L’histoire moderne de la France est celle d’une progressive sécularisation. Plus la France, et l’Europe, se modernisent, plus la laïcité semble triompher. Hasard ? Non, soutient Marcel Gauchet. Le christianisme quitte le monde politique et, toujours selon Marcel Gauchet, il est la propre cause de sa disparition. Le religieux s’éclipse, obligeant le politique, qui s’était jusque-là toujours construit avec lui, à se redéfinir : quelle doit être la place des religions en son sein ? Il va plus loin : démocratie et christianisme peuvent-ils se partager l’espace public ?
Par le processus de modernisation et d’étatisation, la cartographie du christianisme s’est considérablement modifiée. La croyance individuelle et l’émergence de l’État moderne accentuent le « désenchantement du monde ». La magie n’existe plus. Le sacré disparaît au profit du rationnel. Dieu a délaissé les croyances au profit de l’Homme, depuis la période humaniste du XVIe siècle. Cette révolution spirituelle à l’origine a des effets politiques. Le christianisme a lui-même créé la séparation entre la sphère religieuse et la sphère publique : les Évangiles le proclament, « Mon royaume n’est pas de ce monde », « il faut rendre à César ce qui est à César ». Il ne peut y avoir d’autonomie de la politique sans s’affranchir de la religion. Par cette différenciation de plus en plus grande entre spirituel et temporel est née l’autonomisation des États. Le christianisme n’est pas la cause du désenchantement, il a créé les conditions favorables.
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Biographie
Marcel Gauchet est né en 1946 dans le nord de la France. Issu d’un milieu catholique qui l’a façonné, Marcel Gauchet effectue ensuite des études pour devenir professeur au collège. Il intègre en 1961 l’Université de Caen, où il suit les enseignements de Claude Lefort. De 1980 à 2020, il est rédacteur en chef de la revue Le Débat, créée en 1980 par l’historien Pierre Nora. En plus d’être engagé auprès de plusieurs revues (L’Arc, Libre ou Textures), Marcel Gauchet a également été directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Parmi ses œuvres, on peut citer : Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion (1985) ; La démocratie contre elle-même (2002) ; L’avènement de la démocratie (en trois volumes, 2013-2017).
La religion dans la démocratie est un ouvrage de 175 pages regroupant les conclusions que tire Marcel Gauchet de son analyse aussi bien sociologique qu’historique. Sans le nommer directement, il s’inspire considérablement des travaux de Max Weber et de Hannah Arendt sur la sécularisation, l’avènement de l’État, l’origine de cette « sortie de la religion ». La parution de cet ouvrage s’inscrit dans un débat sempiternel sur la laïcité française : « Ce processus a affecté l’ensemble des sociétés occidentales, sous des formes diverses. Il a emprunté en France une voie singulière dont le mot de “laïcité” résume bien la complexité. » (p. 9), ainsi que dans une optique d’explication du recul du catholicisme.
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Le christianisme : religion à l’origine de la sortie de la religion
Pour Marcel Gauchet, le christianisme est la « religion de la sortie de la religion » parce qu’il introduit progressivement une séparation entre Dieu et le pouvoir politique. Contrairement aux religions antiques où le pouvoir était directement sacré, le christianisme affirme que le royaume de Dieu n’est pas celui des hommes (« Rendez à César ce qui est à César »). Le pouvoir politique cesse alors d’être divin et peut devenir autonome. Cette distinction entre le spirituel et le temporel crée les conditions de naissance de l’État moderne et de la démocratie.
Le christianisme favorise aussi l’autonomie de l’individu et le désenchantement du monde. Avec le monothéisme puis l’incarnation du Christ, Dieu devient transcendant, moins directement présent dans le monde quotidien. Selon Gauchet, repris de Weber, cette distance pousse les hommes à organiser eux-mêmes la société, la loi et la vie collective sans dépendre entièrement du religieux. La loi ne vient plus « d’en haut » mais des hommes eux-mêmes : on passe de l’hétéronomie (la loi imposée par Dieu) à l’autonomie (la loi créée par les citoyens).
Enfin, le christianisme prépare la sécularisation moderne en transformant la religion en affaire principalement privée plutôt qu’en principe organisateur de la société. La croyance ne disparaît pas, mais elle cesse de structurer l’ordre politique et social. Les démocraties modernes deviennent des régimes de neutralité où chacun peut croire librement sans imposer sa foi aux autres. Ainsi, selon Gauchet, le christianisme a paradoxalement produit les conditions historiques de son propre recul dans l’espace public.
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La fin d’un christianisme d’État
Cette sécularisation est une révolution dans l’Histoire de France, pour qui les interactions entre l’Église et l’État ont été structurantes. Les hommes se sont émancipés du religieux pour se donner leurs propres lois : ils sont passés d’un statut d’hétéronomie, où les lois étaient dictées par Dieu, à celui d’autonomie, où les hommes sont pleinement maîtres de leurs actes. La démocratie, gouvernement des hommes par eux-mêmes, n’est par nature pas compatible avec une loi supérieure. Ainsi, seule une société sécularisée, sans loi supérieure, peut être démocratique. Attention toutefois : cela n’exclut pas la croyance de la sphère privée. Au contraire, c’est bien le propre de la modernité que d’avoir créé un individu unique, une sphère privée dans laquelle peut se pratiquer n’importe quelle spiritualité. La sécularisation est née en même temps que l’individu.
Gauchet propose une thèse audacieuse. C’est le christianisme, ciment historique de l’Occident, qui est à l’origine de ce mouvement de sécularisation : il est la « religion de la sortie de la religion ».
Finalement, la démocratie est davantage un espace de neutralité que le régime de la loi des hommes.
Les sociétés occidentales sont de moins en moins religieuses. Même si le religieux est toujours présent :
« Nul parmi nous ne peut plus se concevoir, en tant que citoyen, commandé par l’au-delà. » (p. 11)
Toutefois, il faut bien comprendre Marcel Gauchet : la croyance religieuse demeure bel et bien. La sortie de la religion ne désigne pas la sortie de la croyance religieuse, mais la sortie d’un monde où la religion est structurante, où elle commande la forme politique des sociétés : « Sortie de la religion ne signifie pas sortie de la croyance religieuse, mais sortie d’un monde où la religion est structurante, où elle commande la forme politique des sociétés. » (p. 13). Les religions n’ont plus la capacité de dicter des lignes de conduite et des modes de vie. Elles ne peuvent plus imposer ni des choix politiques ni des croyances. Néanmoins, l’évolution du monde religieux ne marque pas sa disparition. Ses éléments constitutifs se sont déplacés dans un autre monde : « La sortie de la religion, c’est au plus profond la transmutation de l’ancien élément religieux en autre chose que de la religion. Raison pour laquelle je récuse les catégories de “laïcisation” et de “sécularisation”. » (p. 17)
La religion est réinventée, en particulier au travers de la figure de l’État (avec la notion parlante d’État-providence) : « Ce que l’épisode a de saisissant, c’est la coexistence de la sortie de la religion et de la réinvention de la religion. Elles marchent du même pas. » (p. 26) C’est l’État qui éduque, c’est lui qui discrimine les croyances, non pas sur leur science ou leur dogme, mais sur leur caractère moral et sur leur respect de l’ordre public : « L’État a la suprématie en tout, mais une suprématie, on l’a compris, qui est conçue pour cantonner la religion dans son ordre strict et empêcher qu’elle ne perturbe d’une manière ou d’une autre le bon ordre d’une société raisonnable et la félicité publique. » (p. 47)
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La loi de Dieu n’est plus au-dessus de la loi démocratique
« Comment faire des démocrates avec des croyants, tout en combattant la version de la croyance associée à une politique hétéronome ? » (p. 31) Gauchet a recours à deux concepts : celui d’hétéronomie (la loi de l’autre) et celui d’autonomie (la loi par soi-même). La religion relève pleinement de l’hétéronomie, alors que la loi moderne ne dépend aucunement de la religion : elle a été faite par les hommes. Il ne peut y avoir d’autonomie de la politique sans s’affranchir de la religion. L’avènement de l’État autonome, délesté de toute dépendance religieuse et exerçant sa souveraineté sur la religion, est la première étape de la mise en œuvre d’une société. L’État n’est jamais seul, il ne peut se construire sans société. De l’autonomie de l’État naît invariablement et nécessairement celle de la société : « …l’État en tant que l’un des principaux opérateurs du processus de sortie de la religion. » (p. 41)
La loi de Dieu n’est plus au-dessus de la loi démocratique, quelle que soit la religion. Gauchet n’en interdit pas moins d’être croyant. Le régime de la foi n’est toutefois plus un régime normatif. S’il n’y a plus de dépendance du politique envers la religion, cela signifie que le lien entre religion et politique a changé de statut. Elle n’a pas disparu, elle a évolué. La loi ne vient plus d’en haut, elle est constitutive même de la société démocratique, elle vient du bas. Elle n’est plus verticale mais horizontale et prend corps entre chacun. Elle est au cœur même de la société des hommes et s’est sécularisée en n’étant plus dépendante d’une autorité religieuse supérieure.
Deux visions de l’autonomie se combattent : celle qui, au nom de sa nature même, admet la religion et la croyance religieuse, chacun étant libre de croire, ce qui est le propre de l’autonomie ; et celle, plus autoritaire, qui, au nom de sa survie, prône une disparition de la religion, qu’elle juge dangereuse et antinomique avec le régime d’autonomie. La démocratie est la version politique de l’autonomie.
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La démocratie : régime de la neutralité et du doute
La démocratie moderne suppose, de par l’autonomie, l’égalité. L’autonomie vaut pour tout le monde :
« La citoyenneté, ou la chance offerte aux individus de s’élever au-dessus de l’étroitesse de leurs particularités et de se transcender eux-mêmes en participant à la généralité publique. » (p. 82)
Le régime démocratique est un régime de neutralité. Il n’interdit aucunement la pratique religieuse et laisse pleinement libre le citoyen. La croyance ne fait plus partie que d’un large choix d’options : « L’État est devenu neutre pour de bon, en face d’une société civile assumant pour de bon son pluralisme auto-organisateur. » (p. 99) Les croyances changent néanmoins. Elles sont moins répandues, mais choisies plus librement.
Le propre de la modernité est de singulariser et de transformer les personnes en individus. Ainsi, les croyances librement choisies « se muent en identité » (p. 121) et demandent de nouvelles manières de les vivre et de les extérioriser (les religions s’alignent sur les philosophies profanes pour expliquer le monde d’ici-bas). Les droits de l’Homme ne sont rien de plus que des droits privés pour les individus, simples conséquences du mouvement de modernité qui frappait l’Europe depuis le XVIe siècle.
Avant le règne de la modernité, les individus tendaient, pour s’accomplir, à dépasser leurs individualités pour rejoindre l’universel et le groupe. Désormais, il est demandé à chacun d’être lui-même (p. 123). Toutes les appartenances, toutes les croyances extériorisent et renforcent l’identité puisqu’elles en découlent. Ainsi donc, la foi étant librement choisie, elle se fait plus exigeante par rapport à : « ce qu’était la foi de nos pères. » (p. 128) En plus de dissocier public et privé et de renforcer le caractère individuel et unique de chacun, la modernité autonomise le politique en le séparant toujours plus de la société civile et de toutes formes de croyances : « Nous avons affaire, à l’échelle des derniers siècles, au basculement d’une situation de domination globale et explicite du religieux à une situation qu’on pourrait dire de secondarisation et de privatisation, cela en relation avec cet autre phénomène typique de la modernité politique qu’est la dissociation de la société civile et de l’État. » (p. 18) ; « L’autonomisation du politique caractéristique de la modernité s’effectue de la sorte sous le signe d’une subordination (religieuse). » (p. 45)
Les sociétés modernes sont des sociétés du doute. L’homme ne sait pas où il va : « C’est ce mouvement qui a frappé de décroyance les citadelles de l’illusoire éternité communiste et rendu dérisoire leur prétention d’incarner l’advenue de l’humanité au savoir achevé de soi. » (p. 29)
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Mise en perspective
Nous ne sommes plus certains d’être encore dans une période de sécularisation. Les identités religieuses apparaissent aujourd’hui de plus en plus fortes dans le monde, tandis que les revendications individuelles formulées au nom des religions se multiplient. Il n’y a pas véritablement de « retour du religieux », puisque celui-ci n’a jamais disparu ; il a simplement perdu de son influence dans l’organisation politique et sociale des sociétés. Depuis la fin de la guerre froide, on observe néanmoins une reprise visible du phénomène religieux dans l’espace public. Dès lors, une question se pose : si nous ne sommes plus pleinement dans un processus de sécularisation, sommes-nous encore dans la modernité telle qu’elle a été pensée par Weber ou Gauchet ? La sécularisation semble aujourd’hui connaître une forme de stagnation, voire de recul, remettant en cause l’idée d’un effacement progressif et inéluctable du religieux dans les sociétés modernes.
En outre, il apparaît de plus en plus que les sociétés contemporaines traversent une crise des valeurs. Les États ne seraient plus capables de défendre des principes communs suffisamment forts pour assurer la cohésion sociale. Cette crise tiendrait à l’absence de fondements partagés permettant le vivre-ensemble.
Face à ce constat, certains auteurs considèrent qu’il faudrait revenir aux sources de la cité et du politique, donc au religieux, afin de redonner un socle moral commun aux sociétés occidentales. Il ne s’agirait pas d’un retour à une monarchie de droit divin, mais plutôt d’une nouvelle forme de rapport théologico-politique dans laquelle la religion retrouverait une place structurante dans l’espace public et dans la définition des valeurs collectives.
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Citations
« La laïcité est l’un des foyers d’inquiétude d’une France inquiète. » (p.9)
« …cet événement discret, qu’aucune chronologie n’enregistre, et pour cause, puisqu’il n’est cernable qu’indirectement… » (p.11)
« Ce qui a propulsé le problème de la laïcité au premier plan, chacun le sait, c’est le heurt de cet affaiblissement continu du religieux qu’on observe en Europe avec une vague sociale-historique d’orientation opposée en provenance de sa périphérie. Je songe bien entendu d’abord à l’effervescence fondamentaliste et politique en terre d’Islam (mais qui affecte aussi bien le monde hindouiste, par exemple). » (p.37)
« L’entreprise révolutionnaire a consisté à sortir le papillon étatique de la chrysalide royale. » (p.49)
« Le bruit et la fureur de la polémique mettant aux prises le traditionalisme théocratique et l’athéisme militant tendent à le faire oublier, mais ce dont il s’agit en vérité, au travers de la coupure du lien entre l’Église et l’État, c’est de l’aboutissement, sur le cas le plus épineux, de l’autonomisation libérale des groupes d’intérêts ou de pensée. » (p.58)
« La représentation, au sens de la mise en scène publique de la diversité sociale, tend à devenir une fin en soi, dans ce nouvel idéal de la démocratie dont on essaie de reconstituer la logique. […] La priorité est que les problèmes soient représentés, avec ceux qui les posent, pas qu’ils soient traités. » (p.166-167)

Source : GAUCHET, Marcel, 1998, La religion dans la démocratie, Barcelone, éd. Folio/Essais.
Pour aller plus loin : GRESS, Thibaut. Entretien avec Philippe Nemo : autour des deux Républiques françaises. Actu Philosophia, 26 octobre 2008. Disponible à : https://www.actu-philosophia.com/entretien-avec-philippe-nemo-autour-des-deux/