De l’Empereur jaune au crédit social : tableau historique et philosophique de la construction et de l’acceptation de l’État chinois

La Chine est une nation qui fascine. Première économie au monde, elle compte plus de 1,4 milliard d’habitants répartis sur le plus grand pays de l’Asie orientale. Pays de tous les records et superpuissance en devenir, concurrençant et dépassant même les États-Unis dans plusieurs domaines, la Chine peut également se vanter d’une culture riche et d’une histoire plusieurs fois millénaire.

Fruit d’une construction étatique longue et centralisée, couplée à un développement national spécifique, la Chine d’aujourd’hui est la résultante d’un État-nation issu d’une culture civilisationnelle et philosophique dont découle un modèle national précis. Ainsi, le but de cet article est d’évoquer et d’expliquer comment le modèle étatique chinois a été pensé, accepté et légitimé ; quel rapport civil à l’autorité publique en est issu et comment il est accepté par la population chinoise aujourd’hui.

Avant d’entrer dans le détail du processus de civilisation et l’établissement de l’État en Chine, certains concepts clés doivent être redéfinis comme les principes du Contrat Social pensé par Hobbes, Locke ou Rousseau ; l’approche sociologique de l’État par Max Weber et la formation historique de l’État et d’une société selon Norbert Elias.

Plan de la réflexion :

  1. Aux origines de la conception philosophique occientale de l’État
  2. Naissance de « l’État » chinois : du Premier empire aux Royaumes combattants
  3. Confucianisme, taoïsme et bouddhisme : ciment moral de la civilisation chinoise
  4. La Chine communiste : réapropriation des valeurs traditionnelles, modernisme technologique au service d’un État policier

Aux origines de la conception philosophique occientale de l’État

L’une des premières théories philosophiques permettant d’expliquer l’apparition et le développement d’un État fut la théorie dite du « contrat social ». Pour l’un de ses théoriciens, l’anglais Thomas Hobbes, tout part de la définition d’un état de nature propre à l’homme : état sauvage dans lequel tout homme est en guerre contre tous les autres, une « guerre de chacun contre tous ». Pour y mettre un terme, les hommes consentiraient à se rassembler en communautés pour concéder une part de leurs libertés d’action et de comportement à un arbitre supérieur, en échange de l’assurance qu’il garantira leur sécurité en régulant les conflits internes à la société. Cette transaction crée un contrat social permettant de sortir de l’état de nature, conduisant à terme à l’émergence de l’État.

Dans la continuité de cette théorie, en 1690, John Locke pensera le contrat social comme la sauvegarde inaliénable des droits naturels acquis dès la naissance. L’état de nature n’est pas sauvage ni violent, mais simplement libre : l’émergence de l’État à la suite du contrat social a pour rôle de garantir aux individus la liberté, la sécurité et les droits de propriété. Le processus civilisationnel qui s’ensuit serait donc une continuité de l’état de nature, mais codifiant et organisant la vie publique, la faisant basculer dans l’État de droit.

Jean-Jacques Rousseau théorisa que l’homme à l’état de nature serait amoral, mais que le processus civilisationnel serait inévitable en raison des comportements humains ; et le développement sociétal finirait par corrompre les hommes. Dans ce contexte, le contrat social doit permettre la sortie de ce cercle vicieux et la métamorphose de la société. Le contrat vise donc la sortie de l’intérêt privé afin que chaque individu soit souverain et se constitue en un peuple responsable, privilégiant l’intérêt général de la société à son intérêt particulier. Le pacte de Rousseau supporte l’émergence d’un État issu des intérêts du peuple et défendant celui-ci : c’est une vision résolument démocratique. Malgré ses diverses approches, certaines critiques peuvent être faites sur l’émergence de l’État de droit, l’instauration de ce dernier et les risques de dérives autoritaires. Aussi cette première approche doit-elle être complétée par les théories de Weber et d’Elias.

L’allemand Max Weber, dans Économie et Société publié en 1922, fait reposer l’État sur trois principes centraux : la souveraineté, le pouvoir et la légitimité. L’État se constitue donc comme un territoire géographiquement limité et disposant d’un caractère institutionnel délimitant les rapports d’autorités et d’obéissance par les lois. De plus, son pouvoir pour être accepté doit être inscrit dans un cadre légal-rationnel entraînant l’apparition d’un appareil administratif et de fonctionnaires devant faire accepter les règles de gestion de la société. Enfin, les autorités publiques doivent disposer du monopole de la violence légitime.

Pour aller plus loin dans la pensée de Max Weber :

En complément, Norbert Elias s’intéresse à l’émergence de la civilisation, avec La Civilisation des mœurs, ouvrage paru en 1973 et complété en 1975 par La dynamique de l’Occident. Elias montre que cette dernière est le fruit d’un processus séculaire entrainant la domestication des instincts humains, l’apprivoisement des pulsions humaines et la maitrise des désirs individuels. Résultant d’une lente évolution, ce processus se diffuse progressivement des cours royales à la noblesse avant de se propager à l’ensemble des strates de la société.

Après avoir brossé un tableau général de l’émergence de l’État, nous pouvons questionner la façon dont ces notions sont appréhendées en Chine. En réalité, une autre grille de lecture est nécessaire, car les théories évoquées ci-dessus souffrent d’être purement occidentales. Elles peinent ainsi à expliquer le modèle culturel et étatique chinois. Aussi, c’est désormais sur ces prismes orientaux et asiatiques que nous nous concentrerons pour expliquer le processus civilisationnel étatique chinois ainsi que son acceptation.

Comment les liens qu’entretient la population chinoise à sa culture et sa civilisation ont structuré cette société, en menant à la construction d’un système bâti sur le respect de la hiérarchie et des normes édictées ? Décentralisons notre regard et sortons du carcan occidental pour véritablement orienter notre vision sur la Chine, sa construction et son acceptation. Pour ce faire, nous reviendrons d’abord sur le développement historique de l’État en Chine. Dans un second temps, nous reprendrons les grands courants de pensée et philosophique ayant structuré la civilisation chinoise. Enfin, nous terminerons par un état des lieux de la Chine d’aujourd’hui, oscillant entre renouveau de ses valeurs traditionnelles et adaptations d’un régime communiste moderne.

Naissance de « l’État » chinois : du Premier empire aux Royaumes combattants

Historiquement, les premières fondations d’un État chinois remontent à l’Antiquité, au cours des premières dynasties impériales régnant sur un territoire entourant le Fleuve Jaune (Huang Hé). C’est dans cette région que commence l’histoire et la civilisation chinoise autour de la figure mythique du premier empereur, « l’Empereur Jaune » Huangdi, dont le règne se serait déroulé entre 2 698 à 2 597 av. J-C. Selon diverses sources , il se serait engagé dans de nombreuses guerres et batailles pour le contrôle de la région. Face à ce qui est alors considéré comme des peuples barbares, la figure de l’Empereur Jaune aurait apporté des éléments de civilisation et d’unité. Il se serait rendu sur le Mont Tai pour accomplir le rite du sacrifice impérial au cours duquel deux dragons jaunes seraient apparus et l’auraient légitimés comme empereur, l’autorisant à régner à travers le mandat du Ciel scellant le lien entre pouvoirs céleste et terrestre. Personnage légendaire et civilisateur, la figure de l’Empereur Jaune sera divinisée après sa mort, lui octroyant la réputation de père de la Chine et de l’ethnie Han, dont ses fils sont issus, et qui est encore aujourd’hui l’ethnie majoritaire en Chine.

Après son règne, ce sont les dynasties Xia, Shang et Zhou, permettant l’élargissement du territoire impérial, le développement du bronze, l’avènement des premières cités, l’usage de l’écriture et les prémices d’un système bureaucratique centralisé (1 045 av. J-C).

Durant la période des « Printemps et Automnes » (770–453 av. J.-C.), la menace croissante des peuples étrangers pousse les différents territoires chinois à s’unir lors de campagnes militaires, renforçant la notion d’État. La Chine s’organise alors autour d’une autorité centrale incarnée par l’empereur, symbole d’unité, et d’une identité commune, celle des Hans. Une conscience d’appartenance à un proto-État émerge, renforcée par les progrès technologiques et les améliorations économiques et sociales qu’ils permettent. Face aux tribus dites barbares, les Hans développent une cohésion accrue autour de leur système politique. L’État, bien que non théorisé, est accepté tant qu’il garantit l’harmonie et les intérêts collectifs. Cependant, les divisions internes affaiblissent progressivement cette unité et conduisent à la période des Royaumes combattants (453–221 av. J-C.).

Cette période est marquée par une consolidation politique et ethnique, mais aussi par de profondes divisions entre principautés, qui plongent l’Empire dans des guerres internes et externes opposant noblesse, grandes familles et pouvoir central. L’unité se fragmente à mesure que les conflits s’enlisent et que les grandes puissances s’affrontent.

Malgré ces troubles, l’époque permet la continuité du processus civilisationnel chinois : développement de l’agriculture, progrès de la métallurgie, mobilisation massive des armées et apparition d’unités d’infanterie organisées. Ces avancées, accaparées par la guerre, renforcent progressivement les pouvoirs locaux au détriment de l’autorité centrale de la dynastie Zhou.

Confucianisme, taoïsme et bouddhisme : ciment moral de la civilisation chinoise

C’est dans ce contexte de crises et de déclin moral qu’émerge le confucianisme, premier grand courant philosophique chinois, dont l’influence structurera durablement la société chinoise.

Durant la période des Royaumes combattants puis avec l’émergence de la Chine impériale à partir de 221 av. J-C., trois grands courants de pensée façonnent les valeurs et les traditions chinoises : le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme. Ces traditions, centrées sur l’harmonie et l’ordre social, se distinguent de la philosophie occidentale, fondée sur le questionnement, la logique et l’analyse critique.

Or, la philosophie chinoise ne repose pas sur une analyse visant à remettre en question les modèles établis mais sur une pensée avant tout synthétique. Elle privilégie les résultats et l’harmonie collective plutôt que les méthodes, cette harmonie devant être portée par des individus vertueux et raisonnables. De manière simplifiée, l’approche chinoise consiste à accepter un modèle tant qu’il est fonctionnel et qu’il garantit l’équilibre social. L’acceptation n’est donc pas passive : c’est l’efficacité du système qui fonde sa légitimité. Ses échecs entraînent au contraire sa remise en cause, sa transformation ou son effondrement. La philosophie chinoise apparaît ainsi comme une quête d’équilibre, visant la stabilité et la confiance.

Le confucianisme est le courant le plus structurant. Il cherche à améliorer la vie sociale par des règles de pensée et de conduite favorisant l’harmonie à tous les niveaux de la société, en privilégiant le groupe sur l’individu. Il ne s’agit pas de réformer la société elle-même, mais la manière dont les individus perçoivent et vivent leurs relations sociales et familiales. Cette vision repose sur cinq vertus fondamentales : fidélité, sagesse, bienveillance, bienséance et droiture. La piété filiale constitue un pilier du confucianisme. Elle prône l’obéissance et le respect envers les parents et les aînés, donnant à cette pensée un caractère patriarcal. La famille devient le modèle de toutes les relations sociales, du fils au père jusqu’au sujet envers le prince. En dehors de cette hiérarchie, les hommes sont considérés comme égaux, même si les rôles et les statuts restent différenciés.

Le taoïsme constitue le second grand courant philosophique chinois. Apparue entre 1500 et 500 av. J.-C. avec Lao Tseu, cette pensée repose sur le concept du « Tao », principe fondamental de l’existence et de la réalité. Elle regroupe des dimensions mystiques, éthiques et naturalistes, notamment la recherche de l’équilibre symbolisée par le yin et le yang. À la différence du confucianisme, le taoïsme prône une harmonie atteinte par le suivi naturel de la « Voie », valorisant la liberté individuelle et la non-action. Selon cette vision, l’ordre social émerge spontanément sans organisation contraignante. Longtemps opposés, le confucianisme et le taoïsme ont fini par s’influencer mutuellement.

Le bouddhisme, originaire d’Inde et introduit en Chine au Ier siècle, constitue le troisième grand courant de pensée. De nature religieuse, il mettra plusieurs siècles à s’imposer, alternant entre persécutions et périodes de reconnaissance selon les dynasties.

Ces courants ont profondément marqué la civilisation, la nation et l’État chinois. Bien qu’ils aient été combattus à certaines périodes, notamment au début de la République de Chine (1912) et de la République populaire de Chine (1949), ils ont connu un renouveau et une certaine instrumentalisation à travers l’établissement d’un État chinois moderne et communiste.

La Chine communiste : réapropriation des valeurs traditionnelles, modernisme technologique au service d’un État policier

À l’époque contemporaine, la Chine est confrontée au « Siècle des humiliations » (1839-1949). Alors qu’émerge le modèle d’État-nation occidental, cette période est marquée par une succession de défaites (guerres de l’opium, révolte des Boxers,…) qui conduit, en 1912, à la chute de l’Empire multi-millénaire et à l’instauration de la fragile République de Chine. Au gré des guerres civiles et de l’invasion japonaise (dès 1931), c’est le parti communiste chinois (PCC) dirigé par Mao Zedong et supporté par l’U.R.S.S. de Staline qui s’empare du pouvoir en proclamant la République populaire de Chine en 1949, au terme d’une victoire contre les républicains nationalistes de Tchang Kaï-Chek (dont les forces se réfugient alors sur l’île de Taïwan, où le régime dissident existe toujours aujourd’hui).

Autoritaire, le régime communiste de Mao balance alors entre modernisation et dérives totalitaires, notamment avec la politique du « Grand Bond en avant » (1958-1960, entre 18 et 23 millions de morts) et de la Révolution culturelle (1966-1970, environ 20 millions de morts). Toutefois, après la mort de Mao en 1976, la Chine entame un mouvement d’ouverture économique avec une politique plus pragmatique de « socialisme de marché ». Cette ouverture va propulser l’économie chinoise, 2e puissance économique à partir de 2014.

Mais le pays n’abandonne pas ses travers autoritaires : en témoigne la répression des révoltes étudiantes de 1989 sur la Place Tian’anmen. Dès lors, le pouvoir central cherche par tous moyens à faire l’unité nationale tout en censurant les oppositions et la contestation. Pour ce faire, le PCC s’appuie sur les traditions historiques et philosophiques du pays (un découpage provincial millénaire, une tradition économique parmi les plus précoces au monde, une administration historique au service de l’Etat central). La Chine revigorée est ambitieuse : elle aspire clairement à devenir la première puissance mondiale.

Sur le plan philosophique, le confucianisme est supporté et instrumentalisé par le régime pour ses principes paternalistes et sa diffusion de la culture chinoise dans le monde au travers des instituts Confucius. Le taoïsme, lui, est soutenu de manière plus encadrée, contribuant au rayonnement culturel chinois sous le contrôle strict du Parti.

Pour finir, le régime a également une puissante politique de censure et de propagande reposant sur la technologie. Le PCC applique une politique de censure généralisée (politique, arts), et les journalistes chinois ne sont que des vecteurs d’influence du pouvoir. Les lignes directrices officielles de cette propagande sont qu’il est « interdit à des articles publiés de faire état de commentaires contredisant la ligne du parti communiste chinois ». Cependant, la principale problématique de l’État moderne chinois est la question du contrôle d’une population de plus de 1,4 milliard d’habitants et la maîtrise d’un territoire de plus de 9 millions de km². 

À cet égard, la pierre angulaire du régime de prévention de menaces internes est l’instauration d’un système de surveillance des masses et la mise en place du « Système de Crédit Social » (SCS). Le SCS désigne en réalité un ensemble complexe de mécanismes administratifs, économiques et judiciaires, dont la rationalité est que la fiabilité des individus, qu’elle soit administrative, financière ou morale, peut être mesurée, quantifiée et encadrée par la puissance publique. Elle est également une volonté du PCC de renforcer la relation entre la performance morale, la discipline individuelle et la stabilité collective, des notions héritées de la tradition confucéenne, mais réinterprétées par le pouvoir contemporain pour légitimer son action.

Le SCS s’inscrit dans un écosystème de surveillance technologique d’une ampleur inédite : réseaux de caméras intelligentes, reconnaissance faciale, contrôle des mobilités, analyse comportementale, plateformes de big data, infrastructures de cybersécurité et partenariats étroits entre administrations et entreprises privées du numérique. Le gouvernement met en avant une rhétorique valorisant l’ordre, la lutte contre les risques extérieurs, la défense de l’unité nationale et la prévention des « instabilités sociales ». La médiatisation des menaces, la valorisation de l’efficacité technologique et la promotion du modèle chinois participent ainsi à entretenir cette adhésion, dont les sources sont multi-millénaires. 

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