Cet ouvrage intitulé La mondialisation n’est pas coupable : Vertus et limites du libre-échange a été écrit par Paul Krugman en 1996.
La première édition de la traduction française de cet ouvrage a été publiée aux éditions La Découverte en 1998 dans la collection « Textes à l’appui / série économie ». La version qui nous concerne est publiée le 13 janvier 2000 dans la collection « La Découverte Poche ».

Ce livre cherche à rendre compte de toute la complexité du commerce international, ne l’affublant pas de tous les maux que connaît l’économie américaine (chômage, inégalités salariales, baisse de la croissance). En démontant méthodiquement les arguments faussement savants de ses contemporains, et en analysant plusieurs situations où le libre-échange est en jeu (ALENA, croissance des NPI…), l’économiste américain veut souligner que les structures économiques nationales sont souvent à l’origine de nombreux autres maux économiques, et que la concurrence internationale n’y est pour pas grand chose. Cet ouvrage permet aussi de clarifier le rôle des politiques commerciales volontaristes dans des économies mondialisées.
Quant à l’auteur, Paul Robin Krugman est professeur d’économie et de relations internationales à l’université de Princeton, après avoir enseigné au Massachussets Institute of Technology et à l’université de Stanford. Il a reçu en 2008 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Pionnier de la NTIC (Nouvelle Théorie du Commerce International), il a montré les effets des économies d’échelle sur le commerce international et la localisation de l’activité économique. Contrairement aux théories classiques du commerce international (Ricardo, HOS), ses travaux portent sur le commerce intrabranche, mû par des logiques de différenciations verticale et horizontale. De plus, cette nouvelle théorie accorde une grande importance à l’innovation et se place dans un modèle de concurrence imparfaite.L’analyse de l’ouvrage reposera le plan suivant: après avoir démonté les arguments faussement savants des contestataires du libre-échange, il sera question des effets du libre-échange dans les pays avancés ainsi que dans les PED (Pays En Développement) avant de terminer sur la nécessité d’une redéfinir de la politique commerciale. Tout d’abord, Paul Krugman critique les thuriféraires de la compétitivité considérant, comme Bill Clinton, que chaque État est « comme une grande entreprise en compétition sur le marché mundial » (p. 18). Dans le cas américain, l’auteur rappele que la grande taille du marché fait que la production des entreprises est essentiellement tournée vers les consommateurs nationaux. En effet, le taux d’ouverture (X/PIB) est de 10% en 2000, ce qui reste relativement faible. « En d’autres termes, dans une économie pratiquant peu les échanges extérieurs, la compétitivité deviendrait un curieux synonyme de productivité sans aucun lien avec la concurrence internationale » (p. 22). En ce sens, tout problème de compétitivité imputé à la concurrence internationale n’est en réalité dû qu’à un problème de productivité des facteurs de production sur le territoire national. De plus, Paul Krugman en profite pour mettre en exergue le manque de rigueur des soi-disants experts en commerce international arguant que la compétition entre États est identique à celle qui oppose les entreprises. Parmi eux, le livre Head to head de Lester C. Thurow a le mérite d’attirer l’attention de l’économiste du MIT. « Par exemple, Thurow dit que les importations représentent 14% du PNB américain, tandis que cette proportion n’est que de 10% pour les exportations, d’où il tire la conclusion qu’en réduisant pour les faire coïncider avec les exportations, on ferait gagner 250 milliards de dollars en débouchés aux producteurs américains. Mais selon les chiffres de Economic Indicators, bulletin statistique mensuel du Jount Economic Committee, les importations américaines ne représentaient en 1993 que 11,4% du PIB, tandis que le chiffre était de 10,4% pour les exportations » (p. 39). En outre, ces coquilles dans les chiffres ne sont pas la seule forme d’erreur que peuvent commettre les « chercheurs » spécialisés dans le commerce international. Elles peuvent prendre la forme de confusions en terme de concepts mobilisés, ce qui est encore plus grave. Par exemple, Paul Krugman dit: « D’abord, Kennedy confond David Ricardo avec Adam Smith […] Mais il importe surtout que Kennedy se croit en position de discuter de la théorie des avantages comparatifs (“le fondement de la théorie économique moderne de la liberté des échanges”) sans en comprendre le concept » (p. 92). Dans un second temps, l’ouvrage s’intéresse aux effets de l’ouverture commerciale sur les salaires et l’emploi. Dans le chapitre « Commerce extérieur, emploi et salaires » (p. 47) est posé la problématique suivante : pourquoi les salaires ont tendance à stagner depuis les années 1970 aux États-Unis ? Pour les leaders politiques de l’époque, cela s’explique par la concurrence internationale dans une économie de plus en plus ouverte et interdépendante. Par exemple, la part du secteur manufacturier dans le PIB est passée de 30% en 1950 pour arriver à 20% en 1990. À cela s’ajoute une réduction des salaires des travailleurs peu qualifiés dans l’industrie manufacturière. Ce premier constat fait écho à une des théories classiques du commerce international : le modèle HOS (Heckscher – Ohlin – Samuelson). En effet, d’après le théorème Stolper-Samuelson, la spécialisation des pays selon leur dotation factorielle conduit, grâce à l’échange international, à une convergence des rémunérations par catégories de facteurs. Ainsi, si les États-Unis se spécialisent dans des productions intensives en travail qualifié (ce dont ils sont le mieux dotés), ils importeront des biens intensifs en travail non qualifié, qui feront donc concurrence à la production américaine. La demande en travail qualifié augmentant, les salaires de ces derniers s’accroîtront par la suite, au détriment des travailleurs non qualifiés qui verront leur rémunération baisser. La convergence vient alors du fait que les pays du Nord rémunèrent mieux le travail non qualifié en autarcie (relativement plus rare), contrairement aux pays du Sud. Le commerce international se traduit donc par une égalisation des rémunérations en ce sens.

Nonobstant, Paul Krugman affirme que « Dans la très grande majorité des cas, l’augmentation de la demande de travail qualifié est la conséquence d’une modification de la demande interne à chaque secteur d’activité, et non pas d’une recomposition de la structure sectorielle de l’économie américaine pour répondre aux exigences du commerce extérieur » (p. 58). Il dit même un peu plus tard que « la véritable raison de la progression des inégalités de salaires est plus subtile : depuis 1970, le progrès technique a augmenté la prime que le marché donne aux travailleurs hautement qualifiés, de l’informaticien au chirurgien » (p. 185). A l’aune de cette analyse, il advient nécessaire de reconnaître que l’ouverture commerciale n’a joué qu’un rôle mineur dans l’accroissement des inégalités de revenus comparativement au progrès technique biaisé en faveur du travail qualifié. Il semble également pertinent de faire le parallèle entre la part grandissante du secteur des services au détriment du secteur secondaire (dont le manufacturier) et la théorie du déversement[2] développé par Alfred Sauvy : en raison du changement dans la structure de la demande et des gains de productivité au cours du XXème siècle, la société américaine a connu un déversement du secteur secondaire vers le secteur tertiaire dans les années 1970-1980. Ce processus explique donc le déclin de l’industrie manufacturière, pour laquelle les biens sont de moins en moins demandés, et infirme donc la thèse précédente. Concernant les pays du Sud, l’ouverture commerciale a fortement été soutenue par le « consensus de Whashington », arguant que la libéralisation des économiques était la solution pour rattraper le retard de développement des PED. Cette vision du développement nous vient de Walt Whitman Rostow[3] ayant décrit les 5 étapes du développement par lequel passe tout pays : société traditionnelle, conditions préalable au décollage (mentalités, structures économiques…), décollage (take-off), phase de maturité, âge de la consommation de masse. Néanmoins, les PED ont également eu recours à l’endettement auprès des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale), lesquelles ont imposé des PAS (Plan d’Ajustement Structurel) aux économies. Par exemple, le Mexique a eu recours à des emprunts auprès du Trésor américain, qui lui-même a parfois accepté d’annuler une partie de ses créances (Ex : plan Brady en 1989) afin que les autres soient remboursées. Néanmoins, Paul Krugman dira dans Pourquoi les crises reviennent toujours en 2008 que l’origine des crises financières vient souvent d’un problème de surconfiance à l’égard des marchés. La globalisation financière a engendré une globalisation du risque moral avec des investissements douteux qui peuvent être protégés en cas d’échec par l’État, déposants et investisseurs ont perdu leur rationalité et pris des risques trop grands, preuve que le marché autorégulateur est un mythe. De ce fait, le Mexique, en raison de cet « effet tequila » (effet de surconfiance dans la capacité à rembourser) a connu plusieurs crises financières, dont la plus significative a lieu en 1994. Le couple libéralisation-dévaluation a eu, selon Paul Krugman, des conséquences délétères sur les PED comparables aux conséquences de la libéralisation sur la débâcle du modèle communiste. Pour les pays asiatiques érigés au niveau des NPI (Nouveaux Pays Industrialisés) incluant les quatre tigres (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, Taïwan), l’économiste enseignant à Princeton les qualifie de « tigres de papier » (p. 172) pour caractériser leur modèle de croissance extensive et extravertie, avec de faibles gains de productivité. Enfin, le livre cherche à redéfinir les termes de la politique commerciale. Pour cela, Paul Krugman défend l’idée d’un protectionnisme stratégique destiné à subventionner les industries avec un niveau élevé de charges fixes, mais ayant la capacité de générer des rendements d’échelle croissants. Ces aides sont versées dans l’optique d’accroître le niveau de production des entreprises et ainsi mieux faire face à la concurrence étrangère, au sein d’un marché oligopolistique. Même si le modèle fondateur de James Brander et Barbara Spencer (1985) n’est pas illustré par le secteur aéronautique civil, l’auteur va le populariser en représentant les effets des subventions sur la matrice des gains entre Airbus et Boeing. On remarque qu’une politique commerciale volontariste dans ce secteur en Europe améliore la capacité d’Airbus à acquérir des parts de marché face à son concurrent américain.<
En guise de conclusion, cet ouvrage est une véritable mine d’or pour mieux comprendre les effets supposés et réels du commerce international sur le chômage, les inégalités de revenus, et les risques de crise. En montrant que la mondialisation n’est pas la cause de tous les maux, Paul Krugman s’évertue à infirmer les allégations des faux savants au sein de l’administration Clinton et en-dehors, avec pour objectif de remettre l’économie au rang de science tout aussi rigoureuse que les sciences dites dures. De plus, et contrairement aux approches classiques, son approche néokeynesienne fait la part belle à l’interventionnisme dans les secteurs stratégiques, de même que le paradigme adopté pour analyser les échanges repose sur la concurrence imparfaite et l’innovation. Selon moi, cet ouvrage est une excellente référence, et invite à s’interroger sur les arguments fallacieux présentés par certains auteurs visiblement mal renseignés. Nonobstant, sur la question des rémunérations dans le modèle HOS, critiquée par Krugman, il semble toutefois que l’approche de Stolper-Samuelson garde sa pertinence dans les pays du Nord. Progrès technique biaisé et ouverture commerciale ne sont donc pas deux phénomènes indépendants.
Citations :
« Dites à un groupe d’hommes d’affaires qu’un pays est comme une entreprise en plus grand, et vous leur donnez le sentiment réconfortant d’avoir déjà compris les principes de base de l’économie mondiale. Essayez de leur expliquer certains concepts économiques, comme celui des avantages comparatifs : ce serait leur demander d’apprendre quelque chose de nouveau. Il ne faut donc pas s’étonner si beaucoup préfèrent une doctrine qui a toutes les apparences d’une théorie très élaborée et qui a en outre l’avantage de ne pas leur demander de penser » (p. 30).
« Kennedy s’inquiète de ce que votre pays pourrait n’être capable de rien produire plus efficacement que les autres, ce qui est l’erreur habituelle, la confusion entre les avantages comparatifs et les avantages absolus (erreur de raisonnement discutée page 20 du manuel d’économie pour étudiants de première année le plus vendu en librairie)» (p. 92).
Bibliographie :
Rostow Walt Whitman, Les étapes de la croissance économique, 1960.
Sauvy Alfred, La machine et le chômage, 1980.
Site du Collège de France, « Quels sont les fondements du commerce international et de l’internationalisation de la production », 2018. Consulté le 17 janvier 2023. URL : https://www.college-de-france.fr/media/campus-innovation-lycees/UPL475522296098698128_Classe_de_terminale___Science_economique___Chapitre_2.pdf.
Notes :
[1] Site du Collège de France, « Quels sont les fondements du commerce international et de l’internationalisation de la production », 2018. Consulté le 17 janvier 2023. URL : https://www.college-de-france.fr/media/campus-innovation-lycees/UPL475522296098698128_Classe_de_terminale___Science_economique___Chapitre_2.pdf.
[2] Alfred Sauvy, La machine et le chômage, 1980.
[3] Walt Whitman Rostow, Les étapes de la croissance économique, 1960.