« Le dollar est notre monnaie mais c’est votre problème ».
Cette illustre formule, pour le moins provocante, aurait été prononcée par John Connally, le secrétaire d’État au Trésor sous la présidence de Richard Nixon, devant une délégation de ministres des Finances européens quelque temps avant la décision du président américain Richard Nixon de suspendre la convertibilité en or du dollar le 15 août 1971. Cette décision acte la fin du système de Bretton Woods, et par là même d’une certaine prédominance du dollar dans l’ordre monétaire mondial. Et si vous ignorez complètement en quoi consiste le système Bretton Woods, celui-ci n’aura plus aucun secret pour vous après la lecture de cet article.
La petite histoire du dollar s’inscrit dans la longue histoire du SMI (Système Monétaire International) dont les prémisses apparaissent au XIXème siècle avec l’entrée dans la première phase de la mondialisation. Selon R. Salomon (1979), un système monétaire international est :
« un ensemble d’accords, de règles, de pratiques et d’institutions dans le cadre desquels s’effectuent les paiements correspondant à des transactions franchissant les frontières ».
De surcroît, selon A. Bénassy-Quéré et J. Pisani-Ferry, un SMI articule quatre caractéristiques principales : 1/Les modalités de la convertibilité des monnaies et de la gestion des flux de capitaux, 2/Les régimes de change, 3/Les règles et les mécanismes assurant la fourniture de liquidités en cas de besoin, 4/La surveillance et la coopération monétaire. Ce dernier a connu de nombreuses réformes majeures depuis le début de l’ère industrielle.

L’origine du débat sur le fonctionnement optimal du SMI s’inscrit dans la controverse bullioniste en Grande-Bretagne au début du XIXème siècle. Cette dernière va opposer les partisans du retour de la convertibilité de la livre sterling en pièces d’or, que l’on appelle la « currency school », aux économistes défendant la levée de cette convertibilité dite « banking school ». En effet, en 1797, dans un contexte marqué par les guerres napoléoniennes où les besoins de financement de la Grande-Bretagne sont particulièrement conséquents, les banques anglaises connaissent un « banking run » (panique bancaire) : suite aux rumeurs selon lesquelles les armées françaises auraient débarqué sur le sol anglais, un mouvement de panique s’empare des déposants : ils se ruent vers les banques pour demander le remboursement en or de leurs dépôts. Pour enrayer cette course aux dépôts, le gouvernement autorise les banques à ne plus assurer la convertibilité des billets en or. Néanmoins, cette mesure exceptionnelle prise dans un contexte de crise finit par devenir la norme, ce à quoi l’économiste David Ricardo s’oppose. Partisan de la “currency school », David Ricardo s’illustre par trois articles sur les problèmes monétaires publiés dans le Morning Chronicle. Il les réunit dans son ouvrage Essai sur le haut prix du lingot : preuve de la dépréciation des billets de banque, paru en 1810. L’économiste anglais y défend la thèse selon laquelle l’excès d’émission de billets par la Banque d’Angleterre est la cause de la dépréciation des billets de banque lors des guerres napoléoniennes. En ce sens, la monnaie est envisagée comme un intermédiaire des échanges sans impact sur le niveau de production ou d’emploi, mais uniquement sur les prix : cela correspond au postulat de neutralité de la monnaie ou de la monnaie comme voile » (Jean-Baptiste Say) pour les économistes classiques. En conséquence, le volume de monnaie en circulation doit nécessairement être calqué sur les stocks d’or du pays afin de pallier aux déséquilibres : on parle d’étalon-or.
A l’inverse, les partisans de la « banking school » tels que T. Tooke considèrent que l’émission monétaire doit dépendre des besoins des agents économiques et non du stock d’or : la monnaie est, dans cette optique, endogène. Au final, c’est la première école qui l’emportera et qui déterminera les politiques monétaires jusqu’au début du XXème siècle.
Le fonctionnement de l’étalon-or (Gold Standard)1
Dans le système d’étalon-or, l’évolution de la masse monétaire reflète celle du stock d’or. La quantité de monnaie disponible est donc indépendante du niveau de l’activité économique et du volume des transactions dans l’économie. À moyen terme, pour un montant donné de transactions, c’est donc le niveau général des prix qui s’ajuste quand la quantité d’or disponible varie. Le système de l’étalon-or implique également des règles particulières dans l’organisation des paiements internationaux. Puisque chaque monnaie nationale est ancrée à l’or, les taux de change nominaux entre monnaies sont fixes et non ajustables. La politique monétaire est totalement assujettie au maintien de la parité avec l’or et à la défense du taux de change. Les paiements internationaux se traduisent in fine par des mouvements d’or d’un pays à l’autre selon un système de “points d’or » : quand un pays est, par exemple, en déficit (ou en excédent) de balance des paiements, il doit régler (ou être réglé) en or. Il enregistre donc des sorties (ou entrées) d’or.
Après la 1ère Guerre mondiale, le paysage monétaire tend à se reconfigurer : les États-Unis apparaissent de plus en plus puissants vis-à-vis de la livre anglaise ou du franc français. C’est alors que la Conférence de Gênes en 1922 rétablit la convertibilité des devises clé du SMI (dollar, livre, franc, mark) en lingots d’or : on parle alors de Gold Bullion2 Standard, déjà plus restrictif que le Gold Standard. Le dollar mène tout d’abord la danse mais sera progressivement suivi par la Grande-Bretagne et la France. Cette réforme ne sera pas sans conséquences : en Grande-Bretagne, le directeur de la Banque d’Angleterre Montagu Norman et le Chancelier de l’Echiquier Winston Churchill vont rétablir la convertibilité en 1925, mais la surévaluation de la livre précipite le déclin industriel du pays et accroît le chômage : Churchill a donc sacrifié la croissance de la Grande-Bretagne sur l’autel de son prestige monétaire, à tel point que le jeune Keynes qualifiera l’étalon-or de « relique barbare ». La crise de 1929 commencée aux États-Unis et aux répercussions nombreuses sur les économies européennes va mettre un terme à la stabilité monétaire et laisser place à une « guerre des monnaies » à coup de dévaluations compétitives et de surenchères protectionnistes. En témoigne le tarif Hawley-Smoot de 1930 aux États-Unis qui taxe les importations à près de 50%. Au final, l’étalon-or s’effondre pour laisser la place à une nouvelle forme de gouvernance monétaire après la 2de guerre mondiale. Ce sont les accords de Bretton Woods signés le 22 juillet 1944 qui instaurent le système du Gold Exchange Standard avec le dollar comme seule devise-clé.
Nous nous demanderons alors : comment a évolué le rôle du dollar dans le SMI des accords Bretton Woods à nos jours ? Pour mener notre investigation à bien, il s’agira dans un premier temps d’expliciter les raisons de la domination du dollar pendant l’âge d’or de Bretton Woods ainsi que son déclin (1) avant de rendre compte du désordre monétaire mondial depuis les années 1970 (2).
Plan de cette contribution
- 1. – Grandeur et misère du dollar sous Bretton Woods
- 2. – Le dollar dans le SMI après Bretton Woods : vers un désordre monétaire ?
1. – Grandeur et misère du dollar sous Bretton Woods
Le système Bretton Woods constitue une consécration institutionnelle de la puissance américaine en octroyant au dollar un privilège exorbitant (a). Toutefois, ce système va rapidement faire face à des limites structurelles qui conduiront à sa chute (b).
1.1. – La gouvernance économique mondiale depuis 1944 : Le « privilège exorbitant” du dollar
- Architecture des accords Bretton Woods
Au lendemain de la 2de guerre mondiale, 44 pays se réunissent à Bretton Woods dans le New Hampshire le 22 juillet 1944 pour signer les accords qui scelleront le nouvel ordre monétaire international. Ces derniers visent à stabiliser les relations économiques entre États et à éviter le retour au chaos monétaire de l’entre-deux-guerres. Ils s’accompagnent de mesures de coopération internationale avec la création de l’ONU (Organisation des Nations Unies) en 1945 ou du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) en 1947.

La conférence de Bretton Woods a fait l’objet d’un intense travail préparatoire au cours des deux années précédentes. Elle va mettre en confrontation les visions de la Grande-Bretagne, incarnée par John Maynard Keynes ; et la vision américaine d’Harry Dexter White :
- Tout d’abord, Keynes a le souvenir du désastre de la politique churchillienne et par là même s’inscrit en rupture avec l’étalon-or considéré comme une « relique barbare ». De surcroît, il refuse qu’une monnaie nationale puisse jouer le rôle de monnaie internationale. L’économiste propose donc que les échanges internationaux soient réglés dans une nouvelle unité monétaire hypothétique (le bancor) émise par une banque internationale jouant le rôle de chambre de compensation entre les pays en déficit et les pays en excédent. La monnaie internationale ne saurait être la propriété exclusive d’un pays, mais un instrument d’échange au service du bien commun.
- A l’inverse, le plan d’Harry Dexter White envisage de faire du dollar la seule monnaie convertible en or (35 dollars l’once d’or) et capable de déterminer les taux de change des autres devises du SMI. Les accords signés en juillet 1944 consacreront la victoire du plan White et par là même les statuts du FMI (Fonds Monétaire International), institution chargée de régler les déséquilibres de parité entre les devises à travers des interventions ciblées. Voici quelques articles définissant les règles de ce nouvel ordre monétaire mondial :
Extraits des statuts du FMI en 1944 :
« Aucun membre ne peut recourir […] à des mesures discriminatoires ou à des pratiques de taux de change multiple […] sauf approbation du Fonds » (VIII – Sections II et III).
« Tout membre s’engage à ne pas permettre sur son territoire que des opérations de change entre sa monnaie et les monnaies des autres pays membres qui respectent un écart ne dépassant pas 1% de la parité » (IV – Section III).

Dans un tel système, le dollar est reconnu juridiquement comme un substitut parfait à l’or ou “as good as gold » et le FMI comme le gardien de l’orthodoxie monétaire des pays développés.
- Le « privilège exorbitant » du dollar (Barry Eichengreen)
La thèse selon laquelle le dollar disposerait d’un « privilège exorbitant » par rapport aux autres devises du SMI nous vient des travaux de Barry Eichengreen dans son ouvrage du même nom paru en 20113. Après un doctorat à l’université Yale, il a commencé à enseigner à Berkeley et, de 1997 à 1998, il a été économiste au Fonds monétaire international bien qu’il ait déjà été critique de cette institution.

Sa thèse, pour le moins originale, est la suivante : le dollar a longtemps joui d’un privilège exorbitant par rapport aux autres devises car les États-Unis pouvaient s’endetter dans leur propre monnaie alors que leurs partenaires s’endettent uniquement en dollars. De cette domination, les Américains en tirent des avantages considérables : la large utilisation internationale du dollar est un avantage pour les entreprises américaines, puisqu’un exportateur outre-Atlantique sera payé dans la monnaie qu’il utilise pour rémunérer ses travailleurs, ses fournisseurs et ses actionnaires (alors que les entreprises des autres pays devront acquitter des coûts de conversion). De plus, les banques américaines n’ont pas besoin de se couvrir contre les fluctuations du taux de change, contrairement aux autres établissements qui reçoivent des dépôts en dollars. En conséquence, les États-Unis jouissent d’un privilège seigneurial (allusion au droit du seigneur de battre monnaie et de conserver pour lui-même une partie du métal précieux utilisé pour la frappe des pièces) que les autres pays n’ont pas. Dans un autre article, Barry Eichengreen et Ricardo Hausmann (« Exchange Rates and Financial Fragility », 1999) évoquent par contraste le “péché originel » des PED (Pays en Développement) car incapables de s’endetter dans leur propre monnaie. Une situation de nature à entraîner un currency mismatch puisque les actifs et passifs sont nominés dans des monnaies différentes, ce qui occasionne un risque de change. En revanche, la thèse d’Eichengreen ne s’arrête pas là comme le laisse entendre le sous-titre de son ouvrage (Le privilège exorbitant : le déclin du dollar et l’avenir du système monétaire international) : le dollar a perdu de son hégémonie car son privilège d’émission conduit paradoxalement à affaiblir sa position en mettant les États-Unis en situation de déséquilibre extérieur. L’auteur en vient même à dire que le SMI dollaro-centré, c’est-à-dire unipolaire, est de nature à engendrer des crises comme celle de 2008.
1.2. – Les défaillances du système Bretton Woods et son effondrement
- « Le dilemme de Triffin »
La critique des défaillances structurelles du SMI de Bretton Woods remonte aux années 1960. En effet, dans L’or et la crise du dollar (1960), l’économiste belge Robert Triffin met en exergue un dilemme qui portera son nom : étant donné que les exportations américaines doivent être réglées en dollars, il faut nécessairement que les pays étrangers détiennent des réserves de change en dollars. Or, cela implique que les États-Unis importent des produits de l’étranger et qu’il paye en dollars, ce qui dégrade sa balance commerciale et donc la valeur de sa monnaie. On peut illustrer cela graphiquement :

Imaginons que la France exporte des biens vers les États-Unis (dollar). Dans un système de changes fixes centré sur le dollar, les États-Unis règlent en dollars pour alimenter les réserves de change de la France. En conséquence, l’importation augmente l’offre de dollars (passage de q1 à q2 par le déplacement de la courbe d’offre), ce qui diminue le taux de change dollar/franc (dévaluation). Afin de rétablir la parité fixe (eparité), la FED devra réhausser les taux d’intérêt afin d’augmenter la demande de dollars et ainsi revenir à l’équilibre (passage de q2 à q3 par le déplacement de la courbe de demande) :
2. Un contexte géopolitique et économique défavorable au maintien de la parité
D’autres facteurs conjoncturels expliquent le déclin du système Bretton-Woods : l’augmentation des dépenses publiques liée à la guerre du Vietnam couplée à la demande grandissante par les pays étrangers de conversion de leurs réserves de dollars en or. Une demande à laquelle Congrès était incapable d’accéder à partir des années 1970 en raison de l’insuffisance de ses stocks d’or par rapport à la monnaie en circulation (voir graphique ci-dessous). Cela a donc conduit le Congrès à émettre des bons du Trésor à l’égard des pays détenteurs de réserves de change en dollar, mais sans que la livraison des lingots d’or ne puisse s’effectuer in fine.

Le contexte économique et géopolitique de la Guerre Froide a donc miné significativement la légitimité du dollar comme devise clé du SMI. En témoigne cette conférence de presse du Général de Gaulle du 4 février 19654

« La convention qui attribue au dollar une valeur transcendante comme monnaie internationale ne repose plus sur sa base initiale, savoir la possession par l’Amérique de la plus grande partie de l’or du monde. Mais, en outre, le fait que de nombreux États acceptent, par principe, des dollars au même titre que de l’or pour compenser, le cas échéant, les déficits que présente à leur profit, la balance américaine des paiements, amène les États-Unis à s’endetter gratuitement vis-à-vis de l’étranger. En effet, ce qu’ils lui doivent, ils le lui paient, tout au moins en partie, avec des dollars qu’il ne tient qu’à eux d’émettre, au lieu de les leur payer totalement avec de l’or, dont la valeur est réelle, qu’on ne possède que pour l’avoir gagné et qu’on ne peut transférer à d’autres sans risque et sans sacrifice. Cette facilité unilatérale qui est attribuée à l’Amérique contribue à faire s’estomper l’idée que le dollar est un signe impartial et international des échanges, alors qu’il est un moyen de crédit approprié à un État. »
C’est alors que le 15 août 1971, Richard Nixon décide de suspendre officieusement la convertibilité du dollar en or jusqu’à ce que cette décision soit actée par les accords de la Jamaïque en 1976. Le SMI entre alors dans une nouvelle ère incertaine : celle des changes flottants.
2. – Le dollar dans le SMI après Bretton Woods : vers un désordre monétaire ?
À la suite de l’effondrement des accords Bretton Woods, les pays développés ont adopté un système de changes flottants aux effets mitigés sur la stabilité économique (a). Par ailleurs, cela a participé à la multipolarisation du SMI et à la contestation de l’hégémonie du dollar (b).
2.1. – L’expérience contrastée du flottement des monnaies
- Le plaidoyer flexibiliste
Dans son ouvrage The Case for Flexible Exchange Rates (1953), Milton Friedman propose d’instaurer un système de change flottants. Il y voit plusieurs avantages :
- Seul le marché est capable de déterminer le taux de change d’équilibre. Si des modifications structurelles dans l’économie devaient modifier le taux de change, elle se feraient de manière graduelle et non de manière violente et arbitraire comme le ferait l’intervention d’une banque centrale.
- La spéculation y est stabilisatrice : si une monnaie est sous-évaluée par le marché, les investisseurs vont anticiper une hausse du taux de change pour retourner à l’équilibre et une baisse lorsque la monnaie est sur-évaluée.
- L’équilibre des balances des paiements est automatiquement assuré : lorsqu’un pays est en excédent commercial, sa monnaie s’apprécie, ce qui conduit à retourner à l’équilibre.
- Les politiques économiques sont « insularisées » car les ajustements s’effectuent désormais par le taux de change et non par les interventions des autorités monétaires.
Cependant, les crises économiques, financières et les fortes variations du cours des monnaies depuis les années 1970 rompent radicalement avec cette idéologie du marché autorégulateur :
- Les effets contrastés du flottement
Tout d’abord, le flottement, loin d’avoir eu un effet rééquilibrant, a accentué les déséquilibres commerciaux. Au cours des années 1970 et 1980, les pays en excédent structurel (Japon, Allemagne) ont bénéficié de leur monnaie forte pour importer moins cher ce qui réduit l’inflation importée et renforce la confiance des investisseurs. A l’inverse, les pays en déficit structurel (États-Unis, France) ont vu leurs importations devenir plus coûteuses à cause de leur monnaie faible. En témoigne le déficit extérieur structurel américain depuis le début des années 1970. Ce dernier justifie par ailleurs la politique protectionniste agressive de Donald Trump envers la Chine, qu’il accuse sans cesse de concurrence déloyale5 :


Le cas particulier de la Chine mérite notre attention car il montre que malgré le flottement des monnaies, la Chine manipule sa monnaie, qui est une des rares à ne pas flotter. En effet, la monnaie chinoise reste sous-évaluée de 35 %, ce qui signifie que les produits chinois devraient être 50 % plus chers. Cela signifie que sa valeur n’est pas déterminée par les marchés financiers (en fonction de l’offre et la demande), mais qu’elle est définie souverainement par le gouvernement chinois grâce à un contrôle des changes. Une pratique de dumping monétaire de nature à rendre les exportations plus compétitives :

Enfin, le système de change flottants est davantage susceptible de provoquer de fortes fluctuations entre devises, pouvant elles-mêmes occasionner des crises financières puis des crises économiques. La spéculation sur le marché des changes a donc un effet déstabilisateur notoire. La crise asiatique de 1997 en est le parfait exemple : tout a commencé en Thaïlande, où les spéculateurs ont pris pour cible le baht, la monnaie locale. Ces spéculateurs, anticipant une surévaluation du baht suite à l’endettement excessif et aux déséquilibres économiques du pays, ont commencé à vendre massivement la monnaie thaïlandaise sur les marchés internationaux. Face à cette pression, le gouvernement thaïlandais a tenté de défendre la valeur du baht en utilisant ses réserves de change pour maintenir le taux de change fixe. Cependant, les attaques spéculatives ont continué, mettant en évidence la fragilité du système financier thaïlandais et alimentant les craintes d’une dévaluation imminente. Finalement, le gouvernement thaïlandais a été contraint de laisser flotter sa monnaie en juillet 1997, abandonnant son taux de change fixe. Cette décision a entraîné une chute spectaculaire de la valeur du baht selon le Fonds Monétaire International. En effet, avant la crise, le taux de change était d’environ 25 bahts pour un dollar américain. Cependant, à son point le plus bas en janvier 1998, le baht avait chuté à près de 56 bahts pour un dollar, soit une perte de plus de 50 % de sa valeur en seulement quelques mois. Cette dévaluation a eu un impact dévastateur sur l’économie thaïlandaise. Le PIB du pays a chuté de près de 10 % en 1998, marquant la plus forte contraction économique de son histoire moderne. De plus, le secteur financier a été durement touché, avec un nombre croissant de prêts non performants et des faillites bancaires. La crise s’est alors répercutée dans tous les pays d’Asie du Sud-Est. Le flottement des monnaies n’est donc pas la panacée des petits pays émergents ou des PED totalement assujettis à la volatilité des cours mondiaux et sur lesquels l’épée de Damoclès de la crise de change plane en permanence.
2.2. – Vers un SMI multipolaire ?
- Du semi-étalon-dollar à la fin des devises-clé
Selon l’économiste français Michel Aglietta6, la fin du système Bretton Woods marque la disparition des devises-clé dans le SMI. Historiquement, la livre sterling et le dollar en furent les parangons. Aujourd’hui, le SMI est plutôt un système polycentrique, avec des régimes de change et de situations macroéconomiques variables selon les contextes nationaux. Ces dernières peuvent être représentées à l’aide de trois critères constitutifs du triangle de Mundell : l’existence de taux de change fixes, l’autonomie de la politique monétaire, et la liberté de circulation des capitaux. Conformément à la théorie de Mundell, ces trois conditions ne peuvent être remplies simultanément, d’où la nécessité de faire un choix :

En observant ce triangle, on remarque que les pays asiatiques comme la Chine et le Japon contrôlent encore leurs capitaux et leur taux de change contrairement aux États-Unis ou l’Europe qui sont des passoires à capitaux sans véritable gouvernance. Notre système économique et financier interconnecté doit amener ces trois zones monétaires à coopérer à travers une refonte du rôle du FMI et l’élaboration d’actifs de réserve communs comme les DTS (Droits de Tirage Spéciaux) qui sont des paniers de devises.
- Le yuan a-t-il de l’espoir face au dollar ?
Aujourd’hui, le dollar constitue encore la principale monnaie de réserve avec 60% des réserves de change mondiales. Néanmoins, la Chine tente par différentes stratégies de tirer son épingle du jeu. Comme le montre Camille Macaire7, la part du renminbi dans le commerce mondial de biens demeure encore limitée, mais elle progresse régulièrement : elle atteint près de 4 % en août 2023, après avoir presque doublé depuis 2018. La diffusion du renminbi s’explique principalement par une volonté politique : Pékin incite ses partenaires commerciaux à facturer et régler leurs échanges en monnaie chinoise, en particulier dans les flux directement liés à la Chine. Cependant, cette progression se heurte à des freins structurels majeurs, en particulier dès que l’on considère le renminbi comme réserve de valeur. Contrairement au dollar, la monnaie chinoise ne bénéficie ni de marchés financiers suffisamment profonds ni d’une liquidité comparable. Cette limite tient en grande partie aux choix stratégiques des autorités chinoises elles-mêmes. Pendant longtemps, la Chine a volontairement restreint la circulation internationale du renminbi par des contrôles stricts sur les mouvements de capitaux. Cette prudence visait à préserver la stabilité macroéconomique et financière du pays. Une ouverture financière trop rapide aurait exposé l’économie chinoise à des sorties massives de capitaux (la transformation de yuan en dollars par exemple), susceptibles de provoquer une dépréciation brutale du taux de change, de fragiliser le système bancaire et de compromettre la croissance.
En conclusion, l’histoire des relations monétaires internationales témoigne d’une chose : la guerre des monnaies est la continuation de la politique par d’autres moyens, et la domination sans partage du dollar durant la période Bretton Woods atteste l’idée que la monnaie est un instrument de pouvoir et d’asservissement avant d’être un instrument d’échange pacificateur. En revanche, qu’il soit unipolaire centré sur le dollar comme sous Bretton Woods ou multipolaire, le SMI nécessite un encadrement institutionnel substantiel afin que les crises de change localisées ne deviennent des crises systémiques. L’ascension progressive du yuan par rapport au dollar laisse présager un nouveau pôle de puissance monétaire asiatique doté d’une économie administrée. Nonobstant cela, un scénario selon lequel le yuan deviendrait la nouvelle monnaie de référence ne serait que la répétition d’un Bretton Woods à la chinoise avec les mêmes tares : l’enfer monétaire est toujours pavé des meilleures intentions de coopération internationale. Selon certains spécialistes comme Michel Aglietta (hélàs décédé le 24 avril 2025), la solution au désordre monétaire mondial passerait plutôt par une refonte du rôle du FMI ainsi que par la création d’un actif international de réserves comme les DTS (Droits de Tirage Spéciaux) éloigné de tout monopole national. Libérer la monnaie de ses carcans nationaux pour en faire un instrument de pacification pérenne : une raison de plus pour penser que le plan de Keynes aurait dû l’emporter en 1944…
Notes de bas de page :
[1] : Banque de France, Focus n°5 : « qu’est-ce que l’étalon-or ? », 22 novembre 2010.
[2]: Bullion = lingot (anglais).
[3] : Barry Eichengreen, Le privilège exorbitant : le déclin du dollar et l’avenir du système monétaire international, 2011.
[4] : Raphaël Orange-Leroy, À propos de : Arnaud Manas, L’Or de la guerre froide, Les éditions du Cerf, dans La vie des idées, 2023.
[5] : Olivier [, « Trump mène la guerre commerciale pour sauver les États-Unis », Elucid, 2024.
[6] : Aglietta, Rossello, Chavagneux. 2010. Le dollar, le yuan et le système monétaire international. L’Économie politique.
[7]: Camille Macaire, « Comment la Chine internationalise sa monnaie », L’Économie politique, 2024.
Bibliographie :
Aglietta, Rossello, Chavagneux. 2010. Le dollar, le yuan et le système monétaire international. L’Économie politique.
Banque de France, Focus n°5 : « qu’est-ce que l’étalon-or ? », 22 novembre 2010.
Berruyer Olivier, « Trump mène la guerre commerciale pour sauver les États-Unis », Elucid, 2024.
Dockès Pierre, « Huit siècles de controverse des monnaies », Le Monde, 2021. https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/02/pierre-dockes-huit-siecles-de-controverse-des-monnaies_6075366_3232.html.
Dollo C., Braquet L., Chavot-Dolce D., Gineste N.; Economie, aide-mémoire, Sirey, 6ème édition, 2016.
Eichengreen B., Le privilège exorbitant : le déclin du dollar et l’avenir du système monétaire international, 2011.
Macaire Camille, « Comment la Chine internationalise sa monnaie », L’Économie politique, 2024.
Orange-Leroy Raphaël, À propos de : Arnaud Manas, L’Or de la guerre froide, Les éditions du Cerf, dans La vie des idées, 2023.
Vicquéry Roger, « L’hégémonie du dollar : une perspective sur deux siècle », bloc-notes Eco N°280, Banque de France, 2022.