Cet ouvrage intitulé Histoire mondiale de la guerre économique a été écrit par Ali Laïdi et édité par la maison d’édition Perrin en 2020, dans la collection « Tempus ».

A travers de nombreux exemples historiques et préhistoriques, Ali Laïdi affirme la pertinence du concept de guerre économique, en arguant que celle-ci a toujours mû les sociétés humaines à l’aune de leur violence manifeste, mais aussi que cette violence n’existe pas uniquement dans la sphère politique, mais aussi dans la sphère économique. En ce sens, la théorie libérale de Montesquieu selon laquelle le commerce adoucit les mœurs, et à laquelle l’Europe continue de croire naïvement contrairement à ses rivaux, est sévèrement remise en cause pour laisser place à une analyse polémologique de l’économie, où de nombreux acteurs interviennent, des marchands de la Hanse aux espions de la NSA
Ali Laïdi est un docteur en sciences politiques et chercheur à l’Ecole de Pensée sur la Guerre Économique (EPGE) né en 1966. Depuis 2006, il anime notamment l’émission « L’entretien de l’intelligence économique » sur France 24, seule chronique audiovisuelle sur cette thématique. Il est intervenu à Sciences Po Paris (2001-2011), à l’INSA Lyon et enseigne actuellement à l’Ecole de Guerre Economique, l’IHEDN et l’IHEMI (ex-INHESJ). Fondés sur une approche transdisciplinaire (histoire, politique, économie…), ses ouvrages sur la guerre économique en font un expert majeur sur tous les enjeux concernant les stratégies de puissance étatiques et rapports de force entre acteurs de la mondialisation. Parmi ses ouvrages, on retrouve notamment Le droit, nouvelle arme de guerre économique (2019), La Chine ou le réveil du guerrier économique (2022) ou encore Histoire mondiale du protectionnisme (2022).
Notions-clés : guerre économique, intelligence économique, violence, commerce, espionnage, ruse, traité, rivalité.
Dans la mesure où l’ouvrage est scindé conformément à des périodes historiques, les différentes parties ci-dessous se focaliseront sur les grandes périodes chronologiques, elles-mêmes étayées par un ou deux exemples représentatifs. Le plan est donc le suivant : Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge, Temps modernes, époque contemporaine.
Tout d’abord, Ali Laïdi argue que « L’homme préhistorique est violent […] Chez lui, agression et alimentation se confondent » (p.21). En ce sens, Néandertal et Sapiens sont déjà des guerriers économiques, même si le degré de violence est limité : en effet, avec l’entrée dans la période Néolithique vers – 10 000 synonyme de sédentarisation et de développement agricole, les tribus étaient relativement éloignées entre elles. Néanmoins, « il a donc fallu imposer un droit de propriété sur la récolte, au beau milieu de la nature » (p.23). Ce faisant, la nourriture et les ressources en général deviennent un objet de convoitise majeur pour les autres tribus, de telle sorte que le « doux commerce » ne peut en aucun cas advenir. En outre, ces sociétés étant primitives, le statut de l’échange pose question : chez Claude Lévi-Strauss[1], la famille constitue la cellule sociale de base, et se construit conformément à la règle de la prohibition de l’inceste, poussant alors à la formation d’alliances et d’échanges entre tribus (échanges de bien, de mots et de femmes).
Or, il « constate que l’échec des mariages entre tribus, donc des alliances, débouche souvent sur la guerre. Même constat pour le commerce. En observant les Nambikwara du Mato Grosso, au Brésil, l’anthropologue conclut que la guerre est la conséquence d’un mauvais échange économique » (p.27). A l’inverse, les travaux de Pierre Clastres[2] montrent que la guerre n’est pas une question économique, mais plutôt politique, et donc l’apanage des sociétés étatisées. Les sociétés sans État visent quant à elles l’autarcie sur le long terme. Ainsi ces deux grands chercheurs s’opposent sur le statut de l’échange : le premier pense qu’il est la cause de la guerre, le second qu’il en est l’effet.
A partir du Moyen-Âge, la guerre économique est menée par les marchands, comme en témoigne l’ordre des Templiers : un ordre religieux, militaire et commerçant. En effet, « un ordre religieux constitué de soldats est une radicale nouveauté pour le christianisme. Comment en effet les enfants de Jésus peuvent-ils être à la fois moines et soldats ? » (p.76). Les Templiers jouissent de privilèges terrestres octroyés par le Pape, leur assurant pleine autonomie (protection apostolique) et exonération du paiement de la dîme notamment. Le Temple agit également comme banquier des puissants : « Derrière les hauts murs de ses commanderies il abrite les dépôts de ses illustres clients […] Parmi ses clients de renom, des seigneurs, des princes, des rois, comme Blanche de Castille, le comte d’Artois, les souverains anglais, les rois de France…Mais aussi des hommes d’Eglise, dont le plus important d’entre eux, le pape » (p.83). Sur le plan militaire, les soldats de l’ordre des Templiers se sont immiscés dans des conflits mettant en jeu la pérennité de leurs alliés, comme les cités italiennes : « En 1256 et 1258, le voilà embarqué dans un conflit économique qui oppose Venise à Gênes et connu sous le nom de guerre de Saint-Sabas […] Le Temple rejoint Venise, l’Hôpital appuie Gênes » (p.89). Gênes finit par échouer face à la toute-puissance des Templiers. L’ordre disparaît au XIVème siècle sous l’action de Philippe le Bel, ayant ordonné au pape Clément V la dissolution du Temple au concile de Vienne en 1312. Même si les nombreuses arrestations menées sont illégales, Philippe le Bel prend tout de même le risque d’affronter publiquement Rome, et en ce sens, contribue à l’émergence d’un État moderne fort et centralisé.
A compter de la Renaissance, la progressive diminution de l’influence religieuse et ecclésiastique dans les mœurs va profondément modifier les conditions de la guerre économique, où les États vont désormais jouer un rôle majeur. C’est aussi à ce moment-là qu’émerge une première forme de guerre de renseignement, avec le développement de la cartographie. Dans un contexte de Grandes Découvertes, le commerce maritime n’a de cesse de s’accroître. Afin de le soutenir, un corpus juridique va s’instaurer dans le sens d’une plus grande libéralisation des mers. Par exemple, le hollandais Hugo Grotius, avocat d’affaires de la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales), avance dans Mare Liberum que la privatisation des mers par les Ibériques est contraire à la concurrence libre entre nations européennes. « Découvrir n’est pas posséder » (p.225) selon lui, même si ces déclarations cachent en réalité les velléités d’un groupe de pression composé de marchands des Provinces-Unies dont le but est de casser le duopole hispano-portugais issu du traité de Tordesillas (1494). Ainsi, la VOC va se frotter à d’autres grandes entreprises étrangères, considérées comme des États dans l’Etat. Par exemple, l’EIC (East India Company) va avoir affaire à la puissance batave sur le marché asiatique (cf meurtre d’Amboine dans les Moluques). A ce moment de l’histoire, on se rend compte d’une chose : Hugo Grotius, ayant expliqué aux Portugais installés en Asie que « personne n’ignore qu’un navire qui traverse la mer n’y prend pas plus de droit qu’il n’y laisse de trace » (p. 320) dit exactement le contraire s’agissant des Anglais, c’est-à-dire que le commerce des épices est réservé aux Hollandais seulement.
A partir du XIXème siècle et de la Révolution Industrielle s’étant répandue en Europe, on constate une transformation de la guerre économique vers la guerre totale (surtout au XXème siècle), mais aussi vers la « guerre de course » (dépasser l’ennemi en allant plus vite que lui). De plus, la guerre devient essentiellement une réalité interétatique, à la manière des théories réalistes en relations internationales[3]. Par exemple, « depuis la défaite de Trafalgar, en 1805, les Français savent que l’Angleterre est imbattable sur mer […] Napoléon sait qu’il vaut mieux éviter ce champ de bataille : l’Empereur préfère combattre l’Angleterre en gardant les pieds sur terre » (p. 421). Les gouvernants comprennent alors petit à petit, comme le disait Sun Tzu dans L’art de la guerre, l’importance de se connaître soi, son terrain, ainsi que son ennemi afin de l’emporter. Le but est donc d’affaiblir l’économie britannique en instaurant un blocus continental, lequel sera acté par le décret de Berlin le 21 novembre 1806. Dans celui-ci, il dit : « Article 5 – Le commerce des marchandises anglaises est défendu et toute marchandise appartenant à l’Angleterre, ou provenant de ses fabriques et de ses colonies, est déclarée de bonne prise » (p. 432). Il s’agit en fait d’une mesure de réciprocité : l’Angleterre bloque la mer, l’Empire bloque la terre. Dans un premier temps, le blocus connaît un certain succès (en 1808, l’Angleterre est en crise économique), mais le manque de fermeté face aux contrebandiers ainsi que l’absence notoire d’unité des pays au sein du blocus conduit la politique napoléonienne à un demi-échec : « Londres ne réclame pas la paix à l’Empereur. Son commerce est secoué, mais pas au point de rendre les armes » (p.444). La dimension de guerre totale prend quant à elle tout son sens au XXème siècle avec les deux guerres mondiales, mettant en exergue l’enjeu central de l’information dans la guerre économique pour surpasser l’ennemi (Ex : opération Bernhard entre 1940 et 1944 : émission de 9 millions de faux billets de livre par les Nazis aux Anglais, afin de couler leur économie, elle n’ayant pas été annexée/occupée durant la guerre).
En conclusion, il serait intéressant d’interroger les tenants et aboutissants de la guerre économique au XXIème siècle : celle-ci semble faire usage d’une diversité d’acteurs, en dehors des armées régulières (Ex : groupes terroristes, mercenaires…), mais le bouleversement majeur est l’avènement des NTIC propice aux cyberguerres et à l’intelligence économique (Ex : NSA aux Etats-Unis, MSE en Chine, rapport Martre en France en 1994…). Ainsi « la guerre économique contemporaine est un moyen d’assujettir l’adversaire sans tirer la moindre balle, sans violence physique » (p. 692). Tout comme la guerre, l’économie incarne la continuation de la politique par d’autres moyens. A mon sens, ce livre est écrit avec un grand soin, apporte un haut degré de précision dans les propos, et parvient à éclairer le lecteur sur la réalité de la guerre économique sur le temps long de l’Histoire. Une réflexion plus philosophique sur la violence comme conséquence du désir mimétique[4] mériterait néanmoins d’être soulevée.
SOURCES :
Clastres Pierre, La société contre l’Etat, 1974.
Girard René, La violence et le sacré, 1972.
Lévi-Strauss Claude, Les structures élémentaires de la parenté, 1949.
Morgenthau Hans, Politics among nations : the struggle for power and peace, 1948.
[1] Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, 1949.
[2] Pierre Clastres, La société contre l’Etat, 1974.
[3] Hans Morgenthau, Politics among nations : the struggle for power and peace, 1948.
[4] René Girard, La violence et le sacré, 1972.