Guy Béart (1930-2015) est un chanteur français dont on ne se souvient pas. Et pourtant ! la richesse de son œuvre aura augmenté comme peu d’autres le patrimoine musical par de nombreuses merveilles.

Il est pour sûr anormal, si l’on connaît bien l’artiste, de n’être pas frappé de commisération devant le précoce de l’oubli que sa proche postérité lui a réservé. Tenez : on lui trouve seulement 38 millers d’auditeurs mensuels sur Spotify.

À titre de comparaison, derrière les icônes françaises qui dépassent pour beaucoup le million (Aznavour, Johnny Halliday, France Gall, Dalida, Gainsbourg, etc.), Brassens en a 624 millers, Jean Ferrat 443, Enrico Macias 337… même Chantal Goya en compte 166 ! Le père d’Emmanuelle Béart est encore statistiquement dépassé par Tino Rossi (80) et Luis Mariano (77) ; deux figures elles-mêmes désignées dans les années 1970 comme les anciennes idoles des parents.

Pour peu qu’il existe une justice dans ce monde, celle-ci commanderait de tirer cet auteur-compositeur-interprète de talent hors de l’oubli, pour le ranger enfin à la place qui lui est due : aux côtés des plus grandes figures de la chanson française.

1. — Du personnage : qui est-il ?

De Guy Béart, il faut noter d’abord quelques éléments de biographie. En premier lieu, mentionnons qu’il naquit en 1930 au Caire, en Égypte. Ce fait est à moitié anodin, et permet d’inclure notre protégé dans la liste des chanteurs français nés au pays des pharaons : liste comptant Claude François, Dalida ou Georges Moustaki notamment. Pourquoi une enfance en Égypte serait-elle d’ailleurs si propice à l’éclosion des talents musicaux ? La question mériterait certainement d’être étudiée par les plus éminents égyptologues.

Le Caire, dans les années 1940

Guy Béart fut bon élève, voire carrément intello : rentrant en France après l’obtention de son bac, il s’inscrivit conjointement en prépa au Lycée Henri IV et à l’École nationale de musique de Paris. Mieux encore : étant visiblement brillant, il intégra l’École nationale des ponts et chaussées et en sortit en 1952 comme ingénieur, à 22 ans. Il prit part, dès lors, à l’étude d’ouvrages d’art sur divers chantiers, et il — je cite sa nécrologie faite par l’école car je n’y comprends goutte — « mit au point, du point de vue mathématique, une théorie de la résistance des solides, qui fit l’objet d’une communication aux Organismes professionnels. »

Franchement, qui imagine aujourd’hui [citer le nom d’un chanteur actuel] être ingénieur en ponts et chaussées, et mettre au point des théories mathématiques ? En voilà une situation !

Si vous vous promeniez en Meurthe-et-Moselle avant les années 1990, vous auriez pu connaître le charmant pont routier de Maxéville, dont Guy Béart supervisa la construction. (Ce n’est pas lui sur cette photo.) Oseriez-vous vous aventurer sur un pont construit par Francky Vincent ?

L’histoire aurait pu s’en tenir à cet état de fait, si la providence n’avait introduit dans l’esprit de Guy une inclination véritable pour la composition musicale et l’écriture poétique, et ce dès le plus jeune âge. Faisant alliage des attributs artistiques qu’il avait, notre jeune troubadour eut tôt fait de faire parler de lui ; le Paris des années 50 le vit alors guitare à la main monter sur quelques modestes planches, puis en première partie d’artistes plus connus. En 1955, il eut notamment l’occasion fortuite de présenter à Brassens ses jeunes créations ; lequel sembla également convaincu de son talent. (Quand Georges Brassens a une opinion concernant la chanson, elle est généralement bonne à suivre.)

Toujours est-il qu’à la suite de ces premières opportunités, notre chanteur se fit un nom. Il devint quelqu’un, chanson après chanson, son nom devient connu, reconnu, Guy Béart montait, montait, quand tout à coup, un jour de 1966 : PAF !

Ici, rien à voir avec ce chien qui voulait traverser la rue : il s’agit ici du Paysage Audiovisuel Français. En effet, et les plus de 80 ans me confirmeront l’affaire, Guy Béart animait l’émission « Bienvenue chez Guy Béart », un talk-show qui tout en ayant le mérite de porter un nom explicatif, permettait à la société française de découvrir à l’écran les célébrités diverses du monde artistique et musical de l’époque.

Guy Béart, c’est ensuite plus de 500 chansons, des dizaines d’albums à succès, un célèbre clash avec Gainsbourg, une décoration par l’Académie française en 1994 pour l’ensemble de son œuvre, une vie rangée dans son chez-lui à Garches, une mort soudaine à 85 ans en septembre 2015 des suites d’une crise cardiaque, et, depuis, un oubli complet.

Dites-vous : pour certaines de ses chansons, on ne trouve même pas les paroles sur Internet. (N’est-on pas censé tout trouver sur Internet ?) Voilà qui indique, s’il le fallait encore, combien l’héritage de cet immense artiste souffre de méconnaissance.

Les présentations d’usage étant faites avec le personnage, je me fais à présent le plaisir de vous entraîner dans son univers : un monde poétique coruscant !

Guy Béart en 2014

2. — De son œuvre : que faut-il retenir de son legs ?

L’œuvre musicale de Guy Béart n’est pas originale dans sa quantité ; l’artiste sortit 18 albums au cours de sa carrière, entre 1947 et 2010. Il existe néanmoins une particularité dans son répertoire, car Guy Béart reprenait et adaptait souvent ses propres chansons : c’est une caractéristique qu’il poursuivait plus qu’aucun autre. Ainsi, celui-ci qui cherchera « De la lune, qui se souvient ? » sur Spotify tombera sur trois versions aux arrangements musicaux différents, enregistrées en 65, 70 et 77 ; celui-là qui voudra écouter « Quand on aime, on a toujours raison » découvrira qu’il existe une version de 1969 et une autre de 1983. Ce procédé d’adaptation offre une excellente occasion de suivre l’artiste, et à travers lui d’étudier l’évolution de la mode musicale des courants musicaux.

Voici donc venu le meilleur moment, celui de la musique ! Installez-vous confortablement, montez le volume, et profitez d’un doux moment de poésie.

  • Le Quidam, l’un de ses tout premiers textes, où l’on reconnaît pleinement l’influence de Brassens. Guy Béart la lui joua d’ailleurs, lorsqu’il le rencontra pour la première fois. 

  • Qu’on est bien, succès précoce qui deviendra un classique de son répertoire.

  • Bal chez temporel, plus proche de la poésie que de la chanson. (Pour l’anecdote, c’était la préférée de Valéry Giscard d’Estaing.)

  • L’Eau vive, C’est LA chanson phare. Si l’on a oublié le film du même nom sorti en 1958, on a en revanche retenu sa BO. Ce bijou dépasse toute les autres dans les écoutes Spotify, et je suis certain que vous l’avez déjà entendue quelque part un jour. 

  • Il n’y a plus d’après, un autre bijou. En voici une auto-reprise de 1976 qui permet de voir comment son style s’est sophisiqué.

Tous ces premiers succès ont fleuri à l’aube de la carrière de Guy Béart, avant 1960. Ils demeurent encore aujourd’hui les plus grandes chansons de cet artiste, après lesquelles peu d’autres deviendront autant connues. C’est en cela que réside une grande part de l’explication sur le déficit de notoriété de Béart : « en 1957 j’étais une vedette, mais en 1963, le twist devant régner sur le siècle, j’étais un has-been » déclara-t-il au Monde en 2003.

Pour autant, les années passant, Béart ne laissa pas de faire parler son génie : de très grandes et brillantes chansons ne tardèrent guère avant que de montrer le bout de leur strophes.

  • Les Grands principes, voici Béart dans son humour et ses rythmiques entraînantes. (Surtout à 1:21)

  • La Vérité, chanson dont on savoure les sous-entendus et accusations. Vous saurez maintenant d’où provient la fameuse citation « le premier qui dit la vérité, il doit être exécutéet », dont certains sophistes des temps modernes aiment assortir leurs posts Facebook.

  • Les couleurs du temps, un classique, bien doux et poétique comme il faut, qui plaira à toute la famille !

  • L’espérance folle, ici, Guy Béart montre combien il est maître dans l’art de faire coller les émotions et les idées avec la scansion d’une mélodie.

Voilà donc pour les principaux succès de Guy Béart. D’un artiste élaborant lui-même textes et mélodies ne pouvait surgir qu’une telle harmonie, qu’une caresse de l’âme qui replonge dans l’insouciance et la simplicité de temps heureux. La simplicité de Guy Béart qui, par son timbre de voix légèrement rauque, donne à ses histoires (qui sont véritablement des poésies) une dimension singulière, et intemporelle.

À travers ce portrait très rapidement brossé et concentré surtout sur l’artiste plus que l’homme, j’espère avoir pu vous montrer de quel genre de talents le patrimoine de l’oubli collectif peut regorger.

Si les chansons de Guy Béart vous ont plu, je ne saurais trop vous encourager à aller écouter les dizaines d’autres chansons, toutes aussi richement mélodiques, y compris les moins connues, vous trouverez pour sûr de quoi faire votre bonheur ; que ce soit le temps d’un trajet en métro, d’une promenade dans la forêt, ou, comme pour moi, d’une vie.


Si vous êtes parvenus jusqu’ici, c’est peut-être que la découverte de ce chanteur fut pour vous un bon moment. Dans ce cas, avant de nous quitter, je vous propose quatre trouvailles peu, voire très peu connues : 4 chansons oubliées d’un chanteur oublié.

  • Ce n’est pas parce que, un coup de coeur personnel. La chanson n’a même pas 2000 vues sur Youtube

  • Le Messie, dans son livre Demain je recommence (que j’ai non seulement trouvé mais aussi lu) Béart présente ce morceau comme l’un de ses plus aboutis, tant dans la forme que sur le fond des paroles.

  • Julie, un de ses textes les plus émouvants, avec une mélodie qui enlace les mots.

  • Poste restante, la plus belle pour la fin ?

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