de mémoire que lorsqu’elles sont reconnues, documentées ou intégrées à un récit collectif.
Cette dimension peut être désignée comme une mémoire matérielle de la guerre. Elle ne remplace pas la mémoire des victimes, elle la complète en inscrivant leur histoire dans l’espace. Cette distinction est particulièrement importante dans l’Est de la RDC, où les conflits ont entraîné des destructions, des déplacements et des transformations successives des territoires.
La reconstruction pose alors un problème particulier. Elle est évidemment indispensable aux populations qui doivent retrouver un logement et reprendre leur vie. Mais elle peut aussi transformer ou faire disparaître les traces visibles du conflit. L’enjeu n’est donc pas d’opposer la reconstruction à la mémoire mais de réfléchir aux moyens de conserver certaines traces tout en permettant aux territoires de retrouver une fonction habitée.
Le cas de Verdun permet d’éclairer cette relation entre destruction et mémoire. Pendant la Première Guerre mondiale, neuf villages de la Meuse furent détruits et ne furent jamais reconstruits. Fleury-devant-Douaumont et les autres villages dits « morts pour la France » sont aujourd’hui intégrés au paysage mémoriel de Verdun. Leur intérêt ne réside pas seulement dans la conservation de ruines. Leur disparition elle-même est devenue un élément de mémoire : le nom du village, sa localisation, les monuments et les différents dispositifs commémoratifs permettent de maintenir la connaissance de ce qui existait avant la guerre.
Verdun montre ainsi qu’un lieu détruit peut devenir un lieu de mémoire sans nécessairement être conservé comme une ruine intacte. La disparition peut elle-même être inscrite dans le territoire. Cette expérience ne constitue pas un modèle à reproduire mécaniquement en RDC, mais elle fournit un point de comparaison pour réfléchir à la manière dont les sociétés donnent une place mémorielle aux espaces transformés par la guerre.
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Nécessité d’une mémoire territoriale des conflits en RDC

La RDC ne manque pas de pratiques mémorielles. Des monuments, des stèles, des cérémonies et des initiatives locales existent déjà, tandis que le GENOCOST et le mémorial de Kinshasa contribuent à construire une mémoire nationale des violences. L’enjeu est plutôt de déterminer quelle place les lieux détruits occupent dans cette construction mémorielle.
Un massacre peut être commémoré sans que le village dans lequel il s’est produit soit lui-même identifié comme un lieu de mémoire. Un témoignage peut raconter la destruction d’une communauté sans que les transformations matérielles du territoire soient documentées. Il peut ainsi exister une dissociation entre la mémoire des victimes et celle des espaces dans lesquels leur histoire s’est déroulée.
Cette question mérite d’être étudiée à partir de cas précis dans l’Est de la RDC. Certains villages ont été détruits puis reconstruits, d’autres abandonnés ou réoccupés. Les traces matérielles de la guerre ont donc connu des trajectoires différentes. Les documenter permettrait de comprendre comment la reconstruction transforme la mémoire spatiale des conflits et quelles traces peuvent encore être transmises.
Une politique de mémoire territoriale ne supposerait pas nécessairement de conserver les ruines. Elle pourrait prendre la forme de monuments, de stèles, d’archives photographiques, de cartographies des villages détruits ou encore de collectes de témoignages associés aux lieux concernés. L’objectif serait de conserver la connaissance de ce qui s’est produit sans empêcher les populations de reconstruire et d’habiter à nouveau ces espaces.
Cette réflexion permet finalement de prolonger le travail engagé autour du GENOCOST. Reconnaître les victimes, c’est aussi reconnaître les lieux dans lesquels elles ont vécu et où les violences ont été commises. Le domicide permet de penser la destruction du chez-soi ; la mémoire territoriale permet d’interroger ce qui subsiste après cette destruction.
Dans l’Est de la RDC, les villages détruits peuvent ainsi être considérés comme des archives territoriales de la guerre. Leur mémoire ne réside pas uniquement dans les ruines qui subsistent mais dans la possibilité de documenter leur existence, leur destruction et les transformations qu’ils ont ensuite connues. L’enjeu n’est donc pas seulement de conserver les traces matérielles du passé mais de faire en sorte que la reconstruction des territoires ne conduise pas à l’effacement de leur histoire.
Sources :
- BBC AFRIQUE. Ce qu’il faut savoir sur le mémorial du genocide congolais dit Genocost. BBC News Afrique. [En ligne]. URL : https://www.bbc.com/afrique/articles/cj3lxny0072o.amp.
- COCHET, François. « Le mémorial de Verdun : de la mémoire combattante à l’histoire ». Témoigner. Entre histoire et mémoire [en ligne], n° 136, 2023, mis en ligne le 10 avril 2024. URL : http://journals.openedition.org/temoigner/11861
- COCHET, François. « Verdun : les évolutions de la mémoire d’une bataille symbolique ». Les Chemins de la Mémoire, n° 160, avril 2006, Mindef/SGA/DMPA. [En ligne]. URL : https://www.defense.gouv.fr/chemins-memoire/histoire-memoires/ressources-historiques/premiere-guerre-mondiale/sorties-guerre/memoires-10
- FONAREV (Fonds national des réparations des victimes des violences sexuelles liées aux conflits et des victimes de crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité). Genocost RDC. [En ligne]. URL : https://www.fonarev.cd/genocost
- FRANCE CULTURE. RDC / Rwanda : conflit mémoriel ou guerre économique ? [émission radiophonique]. Présenté par Guillaume Erner, avec Thierry Vircoulon, Lionel Zinsou et Colette Braeckman. Les Matins, France Culture, 13 février 2025. [En ligne]. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/france-culture-va-plus-loin-l-invite-e-des-matins/rdc-rwanda-conflit-memoriel-ou-guerre-economique-2297215
- JEUNE AFRIQUE. « Le “genocost” n’est ni un concept juridique ni un mécanisme judiciaire ». Jeune Afrique. [En ligne]. URL : https://www.jeuneafrique.com/1829299/politique/le-genocost-nest-ni-un-concept-juridique-ni-un-mecanisme-judiciaire/
- PORTEOUS, J. Douglas, SMITH, Sandra E. Domicide: The Global Destruction of Home. Montréal/Kingston : McGill-Queen’s University Press, 2001.
- UNESCO. « La RDC déterminée à faire vivre sa mémoire dans une démarche inclusive, participative et tournée vers l’avenir ». UNESCO, 22 août 2025, mis à jour le 1er septembre 2025. [En ligne]. URL : https://www.unesco.org/fr/articles/la-rdc-determinee-faire-vivre-sa-memoire-dans-une-demarche-inclusive-participative-et-tournee-vers