Le système financier et ses mirages

  En 1990, dans sa Brève histoire de l’euphorie financière, J.K. Galbraith écrivait :

« Quand viendra le prochain grand épisode spéculatif ? Et sur quoi portera-t-il – l’immobilier, les titres, les objets d’art, les voitures de collection ? Eh bien, il n’y a pas de réponse. Personne n’en sait rien, et celui qui prétend le savoir ne sait pas qu’il ne sait pas. Mais une chose est certaine : il y aura un autre épisode, et d’autres encore après lui. Oui, comme on le dit de longue date, les imbéciles sont tôt ou tard séparés de leur argent. Le sont aussi, hélas, ceux qui, répondant à un climat général d’optimisme, se laissent prendre au sentiment de leur propre flair financier. Il en est ainsi depuis des siècles. Et il en sera ainsi pour longtemps ».

Victimes de leurs illusions, les comportements myopes des agents économiques semblent donc provoquer ces phases incessantes de retournement du cycle financier, entraînant par la suite des crises économiques et une montée du chômage. 

Depuis la première crise financière hollandaise de la « tulipomanie » au XVIIème, les données historiques attestent que ces crises sont caractéristiques de l’histoire du capitalisme moderne. Elles illustrent par là même la célèbre citation d’Ernest Labrousse selon laquelle « les sociétés ont les crises de leurs structures ». Il est difficile de définir précisément ce qu’est une crise financière tellement elles peuvent revêtir diverses formes. De manière générale, une crise financière est une période de grande instabilité financière et de dégradation du fonctionnement du système financier, se traduisant par la forte baisse du cours de divers actifs (actions, devises, dettes souveraines…), le surendettement et le défaut de nombreux débiteurs, et les défaillances, voire les faillites, de multiples institutions financières. On distingue plusieurs types de crises financières : 

  • Les crises boursières (ou krachs)1 se traduisent par un effondrement des cours de bourse, essentiellement sur les marchés d’actions. Le plus fameux, d’ailleurs souvent comparé à la crise de 2008 de par son ampleur, est le krach boursier de Wall Street en 1929. 
  • Les crises de solvabilité : même si elles sont moins spectaculaires, on peut également inclure dans les crises financières les crises obligataires et en particulier les crises des dettes souveraines. C’est le cas du Mexique en 1982 par exemple. 
  • Les crises bancaires sont liées à des faillites d’institutions financières, elles-mêmes susceptibles d’entraîner la faillite du système financier lorsqu’il s’agit de gros établissements. C’est le cas de la banque Barings en 1995 ou de Lehman Brothers en 2008. Elles mettent en exergue l’existence d’un risque financier systémique.  
  • Les crises de change, particulièrement récurrentes depuis la fin du système Bretton Woods, se traduisent par l’effondrement du cours de plusieurs devises. C’est le cas du yen japonais durant la crise asiatique de 1997 sur le marché immobilier. 

En outre, les crises financières sont à l’origine des cycles financiers, c’est-à-dire des phases d’accroissement et de retournement des cours sur les marchés financiers. Selon Borio (2014)2, le cycle financier fait référence aux « interactions, qui se renforcent mutuellement, entre les perceptions de la valeur et du risque et les attitudes face aux risques et aux contraintes financières […], qui se traduisent par des booms suivis de crises ». En d’autres termes, lorsque tout va bien, les acteurs économiques, collectivement optimistes (mais potentiellement myopes), peuvent avoir des comportements plus risqués pouvant mener à la formation de déséquilibres financiers. À l’inverse, en cas de retournement, les déséquilibres accumulés précédemment se résorbent, de façon parfois brutale, conduisant notamment les banques (investisseurs) à restreindre leur offre de crédit (financements), accentuant l’ampleur et la durée des phases de récession qui suivent. 

La question de l’origine (du mal) des crises financières divise fortement les économistes3. Les néoclassiques (Eugène Fama au premier plan) expliquent ces crises par des chocs exogènes qui, selon leurs effets sur des « marchés efficients » (efficaces, autorégulés, où l’information disponible circule parfaitement), rendent nécessaire un réajustement plus ou moins brutal. A l’inverse, pour les keynésiens (N. Kaldor, Minsky) ou les économistes dits de « L’Ecole de la régulation » (A. Orléan, R. Boyer, M. Aglietta…), elles sont dues à des chocs endogènes, c’est-à-dire inhérents au système financier, par nature instable. Les comportements des acteurs économiques sur les marchés financiers ne sont pas rationnels (comportements mimétiques…) et l’information n’y circule pas parfaitement. Cette approche met en exergue la nature systémique du risque financier et non simplement spécifique aux investissements des agents individuels. 

La théorie des marchés efficients – Totem et tabou de la théorie financière

Dans « Efficient capital markets : a review of theory and empirical work » (1970), l’économiste américain Eugène Fama développe la théorie des marchés efficients. Cette dernière soutient que le prix des titres sur les marchés reflète correctement l’ensemble de l’information disponible, ce que l’on appelle aussi « les fondamentaux ». Autrement dit, une baisse de la rentabilité des entreprises dans l’économie réelle devrait se traduire par un réajustement immédiat du prix des titres financiers. En ce sens, il ne peut exister de bulle spéculative hormis dans un cas de choc exogène qui brouille le signal-prix. 

 La crise de 2008 est sévèrement venue remettre en cause, du  moins empiriquement, la théorie des marchés efficients. Néanmoins, cette dernière a été maintes fois critiquée auparavant pour ses « anomalies » théoriques, consacrant à partir des années 1980 les travaux en finance comportementale. Un des premiers articles consacré aux anomalies de rentabilité des actions à long terme est celui de DeBondt et Thaler (1985)4. À la question posée dans le titre de leur article « les marchés sur-réagissent-ils ? », ils répondent par l’affirmative. À l’appui de leur démonstration, ils montrent qu’en classant sur des périodes de trois à cinq ans les actions cotées sur le NYSE selon leurs performances, les gagnants sur le passé ont tendance à devenir les perdants sur le futur et vice versa. Pour battre le marché à long terme il suffirait donc d’acheter les titres ayant sous-performé et de vendre ceux qui ont surperformé. Selon DeBondt et Thaler ce phénomène serait dû à la sur-réaction des investisseurs. En formant leurs anticipations, ils attribueraient trop d’importance aux performances passées des sociétés et pas assez au fait que les performances tendent à se retourner. Cette sur-réaction à l’information passée serait conforme aux prédictions de la théorie de la décision comportementale (Behavioral decision theory) de Kahneman et Tversky (1982). D. Kahneman, psychologue de formation et prix Nobel d’économie, a démontré que les individus se comportent systématiquement (et non exceptionnellement) de manière différente par rapport à l’homo oeconomicus. De nombreux autres travaux développeront des hypothèses explicatives de cet écart à la théorie comme l’irrationalité, l’aversion à la perte, ou encore le manque d’intelligence de certains investisseurs. 

 Enfin, rappelons que la crise de 2008 dite des « subprimes » se distingue par son ampleur et son origine technologique. En effet, on ne peut nier qu’elle est la conséquence des nombreuses innovations financières conçues dans les années qui l’ont précédée, à savoir le processus de titrisation. Il se définit comme une technique financière consistant à transformer en titres financiers des créances non négociables (comme les crédits, actifs peu liquides) détenues mais jugées risquées afin de se débarrasser d’une partie du risque en les transformant en actifs liquides, pouvant être transférés à des investisseurs spécialisés. Cette dernière n’est pas un problème en soi mais peut occasionner des faillites bancaires en chaîne lorsqu’elle touche à des produits financiers de plus en plus complexes. Enfin sur son ampleur, aux États‑Unis, le chômage est passé de 4,6 à 9,6 % de la population active et la dette publique de 86,4 à 125,8 % du PIB aux Etats-Unis entre 2007 et 2010. En zone euro, le chômage est passé de 7,5 à 10,2 % et la dette publique de 75,9 à 101 %5.

PLAN DE L’ARTICLE :

1.- Aux origines de la crise de 2008 : le phénomène de titrisation

Il s’agira de présenter les caractéristiques de la titrisation (1), puis en quoi cette dernière a conduit à une bulle spéculative et donc à une crise financière (2), et enfin les mécanismes de transmission d’une crise financière à l’économie réelle (3). 

1.1.- L’innovation financière incontrôlée : une boîte de Pandore

  La crise de 2008 se distingue des autres crises financières par l’importance de l’innovation financière dans l’avènement du désastre. Même si elle n’en constitue pas la seule cause, force est de constater que la titrisation a ouvert une boîte de Pandore qui a conduit à la crise. Le processus de titrisation défini précédemment a entraîné le développement de produits financiers de plus en plus complexes à partir des années 1980. On peut par exemple citer les MBS (Mortgage Backed Securities) qui sont des obligations gagées sur des biens immobiliers ou les CDO (Collateralized Debt Obligations) qui sont des produits dérivés ayant comme sous-jacent6 des obligations avec différents niveaux de risque7. S’enclenche alors un processus complexe décrit par le schéma ci-dessous : le cédant (banque) va vendre ses crédits subprime risqués) à un intermédiaire dit SPV (Special Purpose Vehicle) qui va les regrouper pour les transformer en produits titrisés, lesquels vont faire l’objet d’une forte spéculation par des investisseurs. 

Le processus de titrisation 

 De surcroît, ces innovations financières trouveront leur premier débouché dans le secteur immobilier américain. En effet, les crédits subprime sont proposés par les banques commerciales aux ménages américains qui ne présentaient pas les conditions de solvabilité requises pour accéder aux crédits usuels (crédits prime). Ces crédits ont pour avantage d’être à taux fixe, de long terme et gagés sur des biens immobiliers. Ainsi, durant la décennie 2000, le volume des crédits subprime accordés a considérablement augmenté : selon les données recensées par l’historien Adam Tooze, ils passent de 100 milliards de dollars en 1998 à 1300 milliards en 2006 (Tooze, 2018).  L’essor massif de ce mode de financement des ménages pauvres s’explique notamment par : 1/ Le creusement des inégalités liés à l’accroissement du prix des logements, 2/ La faiblesse du cadre réglementaire : le modèle de la banque universelle combinant des activités de crédit et d’investissement sur les marchés hautement spéculatifs avait le vent en poupe, 3/ La titrisation et 4/ La politique monétaire (très) accommodante de la banque centrale qui, en baissant les taux directeurs, a encouragé la création monétaire des banques commerciales. 

  Néanmoins, au début de l’année 2007, on assiste à une augmentation brutale et significative des défauts de paiements sur le marché des crédits subprime, combinée avec la prise de conscience de la faible qualité de certains collatéraux sur les produits titrisés, conduit les banques américaines à faire jouer le dispositif d’hypothèque : les ventes massives des maisons qui s’ensuivent font exploser l’offre sur le marché immobilier. On assiste à l’éclatement de la bulle immobilière : entre le début de l’année 2007 et le début de l’année 2008, le marché de l’immobilier résidentiel chute de près de 40 % aux États-Unis. Cette vague de crédits de mauvaise qualité a entraîné une augmentation des taux de défaut de 2005 à 2007, alors même que l’économie était très dynamique8

1.2.- Les bulles spéculatives et leur éclatement

La spéculation effrénée sur les marchés conduit à une hausse du prix des actifs responsable de la formation d’une bulle spéculative. Or, comme toute bulle, celle-ci finit toujours par éclater. Le mécanisme psychologique à l’œuvre dans la spéculation a été brillamment résumé par John Maynard Keynes dans le chapitre 12 de la TGEIM (Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie). Il l’assimile à un concours de beauté9

« […] la technique du placement peut être comparée à ces concours organisés par les journaux où les participants ont à choisir les six plus jolis visages parmi une centaine de photographies, le prix étant attribué à celui dont les préférences s’approchent le plus de la sélection moyenne opérée par l’ensemble des concurrents. Chaque concurrent doit donc choisir non les visages qu’il juge lui-même les plus jolis, mais ceux qu’il estime les plus propres à obtenir le suffrage des autres concurrents, lesquels examinent tous le problème sous le même angle. Il ne s’agit pas pour chacun de choisir les visages qui, autant qu’il en peut juger, sont réellement les plus jolis ni même ceux que l’opinion moyenne considérera réellement comme tels. Au troisième degré où nous sommes déjà rendus, on emploie ses facultés à découvrir l’idée que l’opinion moyenne se fera à l’avance de son propre jugement. Et il y a des personnes, croyons-nous, qui vont jusqu’au quatrième ou au cinquième degré ou plus loin encore. ».

Autrement dit, le mouvement spéculatif est le fruit d’anticipations auto-référentielles, c’est-à-dire totalement décorrélées de la dynamique réelle de l’économie. Or, lorsque les agents se rendent compte de cet écart, leurs anticipations se retournent, ce qui conduit à l’éclatement de la bulle. 

De surcroît, sur le plan économique, l’éclatement de la bulle spéculative met fin à l’euphorie du crédit. Le mécanisme de défaillance de marché produit par l’asymétrie d’information joue à plein : les banques qui détiennent des actifs contenant des crédits subprime cherchent à les vendre avant que leurs prix ne chutent. Le mouvement de panique bancaire qui s’ensuit précipite le « moment Minsky » ou le retournement du cycle du crédit. En effet, l’économiste post keynésien Hyman Minsky distingue le « hedge financing » (destiné à la couverture des risques), le « speculative financing » ou l’endettement dépasse le PIB à l’échelle macroéconomique, et enfin le « Ponzi finançing » où les agents sont obligés de s’endetter à nouveau pour rembourser leurs dettes antérieures. Lorsque l’économie est sous perfusion de la dette (privée essentiellement), il suffit qu’un seul agent fasse défaut pour que le système s’effondre. 

Incidemment, à la crise immobilière s’ajoute une crise de liquidité des banques commerciales : les banques commerciales réduisent drastiquement la revente de leur monnaie centrale excédentaire sur le marché interbancaire par manque de confiance. C’est d’ailleurs ce qui précipitera la faillite de la banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008. 

1.3.- Les mécanismes de transmission d’une crise financière à l’économie réelle

 En résumé, la littérature académique identifie trois principaux canaux de transmission d’une crise financière à l’économie réelle : 

  • Effet de richesse négatif : par la baisse du cours des titres financiers, le patrimoine des agents économiques perd drastiquement de sa valeur. En conséquence, cela réduit leurs revenus, ce qui les pousse à épargner plutôt qu’à consommer.  Cela diminue la demande et plonge l’économie dans la récession. 
  • Baisse du prix du collatéral : comme vu avec les crédits subprime, la valeur des biens immobiliers a chuté avec le retournement des anticipations car toutes les banques se sont mises à les vendre en même temps. 
  • Contraction du crédit : les agents surendettés sont contraints de réduire leur consommation pour rembourser leurs crédits. Or, cela a pour effet de réduire la demande et donc la croissance. Toutefois, la contraction du crédit présente des effets particulièrement insidieux : comme l’a montré Irving Fisher, la contraction du crédit s’accompagne d’une déflation par la dette : les agents économiques diminuent leur demande pour se désendetter mais les prix baissent plus rapidement (du fait de ce choc de demande négatif) que le montant de leur dette ce qui a pour effet d’accroître les taux réels10 de la dette. 

  Les déboires de la crise de 2008 doivent incidemment nous emmener à penser des dispositifs de régulation du système bancaire et financier, à l’aune du risque systémique pesant sur lui, telle une épée de Damoclès : 

2.- Les mécanismes de régulation du système bancaire et financier sont-ils réellement efficaces ?

L’heure est venue de s’aventurer dans le maquis réglementaire des banques pour tenter de l’expliquer de la manière la plus simple qu’il soit. Pour ce faire, nous aborderons les mécanismes microprudentiels à l’échelle des banques (1), puis les mécanismes macroprudentiels de régulation du système financier (2), et enfin le rôle des politiques conjoncturelles (3).

2.1.- Les mécanismes de régulation microprudentiels : les ratios de solvabilité

L’adage « mieux vaut prévenir que guérir » n’est pratiquement jamais respecté en finance tellement l’euphorie l’emporte sur la raison et la prévision. Mais une fois que le mal est fait, la guérison doit passer par l’identification des causes précises de la maladie. Dans notre cas, il s’agit clairement des banques, dont les effets sont loin d’être isolés. Un premier acte fondamental dans la régulation du système bancaire est la séparation fonctionnelle des banques entre les activités de dépôt et d’investissement acté par le Glass Steagall Act de 1933. Ce projet naît des suites de la Commission Pecora ou le procès des « banksters » aux Etats-Unis dans laquelle banquiers et hommes politiques (dont certains présidents) ont été tenus responsables du krach de 1929. Cette réforme visait à réduire le risque de marché lié aux activités spéculatives et s’oppose par là même au modèle de la banque universelle qui, dans l’Allemagne de Bismarck, finançait pourtant les grands projets industriels. 

Un second dispositif plus récent est la mise en œuvre de ratios de solvabilité. Le ratio s’obtient en comparant, dans le bilan des banques, leurs fonds propres (ressources internes, au passif) et le montant des crédits qu’elles accordent (à l’actif). On rappelle qu’en comptabilité, l’actif correspond à ce que la banque possède (typiquement, elle possède une créance sur ses clients lorsqu’elle accorde des crédits, inscrite à l’actif) tandis que le passif correspond à ce qui finance l’actif, soit les fonds propres et les dettes.

En voici la brève chronologie : 

  • Le premier ratio, dit ratio Cooke, est apparu lors du Congrès de Bâle I en 1988 organisé par la BRI (Banque des Règlements Internationaux). A ce moment, on établit un ratio « universel » à 8% des fonds propres pour lutter contre le risque de crédit. Les actifs sont ensuite pondérés selon leur niveau de risque de crédit11 (0% pour les emprunts d’État de pays de l’OCDE, 20% pour les prêts interbancaires, 50% pour les crédits hypothécaires, 100% pour les autres actifs). 
  • En 1995, la banque Barings fait faillite suite à des investissements très risqués sur les produits dérivés. Afin de corriger les limites des accords Bâle I, les accords de Bâle II en 2008 ont inventé le ratio McDonough prenant en compte non seulement le risque de crédit mais également le risque de marché et le risque opérationnel. Hélas, les accords Bâle II sont tués dans l’œuf par la crise de 2008, qui a joué le rôle d’apocalypse pour les investisseurs désormais conscients de l’existence d’un risque systémique. 

2.2.- Les mécanismes de régulation macroprudentiels contre le risque systémique

A chaque maladie son remède, donc à chaque type de risque son mécanisme prudentiel. C’est ainsi que naît en 2010 le premier accord de régulation macroprudentielle avec Bâle III12, avec deux changements majeurs : 

  • Sur les exigences en fonds propres : tout d’abord, les accords Bâle II ne distinguaient pas de manière claire les différentes classes de fonds propres autorisés dans le bilan, pouvant d’ailleurs être plus ou moins liquides. Les accords Bâle III différencient les « fonds propres de base » (CET1, pour Common Equity Tier 1) et les « fonds propres additionnels » (AT1). Le CET1 comporte le capital des actions ordinaires émises, les profits non redistribués, et d’autres petites catégories. Pour qu’un instrument puisse appartenir à la catégorie AT1, il doit entre autres ne pas avoir de date d’échéance ou de rachat, ne pas donner lieu à des versements systématiques, et doit pouvoir absorber des pertes. Les obligations convertibles en actions (CoCo bonds) sont un exemple d’instrument de l’AT1. De plus, Bâle III introduit des planchers de fonds propres par catégorie : 4,5 % pour le CET1, 6 % pour le Tier 1 (CET1 + AT1), et 8 % pour le Tier 1+Tier 213
  • L’intégration du risque systémique : les anciens accords de Bâle présentaient un biais majeur : ils mesuraient la solvabilité d’une banque de manière absolue sans prendre en compte les interconnexions existant entre les banques, si bien que le risque de faillite bancaire en chaîne était totalement omis. C’est la raison pour laquelle les ratios de Bâle III sont complétés par des coussins contracycliques de différentes natures (voir schéma), ce qui contribue à relever les seuils. Ils visent à garantir la solvabilité des banques même en cas de retournement du cycle financier. Au total, donc, en plus des 4,5 % de ratio plancher de CET1, les banques se voient exiger les 2,5 % du coussin de conservation, une fourchette entre 0 et 2,5 % du coussin contracyclique, une fourchette entre 0 et 3,5 % du coussin pour les établissements de risque systémique14, et une fourchette positive non plafonnée pour les autres risques systémiques. En théorie, le cadre Bâle III peut donc exiger 13 % de fonds propres CET1, auxquels s’ajoutent des fonds propres d’un potentiel coussin de risque systémique.

Qu’en est-il de l’efficacité de ces mesures prudentielles avec le temps ? D’après le dernier rapport sur la stabilité financière15 de la Banque de France, les banques et assurances font preuve d’une certaine résilience dans un environnement incertain marqué par les tensions géopolitiques sur le prix des matières premières. Nonobstant cela, le Conseil de Stabilité Financière, dans un rapport de mai 2026, pointe du doigt une menace de crise liée à l’essor du private credit pour des petites et moyennes entreprises, et dans le secteur non bancaire jugé plus opaque. En effet, le durcissement des exigences en fonds propres (Bâle III) a rendu certaines activités de prêt moins rentables pour les banques, notamment le financement d’entreprises de taille intermédiaire ou de montages à fort levier. Un espace s’est donc ouvert pour des prêteurs alternatifs, soumis à une réglementation plus légère mais susceptible d’engendrer un nouveau désastre dans les années à venir…

  Enfin, un autre outil de prévention du risque systémique, né aux Etats-Unis dans les années 1990, est le stress test. Il s’agit d’un test de résistance bancaire dans lequel le bilan des banques va être « stressé » ou mis à l’épreuve, en étant soumis à un choc économique important (récession, krach boursier, montée du chômage…). En Europe, le premier stress test réellement significatif a été mené en 2011 par la toute fraîche Autorité bancaire européenne (European Banking Authority, EBA), puis en 2014 lors de l’introduction de l’Union bancaire. Ces exercices ont mis en évidence les fragilités de certaines banques, notamment en Italie, en Grèce, et à Chypre. Le stress test a donc conduit à des recapitalisations ciblées. Depuis, l’EBA coordonne tous les deux ans un stress test à l’échelle de l’Union européenne, en collaboration avec la BCE et le Comité européen du risque systémique (European Systemic Risk Board, ESRB).

2.3.- Le rôle des politiques conjoncturelles dans la résorption des crises

 Pour finir sur les remèdes, les politiques monétaire et budgétaire jouent un rôle primordial. Tout d’abord, l’analyse keynésienne montre bien que lorsque l’état de confiance est dégradé, les banques n’osent plus échanger des liquidités sur le marché interbancaire. Cela se traduit économiquement par une situation de trappe à liquidité : la baisse des taux directeurs ne relance pas pour autant la demande de monnaie (elle finit donc dans une trappe). En conséquence, les banques centrales ont dû redoubler d’ingéniosité en ayant recours à des politiques monétaires dites « non conventionnelles », dont la plus connue est le quantitative easing16. L’idée est simple : la banque centrale, en tant que prêteur en dernier ressort, et seule institution capable de se recapitaliser toute seule, émet de la monnaie centrale en rachetant les dettes pourries détenues par les banques de 2d rang, ce qui a pour effet de favoriser la création monétaire et donc la demande sur le marché des biens et services. Cette politique a symbolisé le « whatever it takes » de Mario Draghi (président de la BCE), qui, avec l’aide de l’UE et du FMI (Troïka), a participé dès 2010 à une opération de rachat de la dette publique grecque afin de sauver la zone euro, même si cela s’est soldé in fine par de nombreux plans d’austérité budgétaire. La politique de quantitative easing a également été employée pendant la crise de la Covid-19 comme en témoigne l’augmentation de la taille des bilans des banques centrales sur la période 2008-2020 :

Les États ont, quant à eux, mené des politiques de relance budgétaire. Du côté des dépenses, ils ont sauvé des établissements financiers en les renflouant et en apportant des garanties sur les prêts, aidé les entreprises en difficulté, lancé des programmes d’investissements publics ; les prestations sociales ont augmenté du fait de la hausse du chômage. Même si les recettes fiscales ont diminué (impôts sur le revenu des ménages ou sur les bénéfices des entreprises, par exemple) du fait de la baisse de l’activité économique, l’objectif d’une politique keynésienne de relance par l’investissement public est de produire un effet multiplicateur sur le revenu national, ce qui permet de récupérer en prélèvements obligatoires les sommes investies au départ.

Conclusion : Y a-t-il de quoi s’inquiéter ?

En conclusion, les conséquences de la crise de 2008 sur l’économie mondiale sont globalement désastreuses et sont le reflet de notre cupidité. Mais lorsque les Dionysies financières prennent fin, lorsque l’euphorie de la spéculation laisse la place à la dysphorie de la récession, le régulateur intervient en espérant éviter que les erreurs du passé ne se reproduisent. Les rapports des institutions financières nationales et européennes sont plutôt laudatifs quant aux mécanismes microprudentiels et macroprudentiels sur la capacité à prévenir une crise bancaire. Nonobstant cela, l’essor du private credit en dehors de la sphère bancaire et les tensions économiques et géopolitiques actuelles laissent planer la menace d’une polycrise dans les années à venir, dont la finance serait l’un des éléments déclencheurs.

  Ainsi, malgré les dispositifs évoqués précédemment, la citation de Galbraith doit nous mettre la puce à l’oreille, surtout à l’ère de l’intelligence artificielle :  « Quand viendra le prochain grand épisode spéculatif ? […] Personne n’en sait rien, et celui qui prétend le savoir ne sait pas qu’il ne sait pas. Mais une chose est certaine : il y aura un autre épisode, et d’autres encore après lui. […] Il en est ainsi depuis des siècles. Et il en sera ainsi pour longtemps ». A ce titre, les économistes lanceurs d’alerte sont semblables à Cassandre dans la mythologie grecque : malgré leurs dons de voyance, leur parole n’est jamais entendue. 

En définitive, la crise de 2008, un peu comme toutes les crises financières contemporaines, rappelle avec force la centralité du système bancaire dans l’allocation des ressources entre agents économiques. Il est similaire au coeur faisant circuler le sang dans le corps humain, incarné par la monnaie ici. Mais au vu des dégâts que la spéculation des banques occasionne, on se demande parfois si le véritable criminel n’est pas tant celui qui braque la banque que le banquier lui-même…

BIBLIOGRAPHIE :

Aglietta M., « Comprendre la crise du crédit structuré », La lettre du CEPII n°275, février 2008. 

Aglietta M., Valla N., Macroéconomie financière, 2017. 

Albouy, M. (2005). Peut-on encore croire à l’efficience des marchés financiers ? Revue française de gestion, 157(4), 169-188. 

Keynes, John M., Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936. 

Mourey, D., Braquet, L., Brun, J.-P. et Canas, P. (2024). C. Dans D. Mourey, L. Braquet, J. Brun et P. Canas; Dictionnaire de science économique (p. 49-128). De Boeck Supérieur. 

Rodrigues C., « Comprendre les crises financières. Éléments de retour sur les crises de 1929 et de 2008 », SES ENS Lyon, février 2024. URL : https://ses.ens-lyon.fr/articles/comprendre-les-crises-financieres-elements-de-retour-sur-les-crises-de-1929-et-de-2008#section-1

SITOGRAPHIE :

Bâle III, La finance pour tous, 30 juin 2025. URL : https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/marches-financiers/acteurs-de-la-finance/comite-de-bale/bale-iii/

« Le quantitative easing », Banque de France, 2024. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/quantitative-easing

« La crise de 2008 », Banque de France, 2025. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/la-crise-de-2008

« Les quatre saisons du cycle financier et le coussin contracyclique », Banque de France, juillet 2018. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/les-quatre-saisons-du-cycle-financier-et-le-coussin-contracyclique

« Rapport sur la stabilité financière » Banque de France, juin 2026. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/rapport-sur-la-stabilite-financiere-juin-2026.  

  1. Une chute des cours de 20% peut être considérée comme un krach. ↩︎
  2. « Les quatre saisons du cycle financier et le coussin contra-cyclique, Banque de France, juillet 2018. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/les-quatre-saisons-du-cycle-financier-et-le-coussin-contracyclique. ↩︎
  3. Michel Aglietta, Natacha Valla; Macroéconomie financière; 2017. ↩︎
  4. M. Albouy (2005). Peut-on encore croire à l’efficience des marchés financiers ? Revue française de gestion, 157(4), 169-188. ↩︎
  5. « La crise de 2008 », Banque de France, 2025. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/la-crise-de-2008. ↩︎
  6. Sous-jacent ou collatéral : actif faisant office de garantie. Il sert à protéger le créancier contre le risque de crédit. ↩︎
  7. Le SPV parvient à proposer aux investisseurs des tranches de titres présentant des niveaux de risque et de rendement différents : tranches « super senior » notées AAA, « senior » notées AA et A, « mezzanine » notées BBB et BB, jusqu’aux tranches « equity » non notées. La bonne notation des tranches supérieures se justifie par le fait que, selon le principe dit de subordination, en cas de détérioration des revenus du pool, ce sont les tranches inférieures qui subissent d’abord les pertes et protègent ainsi les tranches supérieures.  ↩︎
  8. Michel Aglietta, « Comprendre la crise du crédit structuré », La lettre du CEPII n°275, février 2008. ↩︎
  9. John Maynard Keynes; Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie; 1936. ↩︎
  10. Le taux d’endettement réel correspond au coût de la dette auquel a été soustrait l’effet-prix, c’est-à-dire l’inflation. C’est le coût réel de la dette. ↩︎
  11. Risque qu’un emprunteur ne rembourse pas ses dettes ou ses obligations selon les termes convenus. ↩︎
  12. Bâle III, La finance pour tous, 30 juin 2025. URL : https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/marches-financiers/acteurs-de-la-finance/comite-de-bale/bale-iii/↩︎
  13. Le Tier 2, déjà inclu dans les accords Bâle II est constitué de réserves non affectées, d’écarts de réévaluation d’actifs, de provisions, d’instruments hybrides et de dettes subordonnées de long-terme.  ↩︎
  14. Spécifique à la zone euro. ↩︎
  15. « Rapport sur la stabilité financière » Banque de France, juin 2026. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/rapport-sur-la-stabilite-financiere-juin-2026.   ↩︎
  16. « Le quantitative easing », Banque de France, 2024. URL : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/quantitative-easing↩︎

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