Lors de sa conférence de presse de rentrée du 25 août 2025, le Premier ministre François Bayrou a rappelé une réalité pour le moins inquiétante :
« Depuis 20 ans, chaque heure de chaque jour et de chaque nuit, la dette publique a augmenté de 12 millions d’euros supplémentaires ».

Fustigeant la situation de surendettement causée par des dépenses publiques « excessives », le Premier Ministre a mis en exergue la nécessité d’opérer des réformes pour le moins contestées : parmi elles, la suppression des deux jours fériés du lundi de Pâques et du 8 mai pourrait rapporter près de 4,3 Md d’euros à l’Etat. Malgré les promesses faites quant à la taxation des hauts revenus dans le budget 2026 (qui ne seront pas tenues), il n’en demeure pas moins que la dépense publique est devenue durant les deux mandats d’Emmanuel Macron le levier principal sur lequel agir pour faire des économies budgétaires. De surcroît pour justifier de telles coupes, un chiffre revient souvent comme un épouvantail une fois mis en perspective avec les autres pays européens : la dépense publique représente 57,1% du PIB (chiffres de 2024), ce qui situe la France à la 2nde place du podium juste après Malte (57,6%) et bien au-dessus de la moyenne de l’UE (49,2%). Un tel panorama place déjà la France parmi les Etats les plus socialistes d’Europe selon certains commentateurs :
Dépense publique et dette publique : de quoi parle-t-on ?
Avant de poursuivre l’analyse, il faut comme vous le savez définir les termes du sujet (c’est le moment de jouer au bon petit étudiant) : rappelons que la dette publique peut se définir comme l’ensemble des déficits cumulés des administrations publiques (APU) d’un pays, à savoir l’Etat, les administrations de la Sécurité sociale, et les collectivités locales. Il faut également distinguer dans la dette publique ce qui relève de l’encours de la dette (ensemble du capital emprunté que les administrations publiques doivent rembourser) et ce qui relève du service (part du budget des administrations allouée chaque année au paiement des intérêts). Depuis les années 1970, les déficits publics dans les pays développés ont acquis un caractère structurel (ils s’élèvent en moyenne à 3% du PIB dans les pays de l’OCDE chaque année), de sorte que la dette publique n’a cessé de croître depuis cinquante ans. La situation est d’autant plus préoccupante que l’accroissement de la dette s’effectue en temps de paix, contrairement à ce qui est constaté historiquement. Actuellement, la dette publique en France s’élève à 3411 Md d’euros, ce qui représente 115% du PIB. De surcroît, le déficit public se situe à 5,8% du PIB, ce qui dépasse largement les critères de Maastricht formalisés dans le PSC (Pacte de Stabilité et de Croissance) : une dette publique limitée à 60% du PIB et un déficit public limité à 3% du PIB. La dépense publique quant à elle représente l’ensemble des dépenses de fonctionnement (rémunération des fonctionnaires, entretien des locaux) et d’investissement (construction d’écoles, d’hôpitaux, de routes…) réalisées par les administrations publiques. D’après le Ministère des Finances en 2023, 1000 euros de recettes publiques financent principalement : les dépenses de protection sociale (565 €), dont 254 € pour la vieillesse (retraites, dépendance…), 205 € pour la santé et 40 € pour les familles ; les dépenses d’enseignement (88 €) ; les aides et subventions aux ménages et entreprises hors transports (71 €), les dépenses de transport (39 €) ; les dépenses des « services généraux » (fonctions supports) (66 €) ; les intérêts de la dette publique (31 €) ; les dépenses militaires (32 €). Ces 1 000 euros de dépenses publiques sont financées par 796 euros de prélèvements obligatoires (soit 510 euros d’impôts et 286 euros de cotisations sociales), par 108 euros de recettes publiques autres que les prélèvements obligatoires (droits d’entrée ou d’inscription, loyers et redevances pour services rendus etc.) et par 96 euros d’emprunts, c’est-à-dire de prélèvements obligatoires laissés aux générations futures. C’est donc la protection sociale qui pèse le plus dans le budget des APU et non le service de la dette. Toutefois, le chiffre des 57% donné précédemment nécessite de prendre quelques précautions de lecture pour éviter les contresens : en effet, ces 57% ne constituent PAS une part du PIB (comme s’il ne restait que 43% au secteur privé), car ces dépenses publiques alimentent non seulement les investissements publics (G) mais aussi la consommation finale des ménages (avec les revenus de transferts) et l’investissement des entreprises (à travers des subventions, crédits d’impôts…). Et si ce chiffre de 57% vous surprend, il faut savoir que les dépenses privées représentent quant à elle plus de 200% du PIB, de même que les dettes privées en France ne représentaient pas moins de 167% du PIB en 2021.
Des trajectoires contrastées en Europe
Les pays européens connaissent depuis les années 1970 une hausse structurelle de leurs dettes mais avec quelques divergences. En 1970, ces dettes représentaient environ 20 points de PIB en France et en Allemagne, 40 points en Italie et 50 points aux Pays-Bas. En 2023, la dette avoisine 140 points de PIB en Italie, 110 en France et en Espagne, et 60 en Allemagne. On observe donc une hausse tendancielle du niveau moyen de dette, ainsi qu’une divergence croissante, notamment entre la France et l’Allemagne. Ces différences s’expliquent principalement par des écarts de compétitivité, car un pays qui exporte davantage accroît son PIB (cf équilibre emplois-ressources), donc sa base taxable. Par ailleurs, lorsque le PIB augmente plus vite que la dette, le ratio dette publique/PIB diminue mécaniquement. C’est la raison pour laquelle les déficits public et commercial sont souvent « jumeaux ».
Quant au déficit public, celui-ci a connu un accroissement significatif à partir des années 1980 (à la suite du choc pétrolier des années 1970), des années 1990 (entrée dans l’euro qui occasionne une réévaluation des monnaies de tous les pays de la zone euro et qui de ce fait dégrade le solde extérieur et le solde public), et à l’occasion des crises des années 2000 (subprimes, Covid-19, inflation de 2022).
Nonobstant cela, on observe sur la période récente en France que le niveau des dépenses publiques en 2025 est identique à celui de 2017, ce qui accrédite l’idée selon laquelle le déficit public s’expliquerait moins par une hausse des dépenses qu’une baisse des recettes publiques. A titre d’exemple, l’allègement de la fiscalité sur les hauts patrimoines avec le passage à l’IFI a occasionné un manque à gagner de 4Md d’euros, de même que le CICE (Crédit d’Impôt pour la Compétitivité des Entreprises), mis en place en 2013 sous la présidence « socialiste » de François Hollande et de son premier ministre Jean-Marc Ayrault a coûté près de 110Md d’euros sur 6 ans pour des résultats médiocres.
Face à ce constat, il s’agira, en ayant recours aux outils de la science économique et de l’économie politique de la dette publique, de distinguer bon grain de l’ivraie, en posant la problématique suivante (directement inspirée de Jurassic Park) : peut-on dépenser sans compter ? Répondre à une telle question implique de s’intéresser aux différents usages politiques de la dette (I) avant d’aborder de la notion de soutenabilité de la dette publique (II).
I.- Les usages politiques (sous-optimaux) de la dette publique
L’accroissement structurel de la dette publique en temps de paix questionne quant à sa véritable finalité : sert-elle l’intérêt général ou bien l’intérêt de quelques-uns ? Et son utilisation est-elle optimale sur le plan économique ? Les travaux des économistes du Public choice, avec James Buchanan et Gordon Tullock au premier chef, donnent une réponse pour le moins triviale. L’hypothèse fondamentale de ce courant théorique est que l’intérêt général n’existe pas, et que l’économie politique se réduit à un conflit d’intérêts permanent entre gouvernés, gouvernants, bureaucrates, et groupes de pression (syndicats, lobbies) chacun cherchant à maximiser son utilité. Cette école rompt avec la vision dite de l’économie publique où l’Etat est considéré comme un planificateur bienveillant. Dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), Schumpeter donne une définition de la démocratie que reprendra l’Ecole des Choix publics : « la méthode démocratique est l’arrangement institutionnel pour arriver à des décisions politiques dans lesquelles les individus acquièrent le pouvoir de décider par le biais d’une lutte concurrentielle pour obtenir le vote du peuple ».
Selon ce paradigme, la dette devient simplement un moyen pour les gouvernants de relancer l’économie à court terme pour réduire le chômage, ce qui accroît leur popularité et donc le nombre de voix (Buchanan et Wagner, 1977[1]). Bien évidemment, les électeurs raisonnant à court terme dans ce modèle, ne se rendent pas compte que cette dette d’aujourd’hui va se traduire par une hausse d’impôts demain qui leur sera défavorable : ils sont soumis à une illusion fiscale.Cette première explication revêt une certaine pertinence aux Etats-Unis où le cycle politique est plus court qu’en Europe. Une seconde explication, davantage transposable au cas français serait que la dette publique sert à lier les mains de l’opposition. C’est ce que montrent P. Aghion et Patrick Bolton dans leur article de 1990[2] : la droite représente les « faucons budgétaires » et vont donc tout faire pour signaler leur sérieux budgétaire. Pour cela, elle maintient un certain niveau de dette publique, ce qui lui permet de continuer à faire valoir sa compétence budgétaire, mais aussi de lier les mains de l’opposition en cas d’échec aux élections. A l’inverse, la gauche représente les « colombes budgétaires ». Plus encline au défaut de paiement, elle va chercher paradoxalement à réduire la dette publique pour se donner une crédibilité électorale. En France, le tournant de la rigueur de 1983 a marqué la conversion de la gauche socialiste à la rigueur budgétaire, c’est-à-dire à l’économie de marché. Pour autant, les gouvernements, de gauche comme de droite refilent toujours la patate chaude à leurs successeurs sans jamais régler le problème, car ils ont intérêt à maintenir le problème en vie jusqu’aux prochaines élections. Le capitalisme sous perfusion préserve les intérêts des hommes au pouvoir au détriment des citoyens mal informés quant à l’usage véritable des deniers publics.
II.- La dette publique est-elle soutenable ? (Spoiler : oui)
Au-delà de la sous-optimalité se pose la question de la soutenabilité de la dette publique. Dans un article de 2022, Maxime Menuet et Patrick Villieu[3] distinguent la solvabilité de la soutenabilité :
1. La solvabilité est une notion comptable qui désigne la capacité d’un Etat à couvrir les intérêts de sa dette à l’aide de ses excédents primaires. Pour cela, les économistes comparent le taux d’intérêt réel de la dette avec le taux de croissance du PIB. Si le taux de croissance est supérieur au taux d’intérêt réel[4], ce qui est le cas à long terme, la dette est solvable.
2. La soutenabilité nous plonge quant à elle dans une forme d’incertitude radicale keynésienne puisqu’elle prend en compte l’acceptabilité sociale des hausses d’impôt ainsi que la capacité des Etats à se financer dans le futur. L’accroissement des spreads (écarts de taux d’intérêt) des OAT (Obligations Assimilables au Trésor) à 10 ans entre la France et l’Allemagne ou encore l’Italie constitue une mesure du risque dans la mesure où les investisseurs exigent une rentabilité plus élevée pour couvrir un éventuel défaut de paiement sur la dette qu’ils détiennent. Une peur irrationnelle à laquelle les gouvernements obéissent pourtant en supprimant des lits d’hôpitaux sans même se rendre compte qu’une baisse des dépenses publiques nuit à la croissance et donc au ratio d’endettement…
Conclusion : peut-on dépenser sans compter ?
Alors peut-on réellement faire du célèbre adage de John Hammond le mantra de la gestion des finances publiques françaises ? A vrai dire, notre analyse semble montrer que la dette publique française est soutenable à condition de prendre l’argent là où il y en a, c’est-à-dire du côté des ménages les plus aisés et des grandes entreprises sous perfusion d’argent public, au lieu de supprimer des jours fériés inutilement. Par ailleurs, dépenser sans compter ne peut être soutenable sans une totale transparence des gouvernants sur l’utilisation de l’argent public car la stabilité du contrat social en dépend. Enfin, nous avons vu que les manipulations électorales reposant sur la dette doivent attirer notre attention sur son utilisation plutôt que sur son niveau optimal ou sur un seuil à ne pas franchir, arbitraire par définition. Rappelons qu’au sortir de la 1ère guerre mondiale, la dette représentait 306% du PIB, mais un tel investissement était nécessaire en temps de guerre. En ce sens, le mur de la dette est un mythe, et la phrase de John Hammond doit être remplacée par « peut-on dépenser n’importe comment ? ». En se posant les bonnes questions, nous voyons bien que la dette n’est plus un fardeau, mais devient une solution face aux défis majeurs du XXIème siècle (crise climatique, armement…).
Bibliographie :
Aghion P., Bolton P. ; « Government Domestic Debt and the Risk of Default : A Political-Economic Model of the Strategic Role of Debt » (1990).
Auclert Adrien, Philippon Thomas, Ragot Xavier (2024); « Quelles trajectoires pour les finances publiques françaises », Note du CAE.
Buchanan James, Wagner Richard ; Democracy in deficit (1977).
Heyer Eric, Plane Mathieu, Ragot Xavier, Sampognaro Raul, Thimbeau Xavier (2025); « Quelles trajectoires pour les finances publiques de la France » ; policy brief, Revue de l’OFCE.
Menuet, M. et Villieu, P. (2022). Un « fardeau » de la dette publique ? Les limites du concept de soutenabilité. Revue d’économie financière, 146(2).
Site Vie publique : https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/291254-dette-privee-et-dette-publique-en-hausse-en-france-quels-enjeux#:~:text=Cette%20dette%20s’%C3%A9l%C3%A8ve%20ainsi,qu’%C3%A0%20la%20fin%202022.
[1] James Buchanan, Richard Wagner ; Democracy in deficit (1977).
[2] P. Aghion, P. Bolton ; « Government Domestic Debt and the Risk of Default : A Political-Economic Model of the Strategic Role of Debt » (1990).
[3] M. Menuet, et P. Villieu, (2022). Un « fardeau » de la dette publique ? Les limites du concept de soutenabilité. Revue d’économie financière, 146(2).
[4] Le taux d’intérêt réel est approximativement égal à la différence entre le taux d’intérêt nominal et le taux d’inflation.