Résumé

La mer d’Aral, lac endoréique partagé entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, fut autrefois le quatrième plus grand plan d’eau mondial et une oasis gigantesque en plein cœur de l’Asie centrale, alimenté par le Syr-Daria et l’Amou-Daria. Depuis 1960, les détournements massifs pour l’irrigation du coton soviétique ont provoqué sa régression dramatique, réduisant sa surface et son volume de plus de 90 %, détruisant écosystèmes et économies locales, et générant un enfer brûlant de sel et de pesticides : l’Aralkum. La Petite mer, au nord, connaît depuis 2005, une renaissance partielle grâce au barrage de Kokaral. Le bassin occidental reste condamné, tandis que la région porte encore les stigmates sanitaires et environnementaux de cette catastrophe anthropique.


Comment l’irrigation soviétique a provoqué l’une des plus grandes catastrophes écologiques du XXe siècle.

En détournant le Syr-Daria et l’Amou-Daria pour développer massivement la culture du coton, l’Union soviétique a provoqué l’assèchement de la mer d’Aral. Retour sur l’une des plus grandes catastrophes environnementales du XXe siècle — et sur les tentatives de restauration de sa partie nord.

Dans le classement mondial des mers, la mer d’Aral se distingue par son caractère singulier. Mer enclavée au cœur du désert, elle ne relève pas des conventions internationales régissant les mers et se rapproche davantage d’un lac transfrontalier. Dépourvue d’intérêts militaires ou énergétiques, elle attire l’attention uniquement en raison de ses ressources en eau. Ses chapelets d’îles, jonchant autrefois le delta de l’Amou-Daria, lui donnèrent son nom : Aral-Tengiz signifiant dans les langues turciques « Mer d’Îles ».

Avant la catastrophe environnementale qui l’a affectée, la mer d’Aral constituait le quatrième plus grand lac du monde, avec une superficie de 67 000 km², légèrement inférieure à celle de l’Irlande. Il s’agissait d’une mer fermée, analogue à la mer Caspienne, représentant une vaste oasis au sein du désert. Jusqu’en 1960, elle se situait à une altitude de 52 mètres et présentait une profondeur relativement faible : la majeure partie de son étendue n’excédant pas 10 mètres, tandis que la profondeur maximale atteignait environ 60 mètres à l’ouest.

La mer d’Aral, partagée entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, recevait les apports de deux fleuves majeurs, artères de la région, le Syr-Daria et l’Amou-Daria, issus respectivement du Tadjikistan et du Kirghizistan, contribuant à sa faible salinité. En tant que bassin endoréique, isolé de l’océan mondial, son niveau était uniquement régulé par l’évaporation, particulièrement intense dans cette région.

L’erreur de l’Homme n’est pas tant d’y avoir cultivé du coton que de n’avoir pas tenu compte du contexte très hostile rendant cette mer très fragile. À son apogée économique, la mer d’Aral soutenait la vie de 40 000 pêcheurs et accueillait plusieurs villes de pêche sur ses rives, parmi lesquelles Aralsk et Moynaq.

Tout comme les mers Noire et Caspienne, la mer d’Aral était autrefois reliée à l’ancienne mer Parathétys, une vaste étendue d’eau intérieure formée au Cénozoïque lorsque l’océan Téthys s’est progressivement isolé. À la suite du recul de cette mer, il y a environ 5 millions d’années, plusieurs lacs intérieurs subsistèrent, dont les derniers vestiges sont aujourd’hui les mers Noire, Caspienne et Aral.

Depuis 1960, les importants chantiers d’irrigation entrepris par l’Union soviétique pour alimenter ses vastes plantations de coton ont provoqué une baisse rapide et dramatique du niveau de la mer d’Aral. Ce phénomène figure parmi les catastrophes environnementales majeures du XXᵉ siècle, comparable à Tchernobyl ou à la déforestation de l’Amazonie. Aujourd’hui, plus de 75 % de la mer a disparu, et seule la petite mer, au Nord, a retrouvé, grâce à des aménagements artificiels, une forme approximativement comparable à celle qu’elle présentait au début du siècle dernier.

Alors que la culture du coton se développait, la mer s’asséchait progressivement, et les conséquences de cette décision politique resteront visibles pendant des siècles.

Historiquement, la mer d’Aral aurait connu d’importantes variations de son niveau. La découverte de cités antiques sur ses fonds asséchés suggère que la mer aurait déjà disparu partiellement à plusieurs reprises au cours des millénaires[1]. Toutefois, la disparition actuelle n’a rien d’un aléa naturel : elle est le fruit d’une combinaison de facteurs dont les causes premières sont toutes artificielles. 

Plan de la réflexion :

  1. LE DÉSASTRE
  2. 2005 : UNE RENAISSANCE RELATIVE
    1. Le barrage de Kokaral et le retour de la « Petite mer » d’Aral
    2. Une renaissance artificielle et menacée
    3. La renaissance du lac Sary Kamish
  3. ARALSK-7 : LA CERISE EMPOISONNÉE SUR UN GÂTEAU MOURANT

1. – LE DÉSASTRE DE LA MER D’ARAL

Dès le début du XXe siècle, l’empire russe émet l’idée d’irriguer les plaines infinies du Turkestan occidental. Une fois au pouvoir, les bolcheviks reprennent le projet de détourner les deux grands fleuves de la région pour développer l’agriculture de la région. Il faut toutefois attendre le début des années 60 pour que ce projet soit mis en œuvre. Une grande partie de l’eau de l’Amou-Daria et du Syr-Daria est détournée pour irriguer de gigantesques cultures de coton. Un immense système d’irrigation voit ainsi le jour.

En 1959, une première section de 400 km du canal de Karakoum voit le jour. Ce canal a pour objectif d’irriguer les plantations de coton du Turkménistan ainsi que sa capitale, Achgabat, en puisant directement l’eau de l’Amou-Daria, rompant l’équilibre des flux d’eau dans le bassin de la mer d’Aral. Agrandi à plusieurs reprises au fil du temps, le canal de Karakoum mesure aujourd’hui 1 375 km et prélève 11 km3 d’eau chaque année. Au total, dès 1960, ce sont entre 20 et 60 km3 d’eau du Syr-Daria et de l’Amou-Daria qui sont détournées.

Moscou a ainsi fait naître un véritable or blanc ex nihilo. L’encouragement forcé de cette monoculture intensive propulse la RSS ouzbèke en leader mondial de l’exportation de coton, avec 2 millions de tonnes qui en sont produits chaque année. Toute l’économie se retrouve adossée à cette richesse qui emploie jusqu’à 18% de la population[2]

Toutefois, le coton est une plantation extrêmement gourmande en eau : 1 kg de coton nécessite 10 000 L d’eau douce. En raison de l’évaporation, de la qualité des sols (et de la qualité médiocre des infrastructures soviétiques), les pertes sur les canaux d’irrigation sont considérables (jusqu’à 70% du volume à certains endroits). 

Certes, l’Ouzbékistan était une marge discrète et humble, disposant d’eau et d’espaces mais les immenses plaines désertiques et brûlantes ne se prêtaient guère à la culture intensive du coton.

Les effets sur la mer d’Aral se font très vite sentir. Dès le milieu des années 60, le niveau d’eau chute de 20 à 60 cm chaque année et la mer se retrouve coupée en deux du nord au sud. En 1989, la petite mer (au nord) se sépare du reste de la mer d’Aral. En 2009 (soit un demi-siècle), le niveau de la mer d’Aral s’est abaissé de 14 m. Elle a perdu 75 % de sa surface et 90 % de son volume.

Aujourd’hui, la mer aurait perdu près de 90% de sa superficie et 93% de son volume[3]. 38 espèces de poissons sur 187 ont disparu. 

Des villages autrefois côtiers de la mer d’Aral se retrouvent aujourd’hui à des centaines de kilomètres de son littoral. Des épaves rouillées, désormais devenues emblématiques, jonchent le désert. Moynaq constitue sans doute le symbole le plus probant de ces villes dont l’activité économique a été détruite en même temps que le retrait de la mer. Ville portuaire autrefois située sur les rives ouzbèkes de la mer, Moynaq, autrefois peuplée de pêcheurs, se trouve aujourd’hui à plus de 150 km (soit 3h de route) de ce qu’il reste du bassin sud de la mer d’Aral.

Au plus fort de son activité, les conserveries de Moynaq pouvaient sortir jusqu’à 20 000 tonnes de poissons chaque année, destinées à être exportées aux quatre coins de l’URSS. De tout cela, il ne reste que des ruines, un cimetière de bâteaux (devenu l’emblème de la mer d’Aral) et le phare de l’ancien port, qui continue de se dresser face au désert. La population de la ville a été divisée par cinq et le taux de chômage frôle les 50%. Plus généralement, dans toute la région de la mer d’Aral, ce  sont plus d’un million de personnes qui ont quitté la région pour trouver du travail ailleurs. 

Alors que cela fait plus de trois décennies que l’URSS s’est effondrée, l’assèchement continue d’engendrer un drame sanitaire. Aujourd’hui, dans le bassin principal de la mer d’Aral, la faune et la flore ont été complètement détruites. Les pesticides et engrais utilisés pour la culture du coton et qui ont tapissé le fond de la mer d’Aral se retrouvent aujourd’hui à l’air libre, et se dispersent au gré des vents sur des surfaces gigantesques semant maladies infantiles et génétiques comme nulle part ailleurs dans le monde. Cancers, anémies et tuberculoses ont explosé dans la région. 

Sur les terres abandonnées par la mer s’est formé un nouveau désert : l’Aralkum. Cette immensité de près de 60 000 km² — soit environ deux fois la superficie de la Belgique — n’est plus qu’une vaste étendue de sable et de sel. Là où s’étendait autrefois l’eau ne subsistent désormais que des croûtes salines et une végétation clairsemée, dominée par la salicorne, l’une des rares plantes capables de survivre dans ces conditions extrêmes.

Chaque année, les vents soulèvent des quantités colossales de poussières : près de 100 millions de tonnes de sel et de sable toxique sont ainsi dispersées sur des milliers de kilomètres. La vie, jadis tournée vers le large et rythmée par les activités en plein air, s’est muée en une existence confinée, enveloppée d’une poussière omniprésente. L’Aralkum est aujourd’hui considéré comme l’une des plus importantes sources de tempêtes de poussière au monde[4].

Quant aux derniers kilomètres carrés d’eau subsistant dans le bassin occidental, ils sont saturés de polluants. Chargés en pesticides et en sel, avec une salinité avoisinant les 200 g/L, ils ne permettent plus le développement d’une vie abondante. Là où prospéraient autrefois poissons et écosystèmes variés ne demeure qu’un milieu appauvri, hostile à toute véritable renaissance biologique[5].

2. – 2005 : UNE RENAISSANCE RELATIVE

Le barrage de Kokaral et le retour de la « Petite mer » d’Aral

Dans les années 1990, la région, frappée par l’effondrement de son activité principale, s’enfonce dans une pauvreté grandissante. Face à cette crise, les États frontaliers récemment indépendants décident d’agir. À la jonction entre la Grande mer et la Petite mer, un choix radical est fait : sacrifier la première pour sauver la seconde. L’objectif est clair : redonner vie à la Petite mer.

En 1999, le Kazakhstan lance la construction d’une digue au niveau du goulet séparant les deux bassins, afin d’empêcher les eaux du Syr-Daria de se perdre dans le désert brûlant et de s’évaporer. Un premier ouvrage, fait de terre et de bambous, est édifié, mais il cède rapidement sous la pression. Les premières conclusions avaient pourtant été prometteuses et permettent au projet de se relancer. Soutenue par la Banque mondiale, la construction d’une digue en béton de 14 km est achevée et inaugurée en 2005.
Les effets dépassent alors toutes les prévisions. Le niveau de l’eau remonte plus rapidement que ce qui avait été prévu. Au sein de la Petite mer, le bilan est largement positif :

  • le niveau de l’eau a (re)gagné 42 mètres depuis 2006 et a doublé entre 2006 et 2020[6] ;
  • la pêche, activité anéantie par quatre décennies d’assèchement, redevient une ressource essentielle, avec des prises multipliées par six en dix ans ;
  • la salinité diminue nettement ;
  • la biodiversité renaît : 22 espèces de poissons ont pu être réintroduites et de nombreuses espèces animales et végétales font leur retour. La Petite mer est d’ailleurs un site Ramsar (Convention sur les zones humides) depuis 2012. 

En l’espace de quelques années, la Petite mer, que l’on croyait condamnée, retrouve ainsi des couleurs. En septembre 2025, Nurzhan Nurzhigitov, le ministre kazakh des Ressources hydriques et de l’Irrigation, annonce que la Petite mer d’Aral a dépassé les 24 milliards de mètres cubes, avec quatre ans d’avance sur le calendrier[7]. 


En 1971, alors que le recul des eaux s’accompagnait d’une hausse de la salinité entraînant la disparition des espèces endémiques, plusieurs poissons, dont le mulet de mer, résistant aux fortes concentrations de sel furent introduits afin de maintenir la production halieutique. Particulièrement adaptée à ces conditions, cette espèce s’est implantée dans les zones côtières touchées par l’assèchement. Toutefois, depuis la remontée du niveau de la Petite mer, la salinité va en diminuant et ces espèces introduites régressent à leur tour et laissent place à des poissons d’eaux saumâtres, voire douces, tels que les dorades, les gardons et les sandres. Cette dernière espèce, plus rentable, est notamment exportée vers les pays voisins, en particulier la Russie, après congélation sur place.


À la suite de ces résultats encourageants, un projet de rehaussement du barrage de 2 à 6 mètres, est actuellement à l’étude[8]. Une telle élévation permettrait à la Petite mer d’Aral de retrouver un niveau proche de son état antérieur et de rapprocher à nouveau le rivage de la ville d’Aralsk, renouant ainsi avec son activité halieutique. Aujourd’hui située à environ 18 km du littoral, la ville avait été éloignée de près de 150 km au plus fort de l’assèchement.

Ce projet de rehaussement du barrage de Kokaral s’inscrit dans un ensemble plus large de mesures comprenant la restauration du barrage existant, le réaménagement du delta du Syr-Daria, la poursuite du déploiement de technologies d’économie d’eau dans l’agriculture environnante, ainsi qu’une augmentation des subventions publiques de 50 à 80 % destinées à soutenir la construction d’infrastructures et l’acquisition de dispositifs d’irrigation plus économes en eau par les agriculteurs. 

Dans un horizon de quatre à cinq ans, la surface de l’Aral Nord pourrait atteindre 3 913 km² (contre un peu plus de 3 000 km2 aujourd’hui), pour un volume estimé à 34 km³.

Une renaissance artificielle et menacée

Un projet de barrage qui fermerait la baie de Saryshyganak, et en rehausserait encore davantage le niveau, est également à l’étude mais bien moins abouti[9]. 

La résurrection de cette petite mer (représentant moins de 5% de la superficie de la mer d’Aral à son apogée) reste complètement artificielle, elle ne tient qu’à un mince bandeau de béton et de terre et n’a rien de durable et relève davantage d’un grand lac artificiel plus que d’une réelle mer intérieure. 

De son côté, la Grande mer (le bassin occidental de la mer d’Aral) est aujourd’hui condamnée mais le Kazakhstan prévoit d’en faire une zone marécageuse, en la boisant de 4,4 millions de semis. La surface de réaménagement est actuellement d’un million de km2[10].

Toutefois, certains projets risquent de mettre à mal cette partielle restauration, notamment celui du canal de Qosh Tepa. Long de 285 km et en construction depuis 2022, ce canal vise à détourner jusqu’à 10 km³ d’eau par an de l’Amou‑Daria pour irriguer plus de 550 000 hectares dans le nord de l’Afghanistan. Selon certaines estimations, cela représenterait entre 6 et 20 % du débit annuel de la rivière, voire jusqu’à 25–30 % selon des responsables régionaux.

Les autorités et experts d’Asie centrale alertent sur les conséquences possibles : une diminution du débit en aval pourrait réduire les volumes disponibles pour l’Ouzbékistan et le Turkménistan, condamnant encore davantage les reliquats de la mer d’Aral[11].

La renaissance du lac Sary Kamish

Avec le détournement de l’Amou-Daria, un autre lac est en train de naître : le Sary Kamish, à cheval sur l’Ouzbékistan et le Turkménistan. Ce lac est situé dans une dépression alimentée par l’Amou-Daria lorsque celui-ci se jetait dans la mer Caspienne, avant son détournement vers l’Aral il y a quatre siècles. D’une superficie de 4 000 km2 (la Petite mer d’Aral en fait 3 000 pour rappel), ce lac est désormais le plus grand d’Ouzbékistan et continue de grandir. 

3. – ARALSK-7 : LA CERISE EMPOISONNÉE SUR UN GÂTEAU MOURANT

Quittons un instant la tragédie de l’assèchement pour évoquer un autre héritage, tout aussi sombrement soviétique, de la mer d’Aral. Au milieu de ses eaux se trouvait autrefois l’île dite de la « Renaissance », Vozrozhdeniya en russe, un nom d’un cynisme saisissant quand on sait ce qu’elle a réellement abrité.

En pleine Guerre froide, l’Union soviétique y installe un centre secret de recherche sur les armes biologiques. Dans la logique de la course aux armements face aux États-Unis et au Royaume-Uni, Moscou se devait de perfectionner des militariser toujours plus efficacement des agents pathogènes résistants aux antibiotiques et capables d’infecter même des populations vaccinées. La mer d’Aral offrait un emplacement idéal : isolée, difficile d’accès, entourée d’immenses marges jugées sans importance. L’eau formait un fossé naturel, limitant les regards indiscrets et contrôlant les entrées et sorties.

C’est ainsi que la ville secrète et fermée d’Aralsk-7 vit le jour, pour abriter les savants travaillant au laboratoire voisin, et leur famille. Cette ville-base d’Aralsk-7 s’inscrivait dans le vaste programme Biopreparat, destiné à créer des missiles bactériologiques.

Elle comprenait deux zones : la ville de Kantubek, construite pour les scientifiques et leurs familles, et, à environ trois kilomètres au sud, le complexe expérimental, le « laboratoire scientifique de terrain » (PNIL). Les Soviétiques y étudièrent (et y testèrent) notamment des agents responsables de la peste ou de l’anthrax.

Les accidents ne tardèrent pas. En 1971, une mystérieuse épidémie de variole frappa la ville d’Aralsk, sur l’autre rive de la mer, après une fuite accidentelle en provenance de l’île.

À l’origine de cette épidémie, une jeune scientifique, tombée après que son navire de recherche, le Lev Berg, eut traversé un étrange nuage brunâtre, causé par la dissipation d’un virus de la variole dans l’atmosphère. Le virus s’était échappé lors d’essais de dispersion aérienne en contaminant l’environnement proche. L’année suivante, deux pêcheurs furent retrouvés morts dans leur embarcation ; ils auraient contracté la peste. Peu après, les habitants remontèrent des filets entiers de poissons morts, sans explication. En mai 1988 enfin, près de 50 000 antilopes saïgas périrent soudainement dans la steppe voisine en l’espace d’une heure[12].

La même année, à la suite d’une fuite d’anthrax survenue neuf ans plus tôt dans un autre complexe soviétique et qui avait causé la mort d’au moins 105 personnes, les autorités décidèrent de se débarrasser de leurs stocks. D’immenses cuves de spores furent mélangées à de l’eau de Javel, transportées jusqu’au port d’Aralsk, puis chargées sur des barges à destination de l’île. Entre 100 et 200 tonnes de boues contaminées furent rapidement enfouies dans des fosses[13].

Avec l’implosion de l’Union soviétique, les laboratoires fermèrent en 1992. Toutefois, entre-temps, la mer d’Aral continuait de se retirer et l’île de la Renaissance voyait sa superficie décuplée, avant de se retrouver complètement rattachée au continent et se retrouvant à portée de tous et ouverte à tous les vents.

Le danger de voir des spores aussi accessibles et disséminées sur des zones immenses pousse les États-Unis à mettre sur pied une mission de décontamination du site. C’est ainsi qu’en 2002, une opération internationale tenta de neutraliser entre 100 et 300 tonnes de bacilles d’anthrax enterrés sur place.

Elle fut financée par les États-Unis : la Russie refusa de payer, estimant que le site ne se trouvait plus sur son territoire, tandis que l’Ouzbékistan tenait Moscou pour responsable[14].

Aujourd’hui, Kantubek, le laboratoire et les deux aérodromes voisins ne sont plus que des villes fantômes balayées par le vent : vestiges d’une époque où l’on croyait pouvoir sacrifier la nature et les marges du monde au nom de la puissance[15].

Sources :

Cet article s’appuie notamment sur des données de la FAO, du CNES et des travaux scientifiques consacrés au bassin de la mer d’Aral. Les données relatives à la restauration de la Petite mer ont été actualisées en 2025.

ADVANTOUR. Aralsk-7. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.advantour.com/fr/ouzbekistan/aral-mer/aralsk-7.htm. Consulté le 16 mars 2026.

BBC FUTURE. The deadly germ warfare island abandoned by the Soviets. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.bbc.com/future/article/20170926-the-deadly-germ-warfare-island-abandoned-by-the-soviets. Consulté le 16 mars 2026.

BING. Vidéos Bing. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.bing.com/videos. Consulté le 16 mars 2026.

CNES – GEOIMAGE. Kazakhstan : Petite mer d’Aral, un système relique témoin d’une catastrophe environnementale. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://cnes.fr/geoimage/kazakhstan-petite-mer-daral-un-systeme-relique-temoin-dune-catastrophe-environnementale. Consulté le 16 mars 2026.

COURRIER INTERNATIONAL. La mer d’Aral renaîtra-t-elle un jour ? [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.courrierinternational.com/article/2010/02/25/la-mer-d-aral-renaitra-t-elle-un-jour. Consulté le 16 mars 2026.

EU REPORTER. What to expect from Kazakhstan’s chairmanship of Aral Sea rescue fund. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://fr.eureporter.co/world/kazakhstan/2024/02/26/what-to-expect-from-kazakhstans-chairmanship-of-aral-sea-rescue-fund. Consulté le 16 mars 2026.

FONDAS KRÉYOL. Au Kazakhstan, la hausse du volume d’eau de la partie nord de la mer d’Aral représente un rare succès écologique. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://fondaskreyol.org/au-kazakhstan-la-hausse-du-volume-deau-de-la-partie-nord-de-la-mer-daral-represente-un-rare-succes-ecologique. Consulté le 16 mars 2026.

GAZETA.UZ. Aral ghost. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.gazeta.uz/ru/2018/08/28/aral-ghost/. Consulté le 16 mars 2026.

JOURNAL OF RURAL AND TROPICAL PUBLIC HEALTH. The Aral Sea environmental crisis. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://jrtph.jcu.edu.au/vol/v01whish.pdf. Consulté le 16 mars 2026.

KT.KZ. Kazakhstan starts implementing 2nd phase of North Aral. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.kt.kz/eng/government/kazakhstan_starts_implementing_2nd_phase_of_north_aral_1377977882.html. Consulté le 16 mars 2026.

LA GAZETTE AZ. Les efforts du Kazakhstan pour restaurer le nord de la mer d’Aral. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.lagazetteaz.fr/news/asiecentrale/19325.html. Consulté le 16 mars 2026.

LAND PORTAL. Ouzbekistan. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://landportal.org/fr/book/narratives/2021/ouzbekistn#ref33. Consulté le 16 mars 2026.

NONPROLIFERATION.ORG. The 1971 smallpox epidemic in Aralsk, Kazakhstan and the Soviet biological warfare program. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://nonproliferation.org/the-1971-smallpox-epidemic-in-aralsk-kazakhstan-and-the-soviet-biological-warfare-program-commentaries/. Consulté le 16 mars 2026.

NOVASTAN. Au Kazakhstan, comment le barrage de Kok Aral veut ressusciter la mer d’Aral. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://novastan.org/fr/environnement/comment-le-barrage-de-kok-aral-veut-ressusciter-la-mer-d-aral/. Consulté le 16 mars 2026.

THE DIPLOMAT. Is the future Qosh Tepa Canal in Afghanistan the final nail in Aral Sea’s coffin? [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://thediplomat.com. Consulté le 16 mars 2026.

FAQ

Pourquoi la mer d’Aral s’est-elle asséchée ?

La mer d’Aral s’est principalement asséchée à partir des années 1960 à la suite des gigantesques travaux d’irrigation entrepris par l’Union soviétique en Asie centrale. L’Amou-Daria et le Syr-Daria, les deux fleuves qui alimentaient la mer, ont été massivement détournés afin d’irriguer les plantations de coton. Dans cette région désertique, l’eau qui parvenait autrefois jusqu’à la mer d’Aral s’est ainsi retrouvée absorbée par les champs et perdue dans un réseau de canaux particulièrement inefficace. Le coton, devenu un véritable « or blanc » soviétique, s’est alors développé au détriment de l’équilibre hydrologique de toute la région.

Quand la mer d’Aral a-t-elle commencé à disparaître ?

Le recul spectaculaire de la mer d’Aral commence au début des années 1960, lorsque l’Union soviétique intensifie les prélèvements d’eau destinés à l’irrigation du coton. Le phénomène est alors extrêmement rapide : le niveau de la mer baisse chaque année, tandis que sa salinité augmente. En quelques décennies, la mer se fragmente en plusieurs bassins. En 1989, la Petite mer d’Aral, au nord, se sépare du bassin méridional.

Quelle était la superficie de la mer d’Aral avant son assèchement ?

En 1960, la mer d’Aral couvrait environ 67 000 km². Elle constituait alors le quatrième plus grand lac du monde et formait une immense oasis au cœur des déserts d’Asie centrale. Ses eaux permettaient notamment à une importante activité de pêche de prospérer autour de villes comme Aralsk, au Kazakhstan, ou Moynaq, en Ouzbékistan.

La mer d’Aral est-elle vraiment une mer ?

Non. Malgré son nom, la mer d’Aral est en réalité un immense lac salé et endoréique : elle ne communique pas avec l’océan mondial. Son alimentation dépendait principalement de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, tandis que l’évaporation constituait son principal moyen de perdre de l’eau. Le terme de « mer » vient notamment de son immensité historique et de son caractère maritime apparent.

Pourquoi l’Union soviétique a-t-elle détourné les fleuves de la mer d’Aral ?

L’objectif était avant tout économique et politique. Moscou voulait transformer les plaines arides d’Asie centrale en immenses terres agricoles et faire de la région une puissance cotonnière. Le coton, particulièrement demandé par l’industrie soviétique, devient alors une priorité absolue. Pour alimenter cette monoculture intensive, l’Union soviétique met en place un gigantesque réseau de canaux qui prélève une partie croissante des eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria.

Le calcul était simple : davantage de coton, davantage de production. Ce que personne ne semble vouloir regarder en face, c’est que la mer d’Aral payait la facture.

Quelles sont les conséquences de l’assèchement de la mer d’Aral ?

Les conséquences sont à la fois écologiques, économiques, sanitaires et humaines. La disparition de l’eau a entraîné l’effondrement de la pêche, l’augmentation spectaculaire de la salinité, la disparition d’une partie de la biodiversité et la formation de l’Aralkum, un désert de sel et de sable installé sur l’ancien fond marin. Les populations locales ont également subi les conséquences de la dégradation de leur environnement : poussières chargées en sel et en résidus agricoles, raréfaction de l’eau et disparition de nombreuses activités économiques.

Qu’est-ce que l’Aralkum ?

L’Aralkum est le désert qui s’est progressivement formé sur les fonds asséchés de la mer d’Aral. À mesure que l’eau se retirait, elle a laissé derrière elle d’immenses étendues de sable, de sel et de sédiments contaminés par les activités agricoles. Les vents peuvent désormais emporter ces poussières sur de très grandes distances. L’ancien fond de la mer est ainsi devenu l’un des symboles les plus saisissants de la catastrophe écologique de l’Aral.

Pourquoi voit-on des bateaux abandonnés dans le désert autour de la mer d’Aral ?

Ces épaves sont les vestiges de l’époque où la mer d’Aral était encore un important bassin de pêche. Des villes comme Moynaq possédaient alors un véritable port et une activité industrielle tournée vers la pêche. Lorsque la mer s’est retirée, les bateaux sont restés échoués sur l’ancien fond marin. Le célèbre « cimetière de bateaux » de Moynaq est devenu l’une des images les plus emblématiques de la disparition de la mer d’Aral.

La mer d’Aral peut-elle encore être sauvée ?

Il est difficile de parler d’un sauvetage de l’ensemble de la mer d’Aral. En revanche, une partie du bassin connaît une véritable renaissance. Au Kazakhstan, la Petite mer d’Aral a bénéficié de la construction du barrage de Kokaral, achevé en 2005 avec le soutien de la Banque mondiale. En retenant les eaux du Syr-Daria, l’ouvrage a permis au niveau de l’eau de remonter, à la salinité de diminuer et à la pêche de reprendre. La Grande mer d’Aral, au sud, connaît en revanche une situation beaucoup plus critique. La renaissance de l’Aral est donc bien réelle, mais elle reste partielle, artificielle et particulièrement fragile.

Qu’est-ce que le barrage de Kokaral ?

Le barrage de Kokaral est un ouvrage construit au Kazakhstan pour séparer la Petite mer d’Aral, au nord, du bassin méridional beaucoup plus vaste. Achevé en 2005 avec le soutien de la Banque mondiale, il permet de retenir une partie des eaux du Syr-Daria dans le bassin nord. Le niveau de l’eau y a augmenté, la salinité a diminué et plusieurs espèces de poissons ont fait leur retour. Le barrage est ainsi devenu le symbole d’une chose que l’on croyait impossible : faire renaître, au moins partiellement, une mer que l’homme avait condamnée.

Qu’est devenue la Grande mer d’Aral ?

La Grande mer d’Aral, située principalement en Ouzbékistan, a connu un recul beaucoup plus spectaculaire que la Petite mer du nord. Son assèchement a laissé place à l’Aralkum et à plusieurs bassins résiduels. Contrairement au bassin nord, elle ne bénéficie pas d’un ouvrage permettant de retenir efficacement les eaux du Syr-Daria. Son avenir reste donc extrêmement incertain.

Qu’est-ce que Qosh Tepa et pourquoi menace-t-il la mer d’Aral ?

Qosh Tepa est un immense canal construit en Afghanistan afin de détourner une partie des eaux de l’Amou-Daria vers de nouvelles terres agricoles. Le projet inquiète les autres États d’Asie centrale car l’Amou-Daria constitue l’une des principales sources d’alimentation du bassin de la mer d’Aral. Après avoir survécu au désastre provoqué par les grands travaux soviétiques, l’Aral se retrouve ainsi confronté à une nouvelle bataille pour l’eau. La question n’est plus seulement de savoir comment sauver la mer d’Aral, mais aussi comment partager l’eau qui lui permet encore de survivre.

Qu’est-ce qu’Aralsk-7 ?

Aralsk-7 était un site soviétique secret installé sur l’île de Vozrozhdeniya, au cœur de la mer d’Aral. L’Union soviétique y a développé et testé des armes biologiques. Pendant des décennies, l’île est restée isolée et inaccessible. Mais l’assèchement de la mer a progressivement rendu cette ancienne île accessible par voie terrestre, transformant encore davantage la catastrophe écologique en problème de sécurité. Aralsk-7 constitue ainsi l’une des facettes les plus sombres de l’histoire de la mer d’Aral.

Pourquoi la mer d’Aral est-elle considérée comme l’une des plus grandes catastrophes écologiques du XXe siècle ?

Parce qu’il ne s’agit pas simplement de la disparition progressive d’un lac. En quelques décennies, une immense étendue d’eau a été transformée en désert sous l’effet de décisions humaines. La catastrophe a détruit des écosystèmes, fait disparaître une activité économique entière, bouleversé les populations locales et modifié durablement l’environnement régional. La mer d’Aral est ainsi devenue l’un des exemples les plus frappants des conséquences qu’une politique agricole peut produire lorsqu’elle ignore les limites naturelles d’un territoire.

La mer d’Aral va-t-elle disparaître complètement ?

Il n’existe pas une réponse unique à cette question car la mer d’Aral n’est plus un ensemble homogène. La Petite mer, au nord, a connu une spectaculaire remontée grâce au barrage de Kokaral, tandis que les bassins méridionaux ont continué à reculer. Il serait donc plus juste de parler d’une mer d’Aral fragmentée : une partie tente de renaître, tandis qu’une autre s’efface progressivement dans l’Aralkum.

Que peut nous apprendre la catastrophe de la mer d’Aral ?

La mer d’Aral constitue un avertissement grandeur nature sur la manière dont une ressource naturelle peut être sacrifiée au nom d’un objectif économique. Le coton soviétique a apporté des rendements et des exportations. Il a aussi vidé une mer, détruit une économie locale et laissé derrière lui un désert contaminé. Et aujourd’hui encore, alors que la Petite mer tente de renaître, la question demeure la même : jusqu’où peut-on puiser dans une ressource dont plusieurs territoires dépendent pour survivre ?

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