Il n’est rien si cruel qu’un oubli dont la cause est violente. Nombreux sont les exemples de ceux qui, comme Janie Marèse (1908-1931), auraient connu une grande carrière étoilée de succès, si une mort prématurée n’avait fauché le fil de leur existence.
De nos jours, rien ou presque ne subsiste de ce qui fut. Janie Marèse est hors la mémoire : aucune rue de France ni d’ailleurs ne porte son nom ; ce nom qui, au début des années 1930, dans le contexte des débuts du cinéma parlant, était pourtant en voie de devenir celui d’une idole.

Le cinéma français de l’entre-deux-guerre voyait cohabiter plusieurs générations d’actrices. Certaines, nées au XIXe siècle, avaient surtout commencé leur carrière dans le monde du théâtre, avant de suivre l’évolution technologique. C’est le cas par exemple de Gaby Morlay (avez-vous vu Le Voile bleu ?) ou de Pauline Carton (qui joua dans la plupart des films de Sacha Guitry, comme Le Roman d’un tricheur, Si Versailles m’était conté…). Ces pionnières précédaient une deuxième génération qui avait pu directement sauter dans le cinéma muet à ses débuts : elle comptait Denise Grey (connue aujourd’hui pour son rôle de mamie dans La Boom), Edwige Feuillère ou encore la très-fatale Mireille Balin.
Enfin, la fin des années 1930 connaissait les débuts d’une nouvelle génération toute fraîche, représentée par les deux monuments qu’étaient Danièle Darrieux et Michèle Morgan, nées respectivement en 1917 et 1920.
Janie Marèse appartenait à la deuxième génération. Née en 1908 à Chartres, elle ouvrit ses paupières dans une famille toute acquise au monde artistique, son père étant auteur et compositeur de vaudevilles. Après de précoces débuts au théâtre à 14 ans, elle fut rapidement repérée par le monde parisien. Brillant moins par sa beauté que par sa gouaille et son aisance dans l’opérette, le réalisateur Marc Allégret lui offrit son premier rôle dans un grand film : Mam’zelle Nitouche aux côtés du grand Raimu ; adaptation du succès de 1883 d’Henri Meilhac et Albert Millaud. (Je cite des personnages mais, rassurez-vous, ils ne sont pas au programme.) Le film en question, qui fut un succès, sortit en 1931, Janie y jouant le premier rôle féminin principal du haut de ses 23 ans.

Ce succès la fit connaître de Jean Renoir, lequel recherchait justement une héroïne pour son nouveau long-métrage La Chienne (traduit en anglais par : The Bitch, à une époque où l’on n’e connaissait visiblement’usait pas de pincettes). C’est à ce moment-là que, véritablement, la carrière de notre protégée commença de prendre en importance : Jean Renoir était un nom principal et réputé, et que dire de Michel Simon avec qui elle formerait le duo principal du film, et dont la prodigieuse carrière devait encore durer 45 ans !

Le scénario lui confiait le rôle de Lulu, prostituée montmartroise vivant sous l’emprise de son proxénète Dédé. Dédé n’aime pas Lulu ; Dédé violente Lulu ; mais Lulu est (du moins se croit) amoureuse de Dédé, et se préoccupe toujours de le satisfaire. En parallèle, Maurice (incarné par Michel Simon), est un employé de banque simple et benêt, vivant sous la tutelle d’une femme remariée qui le déteste. Tête de turc de ses collègues, il tombe un soir sur Lulu, de qui il tombe follement amoureux.
Dédé, apprenant cela, pousse alors Lulu à entretenir une relation avec Maurice qui, croyant l’Amour réciproque, la couvre de cadeaux, de sollicitudes, et lui offre même un appartement. Maurice est trop gentil, trop simple, pour s’apercevoir qu’il est le dindon d’une terrible farce, qu’il est le seul contre qui joue le triangle amoureux. Le moment où il réalise la situation est un déchirement brutal et… je ne raconte pas la suite ! (Il y a assez d’indices sur l’affiche).
Toujours est-il que c’est un chef-d’œuvre parmi les premiers films parlants. Les acteurs y sont de parfaits comédiens ; leur jeu est brillant et, encore que les techniques de prise soient rudimentaires, les émotions sont terriblement glaçantes.

Contrairement à Cupidon décochant ses flèches au hasard sur les cœurs qu’il entend unir, l’archange du destin semble quant à lui tenu par une cruauté aiguë. C’est fréquemment que sa mire incline à viser d’un mauvais sort ceux à qui la chance sourit ; par une insensibilité poussée aux derniers excès, Janie eut à en subir le coup. Et sans doute les méthodes trop expéditives n’eussent-elles pas satisfait aux appétits de la faucheuse, car c’est une simple rencontre qui déclencha le tout. Ainsi donc, à l’été 1931, sur le tournage, Janie fit la conjointe rencontre de Georges Flamant (Dédé) et de Michel Simon.
C’est alors que la fiction emprit le réel. L’Amour que Lulu vouait à Dédé devint celui de Janie pour Georges Flamant ; celui de Maurice pour Janie se transposa à Michel Simon vis-à-vis de notre actrice, et les tensions voguaient en puissance dans l’atmosphère de ce microcosme. Le transport émotionnel à l’écran est le seul bénéfice que cette situation engendrera : Janie Marèse, amoureuse, s’abandonna à Georges Flamant. Ce simple mouvement du cœur, si incontrôlable, comment eût-elle pu imaginer qu’il lui serait fatal ?

Le mercredi 11 août 1931, la dernière scène fut tournée et le film achevé. Trois jours plus tard, partie se ressourcer dans le Var, Janie fut tuée brutalement dans un accident de voiture. L’automobile, un bolide américain, était conduite par Georges Flamant lui-même, son amoureux.
Flamant en survivra et vivra encore longtemps (jusqu’en 1990) ; sa carrière se poursuivra, malgré l’ostracisme dont il sera victime de la part du milieu du cinéma durant quelques années. On (wikipédia) raconte enfin que Michel Simon, frappé par l’émotion, s’évanouit lors de l’enterrement.

Voilà comment, par la mort brutale d’une jeune femme gaie et joyeuse de 23 ans, l’avenir qui se dessinait devant elle fut en un instant anéanti. Seuls quelques rouleaux de pellicule sont encore imprégnés de sa vie, et qui la montrent telle qu’à l’antépénultième jour de son existence : quelques rouleaux qui auront, pour leur majorité, disparu de la mémoire collective. Le simple fait que vous soyez dorénavant au courant de son histoire a, sans doute, de quoi lui procurer un léger sourire en nous regardant d’en-haut.
