République mystérieuse au double héritage des routes antiques de la soie et du baroque communiste soviétique, l’Ouzbékistan est le connecteur de toutes les autres républiques centre-asiatiques, la clef de voûte de la région.
Depuis la disparition de son dictateur de longue date, Islam Karimov, le pays semble désormais entamer de véritables avancées mais il demeure englué par le poids de son passé. Les vieux démons de la dictature Karimov, qu’ils soient économiques ou politiques, ne sont jamais loin. Répression, justice truquée et arrestations arbitraires sont encore de mise. De son côté, la culture du coton, bien qu’elle ait déjà détruit une mer, n’en reste pas moins un pilier vital de l’économie ouzbèke. De plus, une zone entière demeure encore contaminée par les expérimentations d’armes biologiques soviétiques.
Dans les rues de Tachkent, la capitale du pays, l’héritage islamique côtoie l’architecture soviétique, symbole des deux grandes identités du pays. À la fois carrefour historique des routes de la soie et centre politique névralgique de la domination soviétique sur la région, l’Ouzbékistan ne ressemble à aucun de ses voisins d’Asie centrale. Il est le seul à disposer d’une frontière avec les quatre autres républiques centre-asiatiques ainsi qu’avec l’Afghanistan. Fort de ses 37,7 millions d’habitants, il représente à lui seul la moitié de la population d’Asie centrale.

Il fut la porte d’entrée des Soviétiques et des Américains en Afghanistan et avant eux, des Mongols au Moyen-Orient. Renouant avec son histoire, l’Ouzbékistan redevient aujourd’hui la porte d’entrée de l’Europe pour le Chinois. Disposant du deuxième PIB de la région (derrière le Kazakhstan), l’économie ouzbèke connaît actuellement une forte croissance, avec un PIB en hausse de plus de 7 %, portée par la consommation intérieure, les exportations et les investissements publics et étrangers, tout en maintenant une stabilité macroéconomique relative malgré une inflation encore modérée[1].
Néanmoins, l’Ouzbékistan n’a que récemment mis à profit ses atouts. En cause, une dictature de trois décennies qui a fait du pays l’un des plus fermés au monde jusqu’en 2016. Bien que les choses tendent à changer depuis la mort de Karimov en 2016, les cicatrices du passé restent vives. Par cette dynamique de réformes et d’ouverture, l’Ouzbékistan entend bien devenir la clef de voûte de l’Asie centrale.
Plan de la réflexion :
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1. – Refus de l’autre et repli sur soi
Contrairement à plusieurs de ses voisins et autres ex-Républiques soviétiques, l’Ouzbékistan n’a pas connu de transition politique sanglante lors de la chute de l’URSS. Cela n’a pas empêché un grand nombre d’Ouzbèkes à prendre part à la guerre civile tadjike.

À l’échelle de la région, l’économie ouzbèke est relativement solide et bien diversifiée. Riche en gaz et en or, l’Ouzbékistan compte parmi les poids lourds de la production de coton. Grâce à cette relative diversité dans les ressources qu’il exporte, l’Ouzbékistan a été un des rares pays à enregistrer une légère croissance durant les années Covid.
À l’instar du modèle kirghize, les transferts de fonds provenant de travailleurs ouzbeks travaillant en Russie vers leurs familles restées au pays représentent une importante source de revenus pour le pays (plusieurs milliards de dollars chaque année, avec un pic en 2022[2]). Toutefois, l’Ouzbékistan fait tout pour que cette situation ne soit pas un levier d’influence pour Moscou.
L’hermite de l’Asie centrale
Depuis son indépendance, les relations de l’Ouzbékistan avec ses voisins sont exécrables. Le pays a attisé des conflits frontaliers locaux avec tous ses voisins.
Arrivé au pouvoir le 1er septembre 1991, et mort le 2 septembre 2016, après 25 ans (et un jour) au pouvoir, Islam Karimov, premier président de l’Ouzbékistan indépendant, a mis sur pied l’une des pires dictatures de la région, aussi autoritaire que refermée sur elle-même. Bien plus autoritaire que ses voisins, l’Ouzbékistan est devenu un État policier exemplaire, renouant avec les sombres années du stalinisme. En plus d’adopter une ligne isolationniste des plus dures, Karimov a toujours joué le rôle de perturbateur des relations régionales. Faisant tout pour rendre détestable la moindre relation bilatérale avec le moindre de ses voisins, Karimov a rendu impossible le commerce régional. Les frontières ouzbèkes sont restées hermétiques pendant tout son « règne ».
Durant l’ère soviétique, chaque RSS avait sa spécialisation, afin de dépendre des autres et de diminuer les velléités sécessionnistes. Ce schéma poussait à la coopération entre les RSS : en hiver, la RSS ouzbèke envoyait davantage de gaz au Kirghizistan et au Tadjikistan qui ouvraient plus grandes les vannes de leurs barrages en été. En 1991, lorsque les frontières des RSS, qui n’étaient alors qu’administratives, se sont cristallisées pour devenir des frontières internationales, cette collaboration a pris fin. L’Ouzbékistan faisant tout pour bloquer les projets hydrauliques de ses voisins.
Le tracé actuel des frontières de l’Asie centrale résulte en grande partie des délimitations territoriales soviétiques effectuées dans les années 1920. Dans une région extrêmement mélangée ethniquement, ces frontières « internes » ne devaient incarner qu’un découpage pratico-administratif. En 1991, elles ont toutefois évolué vers un statut international. C’est ainsi que Tachkent est aujourd’hui complètement excentrée, presque coupée du reste du territoire et que la « dangereuse » vallée de la Ferghana s’est retrouvée à cheval sur trois pays[3].

Pourtant, l’Ouzbékistan, comptabilisant à lui seul la moitié de la population d’Asie centrale, représente un marché très intéressant. Plusieurs entreprises n’ont ainsi pas hésité à alimenter largement une logique de corruption afin de s’implanter dans le pays. La corruption était d’ailleurs l’une des marques du régime de Karimov, régime mafieux et népotique.
Moscou ou Washington ?

Karimov n’a jamais été pro-russe et a toujours cherché la souveraineté totale de l’Ouzbékistan. En outre, établir des relations cordiales avec les États-Unis permettait, dans l’esprit de Karimov, de se faire légitimer et accepter par la scène internationale. Ainsi, après le 11 septembre 2001, Karimov a beaucoup soutenu la guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis. Dès 2001, Washington, avec l’appui de Karimov, implante une base militaire dans le sud du pays (Karchi-Khanabad). En quatre ans, 15 000 soldats américains y transitent. Toutefois, en 2005, après un massacre de civils commis par le régime, les États-Unis rompent leurs relations avec Tachkent.
Une guerre contre l’extrémisme islamique était d’autant plus la bienvenue que Karimov voulait se poser en leader musulman, donnant sa propre interprétation de l’islam.

Le tournant de 2016
Avec le Liechtenstein, l’Ouzbékistan est l’un des deux seuls pays doublement enclavés (entouré de pays eux-mêmes enclavés). Les politiques d’enfermement de Karimov étaient donc d’autant plus mal venues.

Depuis 2016 et la mort de Karimov, la situation a changé. Officiellement, le pays est entré dans une voie de réformes, d’ouverture et de transparence. Sous l’impulsion du nouveau président, Shavkat Mirziyoyev, des efforts ont été entrepris : la coopération régionale d’antan revient progressivement. Tachkent ouvre davantage ses frontières et œuvre pour des projets régionaux d’hydroélectricité. Le régime a adouci de nombreuses mesures, en particulier celle qui obligeait toute la population sans distinction à partir, une fois par an pendant plusieurs jours, dans les champs de coton, pour y travailler gratuitement.
L’économie ouzbèke redresse la tête depuis la mort de Karimov. Le nouveau régime affiche de plus en plus l’Ouzbékistan comme un « pays-lien », le ciment de l’Asie centrale. Les médias s’ouvrent peu à peu mais le chemin reste encore long pour prendre la place de leader régional économique et politique aujourd’hui détenue par le Kazakhstan.
En effet, malgré les efforts, le passé n’est jamais très loin : la presse et la justice sont encore censurées et les habitudes du régime de Karimov n’ont pas été totalement abandonnées.
2. – Des partenariats timides et subis
En 1991, l’Ouzbékistan était doté de précieux outils, résultats directs des investissements importants lancés par Moscou pour mener sa guerre en Afghanistan à partir de 1980. Une fois l’indépendance acquise, Karimov s’est reposé sur ces infrastructures pour couper les ponts avec le grand frère russe et ses voisins et a préféré tendre la main vers les États-Unis (la Chine n’étant pas encore l’acteur de premier plan qu’elle est aujourd’hui). Le régime de Karimov a donc choisi de consommer ses atouts plutôt que de les faire fructifier.
Tout comme ses voisins, l’Ouzbékistan n’a jamais disposé d’une armée efficace, capable d’entamer un conflit ouvert et encore moins capable de permettre de se passer de la tutelle militaire russe. Quelques incidents épars, entre garde-frontières, ont pu éclater occasionnellement (les garde-frontières ouzbeks étaient spécialisés dans les déplacements minimes mais réguliers des bornes frontières). Une guerre conventionnelle reste toutefois largement inenvisageable. D’autant plus que Pékin cherche à tout prix la stabilité de la région.
L’Ouzbékistan a toutefois entretenu de bonnes relations avec la République islamique d’Afghanistan, jusqu’en 2021. Tachkent était alors considérée par le gouvernement Ghani comme l’un des partenaires principaux les plus constructifs de la région et a même aidé au retrait des forces américaines en 2020-2021. Néanmoins, depuis l’avènement des Talibans, aucune reconnaissance officielle n’a eu lieu et les relations restent marquées par un dialogue pragmatique. Plusieurs projets de coopération économique et d’intégration régionale sont toutefois en cours[4].

Soucieux de se constituer une voix souveraine, au détriment de la survie de la bonne entente régionale, l’Ouzbékistan a quitté à deux reprises l’OTSC (1999 et 2012). En août 2012, le Parlement ouzbek a adopté une nouvelle politique étrangère interdisant formellement de déployer des bases militaires étrangères sur le sol national. Ce texte rentre dans le cadre d’une politique plus large, stipulant que le pays n’entrera pas dans des blocs politico‑militaires[5].
Conscient que la Russie ne peut plus assurer aussi efficacement qu’avant son rôle de garant de la région, l’Ouzbékistan cherche à améliorer ses relations avec les États-Unis. Les républiques centre-asiatiques ont vu la perte du Haut-Karabakh pour l’Arménie comme un aveu de faiblesse de la part de la Russie. Néanmoins, dans les faits, Tachkent reste encore largement tributaire de la sécurité russe, ainsi que, de plus en plus, des prêts chinois. En outre, depuis le retrait des troupes américaines d’Ouzbékistan en 2005, les relations avec les Occidentaux sont timides et seule la Chine semble parvenir à s’imposer en Ouzbékistan. Les investissements massifs que la Chine injecte dans l’économie ouzbèke qui se retrouve progressivement, comme ses voisins, pieds et poings liés devant Pékin.
Dans sa stratégie de diversifier ses partenaires énergétiques, la Chine a maillé toute la région d’un réseau énergétique convergeant vers la Chine et d’un réseau de transport reliant la Chine à l’Europe. Ces investissements astronomiques, la Chine cherche une stabilité politique absolue pour étendre ses marchés sereinement (et ne pas déstabiliser le Xinjiang voisin) et un retour sur investissement sur plusieurs décennies, afin d’éviter à la Chine une crise de surproduction.

Le 6 juin 2024, la Chine, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan lancent officiellement le projet de chemin de fer reliant Kashgar (Chine occidentale) à l’Ouzbékistan, via le Kirghizistan. Ce projet, issu d’une ambition de plusieurs décennies, découle directement de la guerre en Ukraine et de la volonté de la Chine de diversifier des partenariats stables et pacifiques. Un tel tracé permet ainsi d’éviter l’Iran, l’Afghanistan et la belliqueuse Russie. 10 à 12 millions de tonnes de fret doivent transiter quotidiennement, sur les 522 km d’une ligne traversant les difficiles reliefs des montagnes du Tian Shan. La Chine apporte 51% des financements, l’Ouzbékistan et le Kirghizistan le reste. À Andijan, la ligne embouque la vallée de la Ferghana, principal pôle démographique, logistique et économique de l’Ouzbékistan oriental[6].
Forte de cette réussite, la Chine ne souhaite toutefois pas transformer l’essai en s’implantant militairement en Ouzbékistan, comme elle a pu le faire au Tadjikistan. La diplomatie chinoise repose davantage sur l’économie et la base tadjike résultait d’une nécessité à endiguer la menace terroriste. Pékin a pris soin de tirer les leçons des interventions militaires jugées « anti-islamiques » de la Russie en Tchétchénie et des États-Unis en Irak et en Afghanistan. La Chine connaît l’impopularité de l’usage de la force et se méfie grandement d’une question religieuse qui, au moindre dérapage, risquerait de faire exploser la poudrière du Xinjiang. Les Chinois préfèrent voir les Américains s’installer militairement en Asie centrale pour contrer les Talibans, leur permettant de rester vierge de tout usage de la force.
Plutôt que sur des bases militaires, le Parti communiste chinois préfère miser sur des infrastructures massives et gigantesques : oléoducs, gazoducs, voies ferrées, autoroutes, ports terrestres, etc. D’un point de vue financier, l’Ouzbékistan ne fait pas exception à ses voisins : il sombre lentement mais sûrement dans l’endettement chinois. La Chine modernise la région à marche forcée en y investissant des sommes que les pays centre-asiatiques ne pourront jamais rembourser. Cette stratégie n’a pas attendu 2012 et la réactivation du projet des Nouvelles routes de la soie pour voir le jour. Elle avait déjà été entamée dès les années 1990[7].
Comme bien d’autres pays, l’Ouzbékistan se retrouve pris au piège de la dette chinoise. Rompre les liens avec Pékin est impensable dans l’état actuel des choses : le remboursement et le remplacement de ce formidable client qu’est Pékin est impossible.
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SOURCES :
[1] : ALIAKBAROVA, Rushanabonu ; BOYAROVA, Veronika. Central Asia posts growth above 6% in 2025, beating advanced economies. Euronews, 6 février 2026. [En ligne]. Disponible à : https://www.euronews.com/business/2026/02/06/central-asia-posts-growth-above-6-in-2025-beating-advanced-economies.
[2] : KUN.UZ. Remittances from Russia to Uzbekistan reaching record high in 2022 – World Bank. Kun.uz, 2 décembre 2022. [En ligne]. Disponible à : https://kun.uz/en/news/2022/12/02/remittances-from-russia-to-uzbekistan-reaching-record-high-in-2022-world-bank.
[3] The Red Line Podcast. YouTube, The Geopolitics of Uzbekistan (and the Island of Anthrax). The Red Line. [Vidéo en ligne]. Disponible à : https://www.youtube.com/watch?v=tN73JIiEdRU.
[4] : TOLOnews. L’engagement de l’Ouzbékistan à renforcer ses liens avec l’Afghanistan. TOLOnews. 24 juillet 2025. [En ligne]. Disponible à : https://tolonews.com/afghanistan-195143.
[5] : EURASIANET. Uzbekistan: Tashkent says no to foreign military bases and blocs. Eurasianet, 3 août 2012. [En ligne]. Disponible à : https://eurasianet.org/uzbekistan-tashkent-says-no-to-foreign-military-bases-and-blocs.
[6] : LE DIPLOMATE. Analyse : la promesse du chemin de fer Chine–Kirghizistan–Ouzbékistan redessine l’échiquier eurasiatique. Le Diplomate, [s.d.]. [En ligne]. Disponible à : https://lediplomate.media/analyse-la-promesse-du-chemin-de-fer-chine-kirghizistan-ouzbekistan-redessine-lechiquier-eurasiatique/.
[7] : LEWIS, Joanna. Dark Shadows : Inside the Secret World of Kazakhstan. Bloomsbury Academic. 21 avril 2022.
[8] : KUN.UZ. Lancement du mouvement des trains de marchandises le long du corridor de transport « Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan ». Kun.uz, 13 juin 2023. [En ligne]. Disponible à : https://kun.uz/en/88181894.