Les États-Unis et le programme Artemis : point de départ d’une nouvelle course à l’espace ?

Dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 avril 2026, la capsule Orion, élément central de la mission Artemis II, effectue son amerrissage au large des côtes californiennes en plein océan Pacifique. Après l’ouverture protocolaire de la capsule par les forces armées américaines, des cris de joie sont lancés par les astronautes, bien secoués lors de la descente périlleuse dans l’atmosphère terrestre. Nous pouvons alors entendre fuser des rires et des « welcome home ! », signes d’une mission parfaitement réussie sur le plan technique.

Il s’agissait d’effectuer un survol de la face cachée de la Lune et de tester les capacités de la capsule pour une mission d’une durée totale de 10 jours. Ce voyage rappel au monde entier que l’homme n’a pas abandonné son désir d’explorer encore davantage l’unique satellite naturel de notre bonne vieille Terre. Explorer la Lune, c’est comprendre l’origine même de la formation de la Terre.

Au-delà de l’aspect impressionnant de la mission Artemis II et de la trame qu’elle écrit dans le narratif spatial américain, celle-ci illustre une tendance lourde dans la géopolitique actuelle : le retour d’une compétition intense dans l’exploration de l’espace extra-atmosphérique[1].


L’effet de relance d’une course à l’espace

Jusqu’ici et depuis la fin de la Guerre froide, un calme relatif avait caractérisé la conquête spatiale. En effet, celle-ci ne se retrouvait alors plus du tout structurée par l’opposition Etats-Unis – URSS, la supériorité américaine dans le secteur s’étant imposée (argument soulevé par le président Nixon pour justifier l’abandon le programme Apollo).

Cette idée de conquête spatiale est quelque peu tombée en désuétude et a pu faire état d’une sorte de désenchantement[2].

Selon Xavier Pasco, directeur de la FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique)[3], deux évènements majeurs expliquent un regain d’intérêt à partir des années 2000. Il s’agit tout d’abord de l’accident de la navette Columbia, survenu le 1er février 2003, et le décès des sept astronautes embarqués qui causèrent de grands remous aux Etats-Unis, relançant le débat sur les coupes budgétaires subies par la NASA. Celles-ci faisaient poindre des défaillances au niveau de la sécurité des navettes[4].  Le deuxième évènement, passé relativement sous silence, était l’envoi du premier taïkonaute chinois en orbite, le 15 octobre 2003, lors de la mission Shenzhou 5.

La Chine est aujourd’hui une puissance spatiale majeure et utilise ses programmes de vols habités comme principal levier dans sa rivalité avec les États-Unis. En effet, la Chine l’a fait en maitrisant les technologies utilisées et en développant une base industrielle souveraine en la matière. Elle est aujourd’hui capable d’envoyer des sondes sur la Lune et sur Mars et de développer le module Mengzhou (capsule concurrente à Orion) ayant vocation à emmener le premier homme chinois sur la Lune à l’horizon 2030 (sans mentionner évidemment le futur projet de base lunaire sino-russe ILRS[5]).

Cette nouvelle forme de compétition est majeure. Elle a contribué à un effet global de relance de la course à l’espace, amenant les Américains à accélérer, de manière importante, le développement de leurs propres programmes.  Et tout ceci ne rend pas compte de l’investissement progressif du « New Space » par la Chine, comme d’ailleurs plusieurs puissances émergentes par le développement de grandes compagnies privées.

Quel intérêt pour les puissances de se doter de programmes ambitieux de vols habités ?

Test d’éjection (escape flight test) du vaisseau spatial chinois Menghzou (concurrent à Orion) mené le 17 juin 2025 au centre spatial de Jiuquan en plein désert de Gobie (Mongolie intérieure). Ce test est déterminant pour assurer la sécurité du vaisseau en ce qui concerne des voyages habités de longue distance.
Source : site internet de la Cité de l’espace. (https://www.cite-espace.com/actualites-spatiales/la-chine-teste-son-vaisseau-lunaire-mengzhou/)

L’argument souvent employé pour s’y opposer étant le coût exorbitant que nécessite leur développement (pas moins de 93 milliards de dollars estimées pour le programme Artemis[6]). Néanmoins, son développement entraîne un triple intérêt.

Le premier est juridique. Il s’agit pour les puissances, en concurrence les unes entres elles, de pouvoir investir un nouvel espace, d’en être le nouvel arrivant, et donc de légiférer en premier. En mettant en place les accords d’Artemis, véritablement relancés lors du premier mandat de Donald Trump en 2017, les Etats Unis ont remis sur le devant de la scène le concept de destinée manifeste.

De manière succincte ; les accords d’Artemis sont des accords internationaux mis en place afin de proposer des principes de coopération aux pays adhérents dans l’exploration et l’exploitation des ressources de la Lune et à terme de Mars. Il faut bien comprendre que ces accords ne sont juridiquement pas contraignants pour les pays. Il s’agit d’un dispositif de « droit souple », s’appuyant sur des traités déjà existants (comme le Traité de l’espace de 1967 ou celui régissant la coopération dans la Station spatiale internationale ou ISS en date de 1998)[7].

Le sujet du droit dans l’espace serait un sujet à développer à part entière tant les enjeux sont nombreux. Les accords d’Artemis ont ainsi permis d’agréger un contingent d’état prêt à coopérer pour atteindre des objectifs véritablement scientifiques dans un contexte de course à l’espace (une soixantaine de pays ont rejoints les accords dont la France en 2022).

Le second intérêt pour les puissances tient aux ressources[8]. Cet intérêt est à prendre avec des pincettes car les états, développant souvent des narratifs politiques, justifient un nécessaire alunissage par l’exploitation des ressources. Les Etats Unis par exemple, expriment cette possibilité dans les accords d’Artemis en parlant de « zone de sécurité » établies sur la Lune dans lesquelles il serait possible d’exploiter au titre d’un droit de propriété, les ressources du sol lunaire. C’est une interprétation très américaine du principe originel de non-appropriation (définie par le Traité de l’espace).

De plus, l’intérêt des ressources serait finalement assez peu commercial : nous connaissons encore que très peu la réelle valeur ajoutée des ressources lunaires. La rentabilité d’une exploitation est souvent démentie[9]. Alors pourquoi vouloir s’obstiner à exploiter ces ressources ? Car celles-ci permettraient non seulement de subvenir aux besoins élémentaires d’une base spatiale[10] (d’assurer son autonomie), mais également de garantir les ressources nécessaires à un éventuel voyage vers Mars (durée de 6 à 8 mois)[11] (ceci n’est encore qu’hypothétique). Quoiqu’il en soit et comme dans toute volonté « d’extension territoriale » en géopolitique, la prédation des ressources est une donnée à prendre en compte.

Des coopérations incertaines ?

Dans ce paysage hautement concurrentiel, rythmé par la rivalité de puissance, se dessine un objectif que nous croyions oublié : poser le pied sur la Lune avec en ligne de mire, la possibilité de penser à l’exploration de Mars. Ces rivalités politiques et idéologiques stimulent la recherche, et malgré elles, font grandir les coopérations. Car en effet, c’est peut-être la plus grande réussite de ces programmes spatiaux : celle de permettre à des groupes d’état de coopérer.

À titre d’exemple, la capsule Orion a pu bénéficier, pour la mission Artemis II, de l’expertise européenne en matière de propulsion (livraison du module de service européen MSE[12], par l’ESA[13]  et qui illustre le savoir-faire des industries européennes). Dans le futur, ces coopérations auront vocation à se poursuivre (notamment avec l’attribution de sièges aux européens pour les missions Artemis IV et V). Cependant une incertitude demeure du fait du retour de « l’America first » et des circonvolutions de l’administration Trump dans tous les domaines.

D’ici à 2028 (et peut être au-delà), date à laquelle est prévu le retour de l’Homme sur la Lune avec la mission Artemis cinquième du nom, nous ne pourrons empêcher notre imaginaire de se laisser emporter par un destin à la Tintin.

SOURCES :

[1] Est le terme utilisé pour désigner « l’espace » tel qu’on l’entend couramment. Il est estimé que la délimitation se situerait environ à 100 km au-dessus du niveau de la mer, ligne invisible au-delà de laquelle les aéronefs peuvent rester en suspension du fait de la faible densité de l’air.

Source : Espace extra-atmosphérique (délimitation), Space Security Lexicon, UNIDIR.

[2] Sourbès-Verger Isabelle. « L’espace extra-atmosphérique, nouvelle frontière du XXème siècle ». Histoire mondiale du XXème siècle, 2022.

[3] « Artemis II : objectif lune », Podcast France Culture, Radio France, 4 avril 2026.

[4] « Explosion de Columbia : les premiers éléments d’enquête », AFP, 2003.

[5] International lunar research station.

[6] Chaque lancement de la capsule Orion coûterait 4,1 milliards de dollars : « NASA’s Artemis II Moon Mission: Everything You Need to Know » By Kenneth Chang April 6, 2026.

[7] Anne-Sophie Martin et Paul Wohrer, « Les accords Artemis. Une stratégie américaine pour la gouvernance lunaire », Notes de l’Ifri, Ifri, juillet 2024.

[8] Caulier Sophy, « L’exploitation des ressources lunaires pour les missions spatiales » Polytechnique insights, 17 mai 2022.

[9] Jean-Benoît Bouron, « La course à l’espace extra-atmosphérique entre défis scientifiques, compétition économique et rivalités de puissance », Géoconfluences, septembre 2024.

[10] Ce que l’on appel :l’ » In Situ Resource Utilisation » ou ISRU.

[11] « L’exploitation des ressources lunaires pour les missions spatiales » Polytechniques insights, 2022.

[12] ESA, « N° 18–2026: L’Europe propulse l’équipage de la mission Artemis II vers la lune », 2 avril 2026.

[13] European Space Agency.

En savoir plus sur Le Camulogène

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture